Lettre 893 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

A Rotterdam, le 13. Octobre 1692

Votre lettre du 12 du mois passé [1], Monsieur mon tres cher cousin, m’auroit apporté une joïe tres vive et tres particuliere, si la nouvelle de la maladie de votre chere epouse et de votre ainé ne m’eût jetté dans un extreme chagrin. Je souhaite ardemment que vous puissiez m’apprendre bientôt la guérison de l’un et de l’autre.

Vous me parlez bien de ma lettre du 22 de mai mais non pas d’une autre qui a suivi celle-là et que j’avais mise à la poste la veille du jour de votre pénultieme me fut renduë [2]. Je serois presque certain qu’elle auroit été perduë si je ne croiois me souvenir que c’est dans celle-là que je vous ai prié de vous informer de la montagne de Tabe [3], à quoi vous me répondez sur la fin de votre derniere ; mais j’avouë que je ne suis pas sans / inquietude en considerant qu’il n’y a rien ou presque rien dans votre derniers lettre qui ait du rapport à ma précédente.

Mes affaires avec le prophete de Rotterdam [4] sont presque tombées dans l’oubli. Aucun autre juge que le public, soit séculier, soit ecclesiastique n’a rien decidé. L’accusateur n’aïant pas une santé fort bonne [5], est contraint malgré lui de ne plus harceler le genre humain. Les deux synodes de cette année ne lui ont pas été favorables ; celui qui se tint au mois de mai à Ziric-Zée [6] en Zelande le chapitra et le flétrit de la bonne sorte ; et celui qui s’est tenu à Breda au commencement du mois dernier [7], n’aïant donne aucune atteinte aux actes du précédent, a par cela même renouvellé les coups de fouet sur le dos du personnage : il est vrai qu’on a terminé les affaires qu’il avoit avec quelques savans pasteurs qui avoient dénoncé ses heresies [8], qu’on les a, dis-je, terminées sans donner atteinte à son orthodoxie, et en disant seulement qu’il avoit des opinions particulieres que l’on n’approuvoit pas ; mais c’est toujours une fletrissure qui le mortifie et ses adherens.

Monsieur d’Artemont saura de vos nouvelles et de la chere tante que j’asseure de mes tendres respects [9] faisant mille vœux pour sa conservation dès qu’il m’aura donné son adresse en Irlande où il est allé avec d’autres officiers auxquels on a assigné là leurs quartiers* pour y jouïr des gratifications de la Cour d’Angleterre [10].

Vous m’apprenez que la recolte est fort bonne et le grain extrêmement cher : c’étoit là le lieu de me répondre à une chose que je vous demandois dans ma derniere, savoir s’il y a eu dans votre païs des pluies continuelles pendant l’été qui aient ruiné la récolte et qui fassent craindre une famine générale. Votre silence sur cette question me fait craindre que ma lettre ne soit perduë [11]. Je vous disois qu’il ne faisoit que pleuvoir ici, et en Allemagne, Angleterre, Suisse et Paris : au pied de la lettre nous n’avons pas eu d’été ; et il n’y a pas eu peut être cinq, ou six jours en divers tems où les habits d’été aïent été propres*. Il fait un froid excessif depuis cinq ou six jours, et des vents du Nord-Est fort violens ; il n’y a point de nuit que la glace ne s’épaississe de l’épaisseur d’un écu. Je ne saurois croire qu’à proportion ce soit la même chose au Carla.

Je vous faisois savoir que j’ai envoïé à ma belle sœur un écrit signé de ma main pour lui permettre de vendre ce que j’ai à partager avec ma niece sa fille, et d’en disposer ainsi qu’il sera jugé à propos, à la charge de me rendre compte de ce qui en proviendra. On m’a dit depuis peu qu’un tel écrit n’est pas suffisant et qu’il faut qu’il soit signé d’un ou de deux notaires et légalisé. J’attens réponse sur cela et l’envoierai de la forme la plus authentique qu’il faudra : vous voyez par la clause de mon écrit que je ne prétens pas abandonner mon petit patrimoine. Je songe que ma niece peut mourir, et que j’ai en votre personne un cher parent et ami, qui mérite que je songe à lui comme je fais [12].

Vous m’avez extrêmenent réjoui en n’aprenant tant de bien de la petite Pauline [13]. Qu’il seroit à souhaiter qu’elle eut une bonne éducation. Un tems a été que j’étois capable de tels soins ; mais j’ai tellement changé d’humeur, soit à cause de la nature des instructions publiques où j’ai été apelé, soit à cause de la miserable qualité d’auteur dont je me vois surchargé présentement plus que jamais à cause que j’ai promis de donner bien tôt un volume in folio du Dictionnaire critique [14] qu’il me seroit impossible de prendre garde à quoi que ce soit qui eut du raport à l’éducation des enfans.

Je vous prie de m’aprendre l’âge et le nom de vos chers enfans et à quoi ils s’occupent en matiere d’étude [15] ; je leur souhaite mille et mille biens.

Je vous suis le plus obligé du monde des bons avis que vous me donnez par raport aux affaires domestiques. J’ai bon besoin de lumieres là-dessus, car j’avouë que j’en suis extrêmement négligent de mon naturel.

Monsieur Isarn [16] au reste est ici un des plus fermes piliers de la bonne cause, j’entens de celle qui est opposée à la faction Jurieuïte, et il est fort uni avec Monsieur Brassard [17].

On dit que Monsieur Brueys a publié un livre du Fanatisme du tems, où il traite des petits prophetes du Dauphiné [18].

Il n’y a point d’autre changement dans mon adresse si ce n’est qu’au lieu de dire sur le Scheepmachers-have (c’est ainsi qu’il faut orthographier), il faut dire sur le Wünhave [19].

Je crains qu’il n’y ait une de mes lettres interceptée, faites-moi savoir si vous en avez reçu une depuis celle du 22 e May.

 

A Monsieur / Monsieur Boutet / Marchand à Saint Martin de Ré /A l’Isle de Ré

Notes :

[1] Cette lettre de Jean Bruguière de Naudis à Bayle est perdue. Nous ne connaissons que deux lettres de ce cousin – des années 1697 et 1698 ; les autres ont sans doute été supprimées par son fils Charles, secrétaire de François d’Usson de Bonrepaux et héritier de la correspondance : voir E. Labrousse, Inventaire critique, p.23-30.

[2] Des lettres mentionnées, nous ne connaissons que celles de Bayle du 22 mai (Lettre 865) et du 11 août (Lettre 881).

[3] Sur la montagne de Tabe (ou Tabo), voir Lettre 866, n.8.

[4] Pierre Jurieu.

[5] Sur l’épuisement de Jurieu, voir Lettre 715, n.4.

[6] Sur le synode de Zierickzee du 7 mai 1692, voir Lettre 865, n.3.

[7] Sur le synode de Breda qui se tint en août-septembre 1692, voir Lettres 876, n.6, 881, n.4, et 891, n.9, 10, 11.

[8] Sur les querelle de Jurieu avec Elie Saurin, avec Henri Basnage de Beauval et avec Samuel Basnage de Flottemanville, voir Lettres 745, n.6, 781, n.6, 813, n.1, 820, n.15, 857, n.14, et 865, n.15.

[9] Sur M. Dartemont, habitant du Carla qui avait rendu visite à Bayle à Rotterdam dans des circonstances difficiles, voir Lettres 705, n.3, et 710, n.5. Il connaissait bien Paule de Bruguière, tante de Pierre Bayle et de Naudis, et mère de Jean de Bayze, mais la tante évoquée ici est plus probablement la propre mère de Naudis, Anne de Baluze.

[10] Ces gratifications de la cour d’Angleterre se firent sans doute à la suite de la signature du traité de Limerick. Celle-ci eut lieu à la suite d’une série de batailles contre les jacobites en Irlande. En 1690, Guillaume débarquant avec une armée de trente-cinq mille troupes fut victorieux à la bataille de la Boyne. Les forces jacobites se retirèrent à Limerick dans le sud-ouest mais furent attaquées par les troupes de Guillaume sous le commandement du général hollandais Ginkel. Après deux sièges, les jacobites se rendirent et le traité de Limerick fut signé le 3 octobre 1691. Ce traité offrait des termes généreux pour les catholiques prêts à jurer fidélité au roi Guillaume III. Le parlement irlandais de 1697, cependant, dominé par les protestants, refusa d’en ratifier les articles.

[11] Sur cette lettre, voir ci-dessus, n.3.

[12] Bayle ne devait rédiger son testament qu’en février 1704. Il y léguait à sa nièce ses biens situés en France, à charge pour elle de verser 700 francs à Bruguière de Naudis, resté au Carla (les biens de Rotterdam allant à Jacques Basnage). Paule étant morte en septembre 1706, Bayle rédigea un nouveau testament aux termes duquel Bruguière de Naudis héritait de 10 000 florins et des manuscrits – notamment sa correspondance –, à l’exception des articles destinés au supplément du DHC, que Bayle légua à Reinier Leers (H. Bost, Pierre Bayle, p. 508).

[13] Paule, la fille de Jacob Bayle et Marie Brassard, est souvent appelée Pauline. Née en juillet 1685, elle était alors âgée de sept ans.

[14] Sur le projet du DHC, voir Lettre 864.

[15] De Jean Bruguière de Naudis nous connaissons par la correspondance deux fils, Charles (qui épousa Jeanne-Marie Latappie) et Claude Jean-François. On ignore leurs dates de naissance et de mort : voir C. Pailhès, « Coexistence religieuse au XVII e siècle au sein des familles du Pays de Foix », in Tolérance et solidarités dans les pays pyrénéens (Foix 2000), p.326. Toutefois, nous apprendrons par la lettre du 5 septembre 1706 que Naudis avait trois fils, dont l’aîné, Claude Jean-François, et le cadet, dont le prénom reste inconnu, avaient servi dans l’armée française au siège de Turin : ils y sont morts, apparemment, car le fils puîné, Charles, devait être le seul héritier de Bayle fin 1706 : voir Lettre 1727, n.5.

[16] Pierre Isarn de Capdeville, autrefois pasteur de Montauban, collègue d’ Isaac Brassard, s’était réfugié un moment en Angleterre avant de gagner la Hollande, où il devint pasteur ordinaire de l’Eglise wallonne de Rotterdam en 1688 ; son hostilité à l’égard de Jurieu trouvait sa source dans un opuscule sur l’efficace du baptême qu’il avait publié à Montauban en 1677 et qu’il devait rééditer avec d’autres pièces en 1695 à Amsterdam : voir Lettres 106, n.6, 134, n.24, 152, n.10, 221, n.6, 339, n.28, 624, n.1, 625, 813, n.1.

[17] Sur Isaac Brassard, l’ancien ministre de Montauban et beau-père de Jacob Bayle, désormais réfugié à Amsterdam, voir Lettre 745, n.3.

[18] Sur ce livre de Brueys, voir Lettre 892, n.48.

[19] Sur le changement d’adresse de Bayle, qui habite désormais le Wijnhaven, voir Lettre 865, n.8.

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