Lettre 898 : Pierre Bayle à Gijsbert Kuiper

[Rotterdam, le 1 er décembre 1692]
Monsieur J’ai eté si charmé et instruit de tant de belles choses par la lecture de vos savantes observations sur le traitté De Mortibus persecutorum [1] que je ne puis m’empecher de vous en remercier.

Mon Dictionaire critique auquel je travaille toujours, et auquel je donne une forme plus debarrassée et plus nette que celle des fragmens, profitera beaucoup de vos lumieres et de vos decouvertes. Je vous suis tres obligé Monsieur, de vos bons avis tant en general qu’en particulier par raport aux endroits qui concernoient mon adversaire [2]. Vous avez eu tres grande raison de trouver cela mal placé dans un ouvrage de la nature du mien ; mais ce furent des premiers mouvemens que je ne pus retenir. Il ne s’etoit pas contenté de m’attaquer 3 ou 4 fois de suitte, il me meloit / dans tous ses autres petits écrits qu’il faisoit ou contre Mr Saurin ou contre Mr Jaquelot [3], et cela avec des termes de fureur, je ne pus resister à la tentation de lui rendre pour des injures grossieres quelques traits de raillerie, mais j’avouë qu’un projet n’étoit pas le veritable lieu à placer cela, et j’ai dessein de separer toute passion et toute rancune de mon Dictionnaire, où d’ailleurs si je voulois je ferois entrer de toutes parts mon delateur, et par les pieds, et par la tete d’une maniere qui le chagrineroit beaucoup, sans rien avancer que je ne prouvasse, mais c’est de quoi je me garderai ; encore que sa persecution qui ne cesse point, et qu’il a taché de pousser contre moi jusques au dernier supplice par les plus pressantes sollicitations du monde aupres de tous les ordres de l’Etat pust me faire excuser si je ne gardois aucunes mesures à son egard. Je veux lui montrer de combien de degrez ma philosophie surpasse sa theologie par rap[p]ort à subjuguer les passions.

J’aprens que depuis le changement qui s’est fait ici il espere plus que jamais de me faire oter ma pension [4], et qu’il emploie à cela le retour de sa santé. J’ai de la peine à croire qu’une epargne de cinq cens francs soit capable de paroitre quelque chose (meme en ce tems cy de grande depense pour la guerre) dans l’esprit de Messieurs nos magistrats. Le plus grand mal qu’il me fera s’il y reussit c’est qu’il interrompra le travail de mon Dictionnaire, qui m’est devenu enfin extremement agreable, de penible qu’il etoit au commencement, et qui me fait trouver dans l’etude autant de douceurs et de plaisirs, que d’autres en trouvent dans le jeu et au / cabaret. Cela Monsieur, vous fera juger que je souhaitterois bien qu’on me laissat joüir du repos que je n’emploie uniquement qu’à mes etudes et aux petites fonctions de ma charge, sans me meler aucunement d’affaires d’Etat, ou de ville. Or comme rien n’est plus capable de me procurer la continuation de ce repos qu’un mot de recommandation de Monsieur Nivelt ancien baillif de cette ville, à Messieurs nos magistrats, je souhaitterois s’il se pouvoit que quelcun de ses amis voulut bien lui demander ce bon office. J’ai eu l’honneur de lui ecrire moi meme sur ce sujet [5], mais ni ce que je pourrois lui dire ni ce que je pourrois lui ecrire ne feroient peut etre pas effet. On m’a dit Monsieur, que vous avez beaucoup de pouvoir sur son esprit, et que si vous aviez la bonté de lui representer quelque chose sur le peu de bien qui reviendroit à cette ville ou à cet Etat, de me faire cette violence, et sur ce que la Republique des Lettres peut attendre de mes petites assiduités à l’etude, en cas qu’on me laisse dans la tranquilité qui m’est necessaire, cela l’obligeroit à prier Messieurs nos magistrats de ne se laisser point prevenir, et de laisser les choses comme elles sont. Je sai bien que la Republique des Lettres ne peut attendre rien de moi que de fort commun, et de quoi l’on se passeroit sans prejudice, mais je sai aussi ce qu’un homme genereux et officieux comme vous Monsieur, et qui favorise ceux memes qui n’ont que de bonnes intentions pour l’avancement des sciences, peut dire en pareilles rencontres.

Je remets le tout à votre prudence et à votre generosité, et quoi qu’il en arrive je serai toujours avec respect et l’admiration qui vous sont deues Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur[.] Bayle

Rotterdam le 1 er decembre 1692

Notes :

[1] Il s’agit du commentaire de Kuiper, Notæ in Lactantii tractatum « De mortibus persecutorum », publié dans l’édition établie par Paul Bauldry (Trajecti ad Rhenum 1692, 8°) : voir Lettre 889, n.6, où il est également question de l’annotation par Nicolas Thoynard du même traité de Lactance (Parisiis 1690, 12°).

[2] Kuiper avait reproché à Bayle ses nombreuses remarques critiques à l’égard de Jurieu dans le texte de son Projet de dictionaire critique : voir Lettre 871, n.3. Bayle maintiendra ces remarques dans le texte définitif du DHC.

[3] Isaac Jaquelot, pasteur à La Haye, avait publié en 1690 son Avis sur le « Tableau du socinianisme » de Jurieu et avait ainsi déclenché un conflit très dur : voir Lettres 781, n.6, et 803, n.9, et l’allusion que Bayle fait à ce conflit dans La Chimère de la cabale, art. I ( OD, ii.745a) ; Elie Saurin, pasteur à Utrecht, avait collaboré à un réquisitoire contre la théologie de Jurieu lors du synode de Leyde en mai 1691, en réponse à l’ Apologie du s[ieu]r Jurieu ; le conflit devait se prolonger sur la question des droits de la conscience en 1697 : voir Lettre 820, n.15, et E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, p.49-50, 71-74.

[4] Bayle est donc au courant, dès la date de la présente lettre, des tentatives de Jurieu pour le faire destituer de son poste à l’Ecole Illustre et il est conscient que cette intention du théologien sera facilitée par « le changement qui s’est fait ici », c’est-à-dire par la modification du rapport de forces au sein du conseil municipal. En effet, dès l’automne 1690, une série d’émeutes avaient troublé la ville de Rotterdam : elles furent dirigées contre Jacob van Zuylen van Nyevelt, un bailli orangiste particulièrement corrompu. Le jeune Bernard de Mandeville, futur lecteur attentif de tous les ouvrages de Bayle, participa activement à ce mouvement social. Van Zuylen devait être condamné, mais il fut sauvé par le Stathouder, qui transféra son cas à une cour supérieure, fit acquitter l’accusé et le réinstalla à Rotterdam, tout en modifiant la composition du conseil municipal : le 6 octobre 1692, plusieurs magistrats anti-orangistes furent renvoyés et leurs places furent occupées par des conseillers favorables à la cause de Guillaume III. Parmi les membres renvoyés figuraient Herman van Zoelen, oncle de l’ancien élève de Bayle, Pieter de Mey et Bastiaen Schepers : tous étaient d’anciens alliés d’ Adriaan Paets avec lesquels Bayle était resté lié. La majorité fut ainsi modifiée de manière décisive et Bayle saisit parfaitement le sens des événements. C’est le sens de la lettre qu’il adresse quelques jours plus tard, le 5 décembre (Lettre 900), à un membre du conseil municipal pour lui demander sa protection contre les manœuvres de Jurieu. Cependant, naïveté ou mauvais calcul, Bayle devait s’adresser précisément à Jacob van Zuylen van Nyevelt, le chef du clan orangiste au sein du conseil : sa demande était donc vouée à l’échec. Voir H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle », Introduction, p.54-56.

[5] Voir la lettre de Bayle datée du 5 décembre 1692 adressée à Jacob van Zuylen van Nyevelt (Lettre 899).

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