Lettre 9 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[A Toulouse, le 11 juin 1670]
Monsieur et tres honnoré pere [1],

Si je n’eusse pas toujours conservé pour votre personne un respect le plus profond que l’on sauroit s’imaginer, et la veneration la plus parfaitte que l’on ait jamais ressentie, il y a longtemps que vous auriez été importuné de mes lettres et que je me fusse donné l’honneur de vous ecrire, car il est bien certain que tout autre que moy qui auroit eu moins de consideration et moins d’egard pour votre repos, se seroit d’abord[,] apres une conduitte semblable à celle que j’ay tenuë, erigé en faiseur de remonstrances, et vous auroit adressé de grands discours et de grandes lettres soit pour s’excuser et pour se justifier dans votre esprit soit pour vous asseurer qu’il ne s’etoit aliené de vous que pour s’approcher de Dieu, qu’il ne s’etoit exposé à votre colere que pour eviter l’ire à venir [2], qu’il n’avoit detourné son oreille de votre voix que pour mieux ecouter celle du Ciel et cent autres choses de cette force qui eussent eté incomparablem[en]t plus propres à aigrir votre esprit qu’à l’adoucir, soit enfin pour vous suplier de moder[er] vos ressentimens, de prendre patience, et d’attendre de votre vertu, de la force et de la solidité de votre ame la consolation qui vous etoit enlevée par ceux là meme qui vous en devoient procurer le plus. Pour moy je m’étonnerois de ce que j’ay suivi une route un peu differente de celle que vraysemblablement je devois tenir apres en etre venu où j’ay fait[,] si je ne savois pas que le respect que je vous porte est si extraordinaire et d’un charactère si delicat qu’il • a deu produire un tout autre effet que • le respect q[ue] l’on remarque ordinairement dans les enfans pour les peres, et qu’une cause qui est d’un ordre si exquis a merité d’etre suivie de quelque chose qui ne fut pas commu[n] et qu’ainsi pour agir consequemment à une maniere de veneration, de reverence, d’amour et de respect telle qu’est la mienne à votre égard[,] j’ay deu me dispenser de ces devoirs communs et usitez qu’un autre que moy auroit jugez inviolables, puis qu’à parler raisonnablement ce n’est qu’aux passions ordinaires et communes de se faire remarquer par des moyens ordinaires et que ceux qui conservent des sentimens un peu plu[s] delicats que ceux qu’on voit tous les jours, doivent aussi les faire paroitre par de[s] voyes qui ne soient pas publiques et d’une facon qu’ils ne partagent pas avec le premier venu.

C’est pour cela que l’on ne m’a pas veu faire l’empressé à vous envoier de[s] lettres pleines de compliment et de protestation, ni à vous ecrire cent choses inutiles et qui ne vous eussent eté qu’à charge veu l’etat present de votre ame. J’ay laissé cette facon d’agir pour des gens qui n’ont qu’un respect ordinaire, et qui ne se sentent pas penetrés d’un sentiment au dessus du commun, j’ay laissé dis je à ces gens là, les hautes et eclatantes asseurances de zele, je leur ay laissé les cris, les clameurs, le bruit, les lettres, et les declamations avec apparat, et n’ay gardé pour moy que le silence[,] la compagne inseparable des grandes passions. Si l’on trouve qu’en cela je n’ay pas gardé les justes mesures de la bienseance et que je n’ay rien fait qui vaille[,] je ne puis que me plaindre de mon malheur qui fait que l’on prend toutes mes actions d’un mauvais biais, et que l’on interprete à indifference et à mepris ce qui dans la verité de la chose ne part que de l’estime, et de la tendresse du monde la plus respectueuse. Ouy, mon tres honnoré pere, il n’y a que la passion que j’ay eu d’amoindrir autant qu’il m’a eté possible votre deplaisir, et le supreme respect qui s’est toujours conservé entier et sans diminution dans mon cœur pour vous qui m’a fait garder le silence et qui m’a rendu muet, etant certain que si j’eusse peu me persuader qu’en vous ecrivant j’aurois fait une chose qui ne vous auroit pas depleu[,] vous auriez eu de moy plus de cent lettres la derniere année qui se vient de passer et que j’aurois fait ouyr mes sentimens autant que je les ay fait taire dans la pensée que pour faire mieux ma cour aupres de vous il n’etoit que de s’enfoncer dans un morne et sombre silence et ne rien dire du tout de peur qu’un babil hors de saison ne passat pour audace, et pour felonnie. En verité l’apparence etoit bien plus que le parler passeroit pour injure et pour manque de soumission qu’il n’y en avoit que ne rien dire fut pris en mauvaise part. Aussi etoit ce en suitte* des reflexions profondes que je fis sur ce chapitre que je preferay ce dernier à l’autre et si je change presentement de mesures c’est parce que les raisons de mon silence me semblent si propres à vous convaincre de l’ardeur de mon zele et à vous temoigner mon obeissance profonde qu’il ne sera pas inutile au dessein que j’ay de faire en sorte que vous n’ignoriez pas à quel point je vous honore et je vous respecte[,] que vous sachiez pourquoy je me suis teu jusques icy et pourquoy je n’ay pas protesté par ecrit comme je fais presentement que je suis et seray toute ma vie,

Monsieur mon tres honnoré pere

Votre tres humble et tres obeissant serviteur et filz BAYLE

A Tholoze ce 11 juin 1670

psAvec votre permission je salue de tout mon cœur et avec toute sorte de respect ma tres honnorée et tres bonne mere, et mes freres

A Monsieur / Monsieur Bayle / f. m. d. s. E. / au Carla

Notes :

[1] On est en droit de conjecturer que l’envoi de la présente lettre était un signal convenu, par lequel Pierre confirmait aux siens sa décision d’abjurer le catholicisme, une fois sa scolarité achevée avec la soutenance des thèses, qui lui assurerait le grade de maître ès-arts. Cette soutenance eut lieu le 7 août 1670. Ce revirement de Pierre engageait sa famille à divers préparatifs pour formaliser son retour au protestantisme (qui se fit à Mazères, le 21 août, en présence de quatre pasteurs, dont son frère Jacob) et, d’autre part, pour lui assurer un petit pécule et lui préparer des lettres d’introduction auprès des professeurs de l’Académie de Genève. Mais il reste très possible que tout se soit fait par voie orale et par des intermédiaires qui circulaient entre Le Carla et Toulouse. Le retour de Pierre au protestantisme lui était si désavantageux, temporellement, qu’il est naturel que ses convertisseurs jésuites ne l’aient pas envisagé et n’aient pas surveillé de près leur prosélyte : sur cet épisode dans la vie de Bayle, voir Labrousse, Pierre Bayle, i.75-93.

[2] Allusion à Mt iii.7 (ou Lc iii.7).

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