Lettre 906 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

• A Rotterdam le 12 fevrier 1693

Je n’ay receu que depuis tres peu de jours la lettre que vous me fîtes l’honneur de m’ecrire le 17 de [septem]bre dernier [1] ; ce grand retardement est venu de ce que notre commun ami Monsieur de La Roque ayant une occasion prochaine d’envoier votre lettre et autres choses, s’en voulut servir et non de la poste. Or cette occasion qu’il croïoit prochaine, a eté fort reculée ; car ce n’est que depuis quelques semaines que le gros paquet est arrivé à l’Isle [2], et il y est encore ; on en a tiré seulement les lettres et les feüilles volantes imprimées pour nous les envoyer par la poste. J’ay receu donc en mesme tems, Monsieur les trois fables in culicem [3], et les vers grecs sur la mort de l’illustre Mr Menage [4], et je vous rens un million d’actions de graces de la bonté que vous avez eüe de m’en faire part. J’honnorerai toute ma vie le nom et la memoire de ce grand homme et si j’etois poëte, j’aurois fait entendre ma voix sur le Parnasse parmi les chants lugubres que tant d’excellentes veines ont fait retentir aux funerailles de cet illustre defunt : si nos poëtes avoient fait quelque chose sur ce sujet, je vous l’aurois communiqué, mais je n’ap[p]rens poïnt qu’ils ayent composé quelque Epicedium grec ou latin : peut etre ont ils craint que la guerre ne laissoit point de seureté, ou de liberté à leurs muses, à l’egard d’un savant decedé dans le païs ennemi, et de nation ennemie[.] J’ay appris avec bien de la joïe qu’on imprimoit les Menagiana [5].

J’en aurai aussi extremement lorsque j’apprendrai que votre ouvrage sur les professeurs de Bourges [6] sera sous la presse ; il m’apprendra une infinité de particularitez qui me serviront, et que je n’emploierai qu’en indiquant celui à qui le public en sera redevable, / plutot qu’à moy[.] Je vous sup[p]lie, Monsieur, de faire tenir l’incluse au P[ère] de La Mainferme [7], et je vous remercie tres humblement de ce que vous m’offrez de me fournir les éclaircissemens que je vous demanderai. Je ne refuse pas des offres d’une utilité aussi considerable ; mais je tacherai de n’abuser pas de votre loisir[.] Je ne doute pas que Mr Graverol [8], ou quelque autre savant du Languedoc n’ait fait quelque éloge de feu Mr de Ranchin, conseiller au parlement de Toulouze [9] ; il etoit illustre, bel esprit, poëte et avoit d’excellens livres. Je pense, sans pourtant en avoir de preuve, qu’il etoit de la meme famille que Guillaume Ranchin, chancellier de l’université de Montpellier, et auteur de plusieurs livres de medecine [10]. Un scavant allemand, nommé Marquardus Gudius qui avoit fait un grand recueil d’inscriptions, etant mort sans les avoir publiées, on craignoit que jamais la Republique des Lettres ne joüit des recherches de ce curieux, mais on sait que son fils a remis plusieurs manuscrits, et les inscriptions principalement [à] Mr Grævius qui leur cherche un imprimeur [11].

Je suis, Monsieur, votre etc.

Notes :

[1] Pinsson des Riolles écrivait fréquemment à Bayle mais presque toutes ses lettres sont perdues ; c’est d’ailleurs le cas de sa correspondance avec de nombreux autres correspondants. Seulement deux lettres (de l’année 1686) de Pinsson des Riolles à Bayle nous sont connues.

[2] Lille.

[3] Il existe de nombreuses fables latines où figure le moucheron ; nous ne saurions identifier celles que Pinsson des Riolles avait envoyées à Bayle mais on peut supposer qu’il s’agissait de fables latines qui circulaient à Paris, peut-être composées par les jésuites du collège de Clermont (à cette date, collège de Louis-le-Grand).

[4] Ménage était mort le 23 juillet 1692 : voir Lettre 881, n.10. Cette mort est mentionnée dans l’ HOS, novembre 1692, art. XIII, et Basnage de Beauval remercie Pinsson des Riolles de ces remarques dans sa lettre du 8 janvier 1693 (Lettre 903).

[5] C’est Antoine Galland qui avait pris la direction de cette édition, qui devait paraître prochainement : Menagiana, sive excerpta ex ore Ægidii Menagii (Parisiis 1693, 12°). Plusieurs membres du réseau de correspondance de Bayle avaient participé aux mercuriales de Ménage et avaient contribué aux Menagiana ; dans sa lettre adressée à Nicaise du 6 février 1693 (éd. M. Abdel-Halim, n° 66), Antoine Galland mentionne ses collaborateurs : Claude Nicaise, Claude Chastelain, Charles-César Baudelot de Dairval, Charles Valois de La Mare (fils d’ Adrien), François Pinsson des Riolles, Jean de Bouteville, Jean-Baptiste Dubos, François de Launay, l’ abbé Goulley et un certain « Fromont », qui n’a pu être identifié plus précisément. Voir aussi A. Lombard, L’Abbé Du Bos : un initiateur de la pensée moderne (1670-1742) (Paris 1913 ; Genève 1969), p.9-17 sur le rôle de Dubos.

[6] Pinsson des Riolles avait bien fait part de la préparation d’un ouvrage sur les professeurs de Bourges – son grand-père et son père y ayant été professeurs de droit – mais cet ouvrage ne fut jamais publié : Bayle mentionne ce projet dans le DHC, deuxième art. « Pinsson, François », in corp.

[7] Aucune lettre de l’échange entre Bayle et le Père Jean de La Mainferme ne nous est connue. Celui-ci était l’auteur d’un ouvrage recensé dans les NRL : voir Lettres 501, n.5, 603, n.4, et 902, n.2.

[8] Sur François Graverol, voir Lettre 221, n.40.

[9] Jacques de Ranchin (1606-1692) était décédé le 31 juillet 1692 à Toulouse : voir Lettre 150, n.13. Il fut président au parlement de Toulouse et membre fondateur de l’Académie de Castres ; il était connu surtout pour son activité au sein de cette académie et pour sa bibliothèque particulièrement riche. Voir aussi les Menagiana (3 e éd., Paris 1725, 12°), ii.350.

[10] Bayle confond ici Guillaume Ranchin avec François Ranchin. Guillaume Ranchin (1559-1605), élève de Cujas, professeur de droit à l’université de Montpellier, premier consul de sa ville, avocat général à la Cour des aides, fondateur de l’éphémère Académie de Montpellier, publia sous l’anonymat une Revision du concile de Trente, contenant les nullitez d’iceluy : les griefs des rois et princes chrestiens de l’église gallicane et autres catholiques (Genève 1600, 8°), aussitôt interdit par le roi Henri IV. Voir M. Lescuyer, « Guillaume Ranchin (1559-1605), érudit protestant et gallican », BSHPF, 145 (1999), p.323-358 et 509-571. François Ranchin (1564-1641) était un médecin montpelliérain, reçu docteur en médecine en 1592, chancelier de l’université de médecine en 1605 et auteur de nombreux traités de médecine, dont Œuvres pharmaceutiques ; assavoir un traicté général de la pharmacie ; ensemble un docte commentaire sur les quatre théorèmes et canons de Mesue, avec deux excellents traictez, l’un des simples médicaments purgatifs, et l’autre des venins. Le tout accompagné de disputes (Lyon 1628, 8°).

[11] Marquard Gude (1635-1689) était un philologue et archéologue allemand, célèbre pour sa collection d’inscriptions grecques et latines. Recommandé par Gronovius, il obtint le poste de précepteur du jeune Samuel Schars. Ses fréquents voyages lui permirent de copier et de transcrire de nombreuses inscriptions grecques et latines. En 1682, il entra aux services du roi Christian V de Danemark en tant que conseiller de la chancellerie. Sa collection d’inscriptions ne fut éditée dans sa totalité qu’en 1731 par Frans Hessels, Joannes Kool et Jean Georges Grævius, Antiquæ inscriptiones quum græcæ, tum latinæ olim a Marquardo Gudio collectæ. Nuper a Joanne Koolio digestæ hortatu consilioque Joannis Georgii Graevii. Nunc a Francisco Hesselio editæ cum adnotationibus eorum (Leovardiæ 1731, folio). Voir Chaufepié, s.v., et G. Vagenheim, « Remarques sur le Grand Tour de Marquardus Gudius en France et en Italie (1662-1664), sur la formation de sa bibliothèque et son activité d’épigraphiste à travers ses notes à Phèdre  », in La Transmission du savoir dans l’Europe des XVI e et XVII e siècles : acteurs, moyens, destinataires (Paris 2000), p.423-449.

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