Lettre 91 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

Le samedi 18 may 1675
Monsieur e[t] t[res] c[her] f[rere],

Me paroissant assez probable q[ue] vous serez à Montauban [1] lors que cette lettre y arrivera, ou bien tot apres, je l’y envoye comme à votre rencontre. Dés que je saurai que vous y serez arrivé, mes lettres vous y iront trouver frequemm[en]t et j’espere que les votres ne manqueront pas à me rendre mes visites. Le portrait que l’on souhaittoit de moi partit d’icy le lendemain de Pâques [2], je l’adressai à la personne que vous savez, apres avoir eu l’honneur de l’en avertir par un billet. Ce portrait est de la main d’un habile peintre, et qui est de l’Academie royale de peinture [3]. Je suis faché de ne luy avoir pas donné d’avantage, car il en usa si honnetement* qu’il se remit à ma discretion. Moi qui ne me connoissois pas en cela et qui ne savois pas bien ce qu’il faloit luy donner à peu pres, je ne luy donnai que 15 livres. Il s’en est plaint, et il a quelque raison, mais j’en ay encore davantage de me plaindre de ceux en la discretion de qui je me suis remis, et je trouve qu’en ce siecle l’honneteté* est si mal reconnue, qu’il n’est q[ue] de bien marchander quand on a affaire aux gens. Par ces 2 mots vous comprendrez que je ne suis guere bien à mon aise icy [4]. A la verité je suis dans une maison qui le porte* du bel air*, mais toute la beauté en est au dehors. Jamais je n’ay eté plus esclave, et j’ay trois disciples  [5] que je suis obligé de garder à veuë tout le jour. Cela fait que je ne puis faire aucune visite, ni lier aucunes habitudes, en un mot / contés sur moi comme sur un honnete prisonn[ier]. Je perds patience quand je me vois en cet etat, parce que cette servitude m’ayant jusques icy empeché d’etudier, m’empechera doresenavant de reparer le tems perdu, comme je l’avois projetté, si bien que je serai mal propre à tout quand je vivrois cent ans. Mr Banage qui m’avoit veu à la Republique disputer contre les theses de philosophie avec assez de capacité, lors que nous y etions ensemble, m’exhorte depuis un mois de me preparer à disputer une chaire de professeur en philosophie qui est pour vaquer à Sedan bien tot [6]. Mais comme j’ay passé depuis le tems qu’il me voyoit ainsi disputer, environ 3 ans et demy sans etudier, il s’est bien fait du changement dans mon esprit, car j’ay oublié jusqu’aux elemens de log[ique]. Ainsi je luy ai fait reponse que je n’etois pas d[ans] l’etat qu’il m’avoit veu

Non sum qualis eram bonæ

Sub regno Cynaræ Horat[ius] L.4 Od[arum] 1

 [7] Admirez la bizarrerie de mon destin. On me fait des ouvertures po[ur] la philosophie lors que je l’ay oubliée, et on m’en a fait pour des regences lors que j’avois oublié les humanitez [8]. Ce seroit presentement que je pourrois etre en passe d’etre Regent de car depuis 4 ans je suis pedagogue à cor et à cri et j’ay assez bien compris la petite latinité pour m’en acquitter passablement. Sed Dii meliora [9]. S’il y a eu des regens qui ont fait hayr les lettres à leurs / ecoliers, par leurs boutades*, je suis un exemple que les ecoliers ont fait hayr les etudes à leurs maitres, par leur indocilité. Ouy, m[on] t[res] c[her] f[rere], je me repens mille fois le jour d’avoir jamais etudié, car dans quelle autre profession q[ue] je me fusse jetté, je serois quelque chose dans cette 28. année de ma vie au lieu que mesdames les Muses me laissent un coquin* et un esclave...

J’attens avec impatience de vos nouvelles et de celles des personnes que vous savez qui m’ayment tant, et que j’ayme et honnore de si bon coeur. Comme je ne sors point, je ne sai ni nouvelles de livres, ni nouvelles de guerre, c’est pourquoi n’attendez rien de semblable de moi. Quelque grands hommes que puissent être nos dogues [10], je ne trouve pas qu’ils soient predicateurs, c’est etrange que moi qui suis le plus destitué de tous les humains, des talens de la chaire, je sois assez difficile pour ne gouter pas ces premiers personnages de la communion. Il faut que je n’aye pas le gout de l’eloquence de la chaire, et il est bien plus juste de penser cela que de revoquer en doutte la capacité de ces Mrs. L’honnete et obligeant Mr Carla vous asseure de ses respects, aussi bien que Mr Milhau [11] dont les manieres sont si belles et si genereuses. Le Sr Labat [12] m’a prié de vous demander de sa part une grace, qui est de faire savoir à son pere qu’il est hors de ches Mr Foissin, et qu’il le prie de ne l’abandonner pas, mais de l’aider à s’etablir quelque part. Cet office est de necessité. Je suis Monsieur e[t] t[res] c[her] f[rere] votre tres humble etc. / 

A Monsieur / Monsieur Ynard [13] not[ai]re/ royal rue Dauriol pour faire tenir s’il lui plait/ à Mr Baile où il sera / A Montauban

Notes :

[1] Jacob Bayle devait se rendre à Montauban pour y régler les problèmes posés par la succession de son grand-oncle David Bayle, dont le testament faisait de lui l’un des héritiers : voir Lettre 62, n.15. Pierre, ignorant la mort de sa mère, suppose que son frère aîné est déjà arrivé à Montauban ou sur le point de s’y trouver et se hâte de profiter des facilités de la poste, qui fonctionnait régulièrement entre Paris et les villes de quelque importance du royaume.

[2] Soit, le 15 avril 1675 ; sur le portrait, voir Lettre 80, n.8.

[3] Louis Elle-Ferdinand le fils (1639-1717), fils et homonyme de Louis Elle-Ferdinand, un des membres fondateurs de l’Académie de peinture, y rejoignit son père le 15 avril 1673 ; tous deux allaient en être exclus le 10 octobre 1681, à cause de leur protestantisme, mais, après la Révocation, leur abjuration leur valut d’y être réintégrés ensemble, le 30 mars 1686.

[4] Voir Lettre 83, p.105 et n.2 : Beringhen ne rétribuait pas très généreusement le précepteur de ses fils…

[5] Ce chiffre de trois contredit celui que Bayle avait donné dans la Lettre 90, p.161, où il avait parlé de « deux écoliers ». Or, la présente lettre est autographe. On peut supposer qu’aux deux fils Beringhen ait été adjoint un autre garçonnet de leur âge, ou bien qu’ils avaient eu un frère, mort jeune et dont on a perdu la trace. Il n’est pas impossible non plus que le souvenir des trois fils du comte de Dohna ait engagé Bayle ici à un lapsus calami.

[6] Voir Lettre 83, p.105.

[7] Horace, Odes, IV.i.3-4 : « Je ne suis plus tel que j’étais sous le règne de la bonne Cinare. » La réponse de Bayle à Basnage est la Lettre 90.

[8] Sur ce poste éventuel de régent au collège de Genève, voir Lettre 90, n.13.

[9] Sous-entendu, dent ou velint : voir Cicéron, De Senectute , 47 : « Que le ciel m’en préserve ! »

[10] « Chiens de berger ». Voir DHC, art. « Bernard de Clairvaux », rem. D : saint Bernard avait comparé les bons théologiens aux chiens de berger qui protègent les troupeaux contre les loups ; Bayle applique l’image aux pasteurs de Charenton, dont il postule le dévouement à la défense du protestantisme.

[11] Sur Millau, délégué de la province synodale à Paris, que nous n’avons su identifier plus précisément, voir Lettre 66, n.9.

[12] Ce fils d’un habitant du Carla avait été domestique ou employé à Paris chez Foissin : le cousin de Bayle, Charles de Bourdin, avait été précepteur de ce calviniste méridional installé à Paris. Ce pourrait avoir été sur la recommandation du précepteur que Labat avait été engagé par Foissin et, avec le départ de Charles de Bourdin, que son protégé avait perdu son travail.

[13] Pierre suppose son frère aîné arrivé à Montauban ou sur le point d’y arriver. Joseph Isnard, cousin germain des frères Bayle, était cohéritier, avec Jacob Bayle, des biens de leur grand-oncle David Bayle, et il hébergeait Jacob lors des séjours de ce dernier à Montauban.

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