Lettre 920 : Pierre Bayle à Gaston de Bruguière

• [Rotterdam,] Le 30 e de mars 1693

• Si vous aviez differé de peu de jours encore votre derniere lettre, Monsieur mon tres cher cousin, vous auriez eu moins de sujet de vous plaindre de mon silence, car vous recutes sans doute peu de jours apres m’avoir ecrit, la lettre que je vous ai ecritte et au cher frere Mr de Naudis [1].

Mon affaire [2] est toujours au meme etat, elle n’est pas de nature [à p]ouvoir etre accommodée par aucune reconciliation, car m[on enn]emi ne peut se reconcilier sans se rendre infame de son propre aveu ; il faudroit qu’il avoüat qu’il m’a calomnié publiquement d’un crime qui merite une mort infame ; or tout calomniateur en tel cas est lui meme digne d’un supplice infame. Tout ce que l’on peut attendre c’est de laisser tomber cet[te] affaire dans l’oubli, car on l’epargne trop par des raisons de politique pour que je deusse esperer de le faire condamner d’une reparation et retractation publique. Il a sollicité tout de nouveau contre moi et sollicitera tant qu’il pourra une lettre de cachet pour me faire sortir de cette ville par voie d’autorité, et sans qu’on examine si je suis innocent ou non. Jusques ici ses sollicitations ont eté nulles. Je ne sai ce qu’il en sera à l’avenir ; il se faut preparer à tout. Je vous / prie de ne rien mettre dans vos lettres qui puisse donner la moindre prise à mes ennemis en cas qu’ils les interceptassent[ ;] ils empoisonnent les moindres choses, et cherchent des mysteres partout ; ils font d’une mouche un elephant ; ne me parlez jamais, je vous en prie, de celui qui vous recommanda pour pouvoir demeurer là où vous etes [3] • ; ce que vous m’en avez ecrit en dernier lieu tout innocent qu’il put etre, auroit fait bien jaser. Parlons uniquement de notre mutuelle amitié et de nos affaires domestiques.

J’ai recu une lettre de Mr de Pradals [4], e[t] je lui repons aujourdhui pour le prier d’agreer que je ne lui en ecrive plus, et qu’il ne m’ecrive plus durant la guerre [5]. Sa lettre n’etoit qu’un pur compliment ; s’il m’en ecrivoit d’autres elles ne seroient qu’un commerce* d’esprit et d’amitié non plus que mes reponses ne seroient que temoignages de mon estime, neanmoins nos ombrageux donneroient à cela un tour criminel et s’imagineroient que nous cacherions sous les • termes les plus simples un complot et une intrigue d’Etat. Je vous recommande à la bonté paternelle de Dieu vous mon cher cousin et votre chere epouse que j’embrasse de tout mon cœur. Faites savoir au cher frere [6] que je lui fais les memes assurances. J’ai sollicité Mr de Pradals en faveur de Mr de Cabanac [7], est-ce qu’il ne pourroit pas le faire recommander pour une compagnie ? L’autre porte que j’avois tentée ne me fait rien esperer [8]. On m’a dit que tout est plein d’officiers qui demandent avancement et qui alleguent leurs longs services. Je souhaite que les lettres de Madame la comtesse de Roye soient plus efficaces [9].

Je suis tout à vous M[onsieu]r m[on] t[res] c[her] c[ousin]

Notes :

[1] Bayle avait écrit à ses cousins le 5 mars (Lettres 912 et 913). En revanche, la lettre de Gaston de Bruguière à Bayle est perdue.

[2] Bayle fait allusion à sa querelle avec Jurieu : voir Lettre 913, n.4.

[3] Bayle avait apparemment sollicité un puissant personnage pour qu’il intervînt afin que Gaston de Bruguière pût rester dans sa garnison de l’île de Ré : il avait été question dans sa lettre du 5 mars (Lettre 913 : voir n.3) d’une demande en ce sens faite auprès de M. Charpentier, commis de Louvois. Nous apprendrons par la Lettre 1330 (voir n.5) qu’il était intervenu cette fois auprès du jésuite Louis Doucin. On comprend donc que Bayle s’exprime de façon très vague – comme s’il n’était pas lui-même l’auteur de la demande – car il a peur que, au cas où son courrier serait intercepté, son intervention apparaisse aux autorités des Provinces-Unies comme la confirmation de sa « connivence » avec la cour de France.

[4] Voir la lettre du cousin de Bayle, membre de la famille des Du Cassé, qui signe Pradals de Larbont, du 28 février 1693 (Lettre 909). Il avait accompagné un autre cousin de Bayle, François Usson de Bonrepaux, lors de son ambassade à Copenhague et avait voulu reprendre contact avec le philosophe désormais célèbre.

[5] La réponse de Bayle à Pradals de Larbont est perdue. Dans le contexte de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, Bayle prend toutes ses précautions pour éviter d’apparaître comme un ami de la France et donc comme un défenseur des intérêts français.

[6] Jean Bruguière de Naudis.

[7] Sur Michel Bruguière de Cabanac, voir Lettre 427, n.60.

[8] Nous ne savons l’identité de cette autre personne sollicitée par Bayle pour ouvrir une carrière à Cabanac ; il s’agit peut-être de Gilbert Burnet, évêque de Salisbury, ou d’ Alexander Cunningham : voir Lettres 912, n.21, et 1420, n.3.

[9] Bayle avait cherché à obtenir pour son cousin Bruguière de Cabanac un soutien de la part de la comtesse de Roye, Elisabeth de Durfort, veuve de Frédéric-Charles de La Rochefoucauld : voir Lettre 912, n.19 et 20.

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