Lettre 924 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

[Rotterdam,] Le 27 e d’avril 1693

Apres avoir eté privé fort long tems, Monsieur, de vos lettres, j’en ai recu deux coup sur coup qui m’auroient avantageusement dedommagé, s’il n’etoit toujours certain que j’ai perdu la precedente [1] où vous m’ap[p]reniez tant de choses sur Castellanus [2], et sur Leonardus Aretinus [3]. Rien ne repare ces pertes, plus les dernieres lettres que j’ai recues de vous Monsieur, m’ap[p]renent de choses, plus m’avertissent-elles du malheur que j’ai eu de ne recevoir pas ce que vous m’aviez fait tenir sous le couvert de Mr de Witt [4]. Je suis d’autant plus faché que la Dissertation sur le livre « De tribus impostoribus » ait eté enveloppée dans ces pertes, qu’elle n’etoit pas imprimée, et que je vois par un billet de l’auteur qu’il ne sauroit se resoudre à la refaire [5]. J’avois cru qu’elle etoit imprimée et j’en avois parlé sur ce pied là à notre ami Monsieur de Larroque [6].

Pour vos Sirenes qu’un maudit fiscal a arretées [7], elles dont la douceur du chant arretoit les autres, et qui dans votre livre ont une voix plus charmante que dans nos anciens poetes, je suis bien faché que nous ne les aions pas encore veues, mais nous avons au moins l’esperance de les voir puis qu’elles ont passé par dessous la presse. Je vous suis infiniment obligé des nouveautez lit[t]eraires que vous avez eu la bonté de me communiquer, et je souhaitte ardemment qu’enfin la Vie de Mr Saumaise par feu Mr de La Mare [8] voie le jour comme vous semblez l’esperer. Quant à l’ Apollodore  [9] qui ne peut qu’etre un thresor d’erudition mythologique je voudrois bien que Mr Leers voulut profiter de la bonté que vous avez de le lui destiner, mais il a, dit il, trop d’ouvrages sur les bras pour lesquels il est dans l’ engagement* actuel, pour pouvoir songer à d’autres avant que ceux-là soient expediez, et vous savez Monsieur, combien les libraires vont lentement. Il n’a pas encore commencé le Junius De pictura veterum [10], mais je vois qu’il s’y prepare.

Je passe Monsieur à votre lettre du 9 e du courant où vous m’ap[p]renez qu’enfin le Projet vous a eté envoié [11]. Vous en parlez mille fois plus obligeamment que je ne merite, et souffrez que je me plaigne de vos flat[t]eries. Vos lumieres sont trop justes trop etendues, et trop solides pour qu’un tel ouvrage ne vous ait point paru rempli de defauts ; je ne saurois m’imaginer le contraire quelque penchant que nous aions à nous aveugler dans nos propres causes, ainsi je ne recois point vos eloges comme une preuve de cette sincerité que je sai d’ailleurs etre en vous dans un degré eminent, si vous voulez Monsieur que je croie qu’elle s’etend jusques sur les ouvrages de vos amis[,] ne loüez point ce projet informe et defectueux, marquez m’en plutot les irregularitez et les fautes.

Je vous suis infiniment obligé des remarques que vous m’avez envoiées comme je vous le marque plus expressement dans le billet cy joint [12], et vous devez / en recevoir souvent de semblables. Mr de Witt est comme vous savez un peu paresseux à ecrire, et il est presque impossible de compter desormais avec lui sur un commerce* reglé [13] ; on s’est trop haté quand on vous a dit que le livre du P[ère] Hardouin Historia Herodiadum [14] se reimprimoit ici ; je ne pense pas qu’on l’y ait vu encore ; il est vrai que depuis long tems Mr Leers a des balles de livres à l’Isle [15] dans lesquelles il y a un exemplaire de ce livre là, mais comme on ne sait dans quelle de ces balles on l’a mis on n’a pas essaié de le retirer du milieu des autres afin de l’envoier par la poste, de sorte qu’il faudra attendre que l’expedition des passeports permette l’envoi de toutes ces balles.

Nous n’avons jamais eu plus grande sterilité de livres nouveaux que presentement. Un professeur de Franeker en theologie nommé Vander-Wayen a publié un gros in 4° sous le titre de Varia Sacra [16], ce sont diverses dissertations sur des matieres theologiques en partie sur le Vieux Testament ; Mr Spanheim le professeur en theologie [17] y est assez mal traité ; ce sont deux anciens adversaires. Un ministre refugié nommé Benoit a composé l’ Histoire de l’édit de Nantes [18] dont les deux premiers volumes in 4° seront bientot en vente ; le premier s’etend jusques à la mort de Henri 4 et le 2 e jusques à la mort de Louis 13. Mr Du Rondel a sous la presse une vie d’Epicure en latin [19] dans laquelle il pretend prouver qu’Epicure n’a point nié la providence.

On a publié à Amsterdam l’ Histoire de la diablerie de Loudun [20] ; un homme de cette ville là (savoir de Loudun) avoit plusieurs pieces touchant ce procez, et c’est ce qui l’a poussé à publier cette Histoire où il pretend que ce fut une fourberie continuelle depuis le commencement jusques à la fin. Une chose m’a surpris c’est de voir que l’on ait tant crié contre le P[ere] Coton [21] sur ce qu’il avait preparé plusieurs questions de theologie et de controverse pour les faire à une possedée, et l’on voit par les procez verbaux des exorcismes de Loudun qu’on demandoit cent choses aux demons de ces religieuses qui se rap[p]ortent à la vie devote, comme de savoir quels sont les etats de la conscience les plus opposez à l’amour de Dieu, à la vertu, à l’esprit évangelique ; il me semble que s’il est permis d’aller à l’école du demon pour etre eclairci sur ces matieres, on leur peut bien demander comme vouloit faire le P[ere] Coton quel est le passage de l’Ecriture le plus fort pour prouver le purgatoire.

Un professeur en philosophie à Basle y a fait soutenir plusieurs theses raisonnées qui sont tres jolies sur les logomachies des gens de lettres [22]. On m’a asseuré que le livre de Placcius professeur à Hambourg De scriptoribus anonymis et pseudonymis [23] s’imprime. Ce sera un in folio.

Je vous souhaitte Monsieur une parfaite santé, et suis avec toute [sorte de] respect et de reconnoissance votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Notes :

[1] Une de ces lettres date du 9 avril 1693 (voir plus bas) : elles sont toutes deux perdues, comme la plupart des lettres que Nicaise a envoyées à Bayle. Aucune lettre adressée de sa part à Bayle au cours de l’année 1693 ne nous est parvenue.

[2] Pierre Castellan, grand aumônier de France au XVI e siècle : Bayle lui consacre un article substantiel dans le DHC, dont deux remarques, D et E, portent sur ses relations avec Erasme et une autre, Q, sur l’attitude des réformés à son égard.

[3] Léonard Bruni Aretino, humaniste italien, traducteur des Vies de Plutarque et de certains livres de la Guerre punique de Polybe : voir l’article du DHC qui lui est consacré, Lettre 889, n.5, et L. Pradelle, Leonardo Bruni Aretino. Histoire, éloquence et poésie à Florence au début du Quattrocento (Paris 2008), et « L’auteur est-il un autre ? Leonardo Bruni et quelques manuscrits problématiques », in M. Furno (dir.), Qui écrit ? Figures de l’auteur et des co-élaborateurs du texte, XV e-XVIII e siècle (Lyon 2009), p.77-94.

[4] Johan de Witt, secrétaire de la ville de Dordrecht : voir Lettre 889, n.16.

[5] La Dissertation de Bernard de La Monnoye devait paraître dans son édition des Menagiana (Paris 1715, 12°), iv.283-312, et devait lui attirer la réponse de Jean Rousset de Missy (sous le nom de Pierre Frédéric Arpe), Réponse à la dissertation de M. de La Monnoye (La Haye 1716, 12°). Rappelons qu’on tient aujourd’hui Jan Vroesen, frère ou cousin d’un ancien élève de Bayle à l’Ecole Illustre de Rotterdam, pour responsable de la rédaction d’une première version des Trois imposteurs : voir Lettres 428, n.5, et 889, n.12, 13.

[6] Aucune lettre de Bayle à Larroque où il est question de la Dissertation de La Monnoye ne nous est parvenue.

[7] Sur l’ouvrage de Nicaise, Les Sirènes, ou discours sur leur forme et figure (Paris 1691, 4°), voir Lettre 863, n.12. Nous entendons que cet ouvrage a été imprimé mais que les exemplaires envoyés aux Provinces-Unies ont été arrêtés à la douane. Leibniz remerciait Nicaise de son exemplaire déjà le 5 juin 1692 (éd. Gerhardt, ii.533) et devait lui proposer encore le 9 octobre 1693 de servir d’intermédiaire pour l’envoi d’exemplaires aux Provinces-Unies (éd. Gerhardt, ii.545).

[8] Cette biographie de Saumaise par Philibert de La Mare n’a pas été imprimée ; le texte manuscrit, Claudii Salmasii vita, est conservé à Dijon, Bibliothèque municipale, mss. 1025-1026 ; voir aussi A. de Vallouit, Les Mémoires inédits de Philibert de La Mare, parlementaire dijonnais, curieux érudit et témoin du Grand Siècle. Etude littéraire d’après la transcription intégrale du manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque municipale de Dijon (thèse, Aix-en-Provence 2007).

[9] Il s’agit apparemment d’un ouvrage sur Apollodore d’Athènes ou bien sur le pseudo-Apollodore que Nicaise destinait aux presses de Reinier Leers, mais un tel ouvrage n’a pas été publié à cette époque. La seule référence pertinente que nous ayons trouvé est celle de l’édition des mathématiciens d’Athènes établie par Jean Boivin, Melchisédech Thévenot et Philippe de La Hire : Veterum Mathematicorum Athenæi, Apollodori, Philonis, Bitonis, Heronis et aliorum Opera, græce et latine pleraque nunc primum edita. Ex manuscriptis codicibus Bibliotheca Regiæ (Parisiis 1693, folio), publiée par Jean Anisson. Or, Nicaise était en rapport étroit avec Anisson, puisque c’est chez cet imprimeur qu’il a fait publier ses Sirènes (voir Lettres 830, n.2, et 863, n.12). Il se peut donc que Nicaise ait joué un rôle d’intermédiaire pour la publication de cette édition prestigieuse d’Apollodore et des autres mathématiciens anciens et qu’il ait donné à Bayle l’espoir de voir cet ouvrage sortir des presses de Reinier Leers. La perte des lettres de Nicaise à Bayle à cette époque nous empêche de vérifier cette hypothèse.

[10] Sur cette édition de Franciscus Junius (François Du Jon) le jeune, De pictura veterum, voir Lettre 880, n.6, et le compte rendu dans le JS du 21 février 1695.

[11] Le Projet et fragmens d’un dictionnaire critique : sur cet ouvrage de Bayle, voir Lettre 864.

[12] Ce billet est perdu.

[13] Sur Johan de Witt, secrétaire de la ville de Dordrecht, voir Lettres 504, n.1, et 889, n.16. On comprend qu’il ne remplit pas les conditions minimales pour être reconnu comme membre du réseau de correspondance dont Bayle fait partie : chacun doit fournir des nouvelles littéraires avec une certaine régularité.

[14] Jean Hardouin, Chronologiæ ex nummis antiquis restitutæ prolusio de nummis Herodiadum (Parisiis 1693, 4°) : sur cet ouvrage et sur les batailles numismatiques de son auteur, voir Lettres 791, n.5, et 911, n.44.

[15] Sur la circulation des livres entre la France et la Hollande en passant par Lille, voir F. Barbier, avec la collaboration de S. Juratic et M. Vangheluwe, Lumières du Nord. Imprimeurs, libraires et « gens du livre » dans le Nord au XVIII e siècle (1701-1789). Dictionnaire prosopographique (Genève 2002), et F. Barbier, S. Juratic et D. Varry (dir.), L’Europe et le livre : réseaux et pratiques du négoce de librairie, XVI e-XIX e siècles (Paris 1996).

[16] Sur les Varia sacra de Johannes van der Waeyen, voir Lettre 911, n.25, et le compte rendu de Jean Le Clerc, BUH, avril 1693, art. I.

[17] Frédéric Spanheim le fils, professeur de théologie à Leyde : voir Lettre 13, n.22.

[18] Sur cet ouvrage d’ Elie Benoist, Histoire de l’édit de Nantes, voir Lettre 844, n.14.

[19] Du Rondel préparait la version latine de sa Vie d’Epicure (Paris 1679, 12°) depuis quelque temps déjà ; elle parut enfin en 1693 : De vita et moribus Epicuri (Amstelodami 1693, 12°).

[20] Sur cet ouvrage de Nicolas Aubin, voir Lettre 911, n.30.

[21] Pierre Coton (1564-1626) fit des études de droit puis entra chez les jésuites en Italie. Revenu en France, il entama une série de controverses avec les ministres. Prédicateur, puis confesseur et conseiller d’Henri IV, il encouragea Bérulle dans la fondation de l’Oratoire et M me Acarie dans celle des carmélites. Ecarté des allées du pouvoir en 1617, il devint recteur du collège de Bordeaux, puis provincial d’Aquitaine et enfin de Paris. Voir Dictionary of seventeenth-century French philosophers, s.v. (art. de M. Terestchenko). Bayle revient sur le rôle du Père Coton dans les investigations sur les « possédées » de Loudun dans le DHC, art. « Grandier (Urbain) », rem. M : « Les grands vacarmes que l’on fit contre le Pere Coton. Il marqua sur un morceau de papier diverses choses sur quoi il vouloit questionner une possédée. Entre autres questions il proposoit celle-ci : Quel est le passage de l’Ecriture le plus propre à prouver le Purgatoire ? Ceux de la Religion s’accordérent avec un grand nombre de catholiques à crier contre cette impie curiosité, et à insulter tant le Pere confesseur de Henri IV, que tout l’ordre des jésuites. Il est pourtant vrai que ce confesseur ne faisoit que suivre l’usage de son Eglise, si vous exceptez quelques questions, qu’il vouloit qu’on fît touchant des faits politiques. [...] Ce n’est pas seulement à Loudun que de telles choses se sont pratiquées : elles sont du style courant des exorcistes, comme les théologiens protestans le reprochent aux catholiques romains. Ainsi la haine particuliere que l’on avoit contre les jésuites, fut cause que l’on déclama contre une conduite du Pere Coton, laquelle on laisse en repos quand d’autres s’en servent. Je ne parle point des protestans. On ne guérira jamais le vice de l’acception des personnes. »

[22] Nous n’avons aucune certitude quant au professeur désigné par Bayle. Il se peut qu’il s’agisse de Jacques (Jakob) Bernoulli (1654-1705) et de sa célèbre thèse De usu artis conjectandi in jure, une tentative d’appliquer le calcul des probabilités aux raisonnements dans le domaine du droit. Voir l’extrait publié par Leibniz dans les Acta eruditorum en 1711 sous le titre Specimina artis conjectandi, ad quæstiones juris applicatæ ; N. Meusnier, Jacques Bernoulli et l’ars conjectandi. Documents pour l’étude de l’émergence d’une mathématisation de la stochastique (Rouen 1987), et, du même, Christian Huygens et Jacques Bernoulli : la première partie de l’« Ars conjectandi » (Paris 1992) ; R. Carvais, « Anticipation et réception d’une thèse de droit. « De Usu Artis Conjectandi in jure » de Nicolas Bernoulli (Bâle, 1709) », Journ@l électronique d’histoire des probabilités et de la statistique, 2.1 (juin 2006).

[23] Vincent Placcius (1642-1699) avait publié un ouvrage qui intéressait Bayle au plus haut point : De scriptis et scriptoribus anonymis atque pseudonymis syntagma Vincentii Placcii, J.U.L. Hamburgensis : in quo ad sesquimille [...] scripta [...] genuinis suis [...] auctoribus restituuntur (Hamburgi 1674, 4°) ; une nouvelle édition était attendue et c’est peut-être celle-ci que Bayle annonce ici – mais elle ne devait paraître qu’en 1708. Bayle se sert souvent de cet ouvrage de Placcius dans l’article « Brutus (Etienne Junius) » du Projet et fragmens et dans la « Dissertation » qui devait paraître dans le DHC.

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