Lettre 926 : Pierre Bayle à Daniel de Larroque

[Rotterdam, le] 11 juin 1693

J’ay lu avec beaucoup de plaisir le traitté qui vient de paroître : De vitâ et moribus Epicuri, par M. du Rondel [1]. Il est tout plein d’erudition exquise, et il ne prouve pas trop mal qu’il a cru l’influence des dieux sur les affaires humaines. Les deux lettres contre la Vie de Monsieur Descartes m’ont paru fort polies et fort vives [2]… M. Baillet est tombé là en de dangereuses mains ; on pousse la raillerie cruellement. Je ne sçais si patience d’auteur fut jamais à l’epreuve de pareilles attaques.

Nouvelles remarques du P[ère] Bouhours réimprimées à Amsterdam. La Bibliot[hèque] / univers[elle] en parle [3] : il me semble qu’il a raison dans quelques unes de ses censures mentionnées dans l’extrait, contre le Testament de Mons. On dit qu’ un janseniste lui a repondu [4], et une personne qui a vu cette reponse, m’a dit qu’elle l’avoit trouvée trés bonne.

M. Drelincourt vient de publier le Tableau d’Achille [5]. Ce n’est qu’un tissu de tout ce qui se trouve dans les livres touchant ce héros, et en bien et en mal. Il ne rapporte pas les passages, il ne fait que les citer avec la derniere exactitude : le fait meme, je veux dire qu’Achille a été tel ou tel, a fait ceci ou cela, est posé comme une these, et au bas sont les indications des preuves.

Il y a deux Entretiens d’un abbé et d’un jesuite, qui m’ont paru fort plats et froids ; ils regardent une ordonnance de l’archev[eque] de Malines contre les jansenistes [6]. Ceux cy ont en sa personne un grand inquisiteur, à ce qu’ils pretendent, et cela fait qu’ils ne l’epargnent pas dans leurs livres.

Pour le proces de calomnie intenté devant le public à l’auteur de je ne sçais quel placard où le jansenisme est representé comme une chose qui renverse toute religion et toute police, c’est un petit ecrit qui pourroit bien venir de Mr Arnaud meme [7], et qui n’est pas grand chose.

Cumberland qui a ecrit autrefois un traitté De Legibus naturæ contre Hobbés, et qui est maintenant eveque [8], vient de publier, mais en anglois un traitté qui est curieux touchant Sanchoniaton [9], et les livres qu’il avoit faits.

On verra bientot un ouvrage de M. Hyde bibliot[hécai]re d’Oxford, De ludis Orientalium [10] qu’il a tout herissé d’arabe, mais plein de profondes recherches et surtout touchant le jeu des échecs.

Notes :

[1] Sur cette version latine de la Vie d’Epicure par Jacques Du Rondel, voir Lettre 825, n.17.

[2] Antoine Boschet, S.J. (1642-1699), Réflexions d’un académicien sur la « Vie de Descartes », envoyées à un de ses amis en Hollande (La Haye 1692, 12°), mentionnées dans l’ HOS de Basnage de Beauval, février 1693, art. XIV. Dans l’ HOS du mois de novembre 1692, art. XIII, Baillet attribue à Bouhours la publication d’un livre contre sa Vie de M. Des-Cartes. L’autre livre évoqué est sans doute celui de Boschet dirigé contre les Jugements des savants de Baillet : Réflexions sur les « Jugemens des scavans » envoyées à l’auteur par un académicien (La Haye 1691, 12°). Bayle s’exprimera de façon plus précise dans sa lettre à Minutoli du 29 juin : voir Lettre 930, n.4.

[3] L’ouvrage assez ancien de Dominique Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue françoise (Paris 1675, 4°), avait été suivi de la Suite des « Remarques nouvelles sur la langue françoise » (Paris 1687, 12°) ; une nouvelle édition du premier ouvrage venait de paraître (Amsterdam 1693, 12°) : voir Jean Le Clerc, BUH, février 1693, art. VII.

[4] Il s’agit sans doute de l’ouvrage de Nicolas Thoynard publié sous le pseudonyme de « abbé albigeois », Discussion de la « Suite des remarques nouvelles » du P. Bouhours sur la langue françoise, pour défendre ou pour condamner plusieurs passages de la version du Nouveau Testament de Mons, et principalement ceux que le P. Bouhours y a repris (Paris 1693, 12°), mentionné par Jean Le Clerc dans la BUH, décembre 1693, art. XV, et par Basnage de Beauval dans l’ HOS, février 1694, art. XV. Voir aussi le commentaire très dur cité par Nicaise dans sa lettre du 9 mai 1694 (Lettre 980) et la réfutation publiée par le Père jésuite Edmond Rivière, Apologie de M. Arnauld et du Père Bouhours contre l’auteur déguisé sous le nom de l’abbé albigeois (Mons 1694, 12°). Sans être « de Port-Royal », Thoynard faisait partie du groupe des « Pascalins » : voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier).

[5] Charles Drelincourt, Homericus Achilles penicillo delineatus, per convicia et laudes (Lugduni Batavorum 1693, 4°) ; une nouvelle édition parut l’année suivante. L’ouvrage fut recensé par Etienne Chauvin dans son Nouveau journal des savants, juillet-août 1694, p.498-508 ; voir aussi P. Hummel, « L’ Homericus Achilles de Charles Drelincourt (1693) », Revue française d’histoire du livre, 112-113 (2001), p.107-128. Dans le DHC, à l’article « Achille », Bayle propose un premier article qui précise qu’« il y a eu plusieurs personnes de ce nom » et en fait la liste. A la fin de cet article préliminaire, il ajoute, dans la première édition du DHC, un éloge de Drelincourt : « Avertissement au lecteur. Monsieur Drelincourt professeur de medecine, et doyen de l’université de Leiden m’a fourni tant de remarques concernant Achille, que je ne saurois les placer toutes dans ce Diction[n]aire. Elles meriteroient un ouvrage separé ; ce seroit l’histoire la plus complette qu’on ait jamais vuë : et si je pouvois obtenir, qu’avec la même bonté qui lui a fait prendre la peine de me communiquer tant d’excellens materiaux, il voulût corriger la maniere dont je les mettrois en œuvre, il en resulteroit un ouvrage parfaitement beau. Il m’a fourni tous les traits dont le Tableau de ce heros a pu être composé. Tout ce que les anciens ont dit d’Achille se trouve dans ce recueil, avec une exactitude, et une methode admirable. Ce Tableau est un ouvrage à trois colonnes ; celle du milieu est la chaine, ou la suite de toutes les qualitez, et de toutes les actions d’Achille. Les colonnes d’à côté contiennent tres-exactement les preuves et les citations de tout, avec une infinité d’ouvertures sur les rapports et les allusions qui regnent entre ces matieres et plusieurs autres, et sur les ornemens dont on les pourroit enrichir. Il est impossible de voir ce Tableau sans en admirer l’auteur, soit pour l’étenduë de ses lumieres, soit pour la justesse de sa methode ; mais il est sur tout impossible de l’admirer autant qu’il le faut, à ceux qui savent qu’il a placé avec tant d’économie le fond de sa vaste lecture, qu’il en pût recueillir en peu de tems tout le profit, quelle que soit la matiere qui se presente. Jamais homme n’eut come lui les tresors de son érudition en argent comptant. Je suis bien faché que la nature de mon ouvrage ne me puisse pas permettre d’étaler ici tout ce que cet illustre doyen de l’Académie de Hollande m’a com[m]uniqué touchant Achille, et qu’en attendant l’occasion d’en faire part au public, je sois contraint de n’en prendre que quelques portions pour les inserer dans mes remarques. Que cette occasion se hâte tant qu’elle voudra, elle ne sauroit être jamais assez prom[p]te, veu l’impatience que j’ai de m’en servir, pour temoigner publiquement à cet incomparable professeur combien je l’honore, et je l’admire, et avec quelle reconnoissance je conserve le souvenir de ses bontez. Tout ce que l’on verra de nouveau, et qui sera bon dans les remarques sur l’« Achille » de ce Diction[n]aire, et tout ce qui aura eté corrigé dans l’« Achille » du Projet, vient de Monsieur Drelincourt. Les preuves de tout ce que je viens de dire sont publiques. On n’a qu’à consulter l’ouvrage qui a eté imprimé à Leide en 1693 intitulé Homericus Achilles Caroli Drelicurtii penicillo delineatus, per convicia et laudes. Il ne differe du Tableau que je garde en manuscrit, qu’en ce que les choses n’y sont pas disposées par colonnes. L’avertissement qu’on vient de lire etoit déjà composé lors que cet ouvrage a paru, et je l’ay laissé en son état. Je copierois volontiers l’article de l’ Histoire des ouvrages des savans, dans lequel on a donné à l’ Index homericus, et à son auteur une partie des loüanges qui leur sont duës, mais comme cette excellente histoire est entre les mains de tout le monde, il n’est pas necessaire d’en transporter ici cet article. » a. Note marginale de Bayle : « Ingenium (adde scientiam) in numerato habet. Augustus de Vinicio apud Senec. Controv. 13, sub fine. » b. Note marginale de Bayle : « C’est l’XI du mois de mai 1693. Voyez aussi Mr Rabus dans son journal flamand intitulé Boekzaal van Europe au mois de septembre 1693, p.286. Je voudrais qu’on vît la lettre que M. Gronovius, l’un des plus doctes critiques de l’Europe, a écrite à Mr Drelincourt à la loüange de l’ Index Homericus. » Dans les éditions suivantes, cet éloge est supprimé et Bayle en donne une petite explication : « J’avais mis ici dans la premiere édition une espece de Préface à l’article suivant [« Achille »], que je ne supprime qu’à regret. Elle contient un éloge de feu Mr Drelincourt, professeur de médecine à Leide [Drelincourt étant décédé en 1697]. Tout le monde a trouvé que je m’éloignois si étrangement de l’usage, et que je plaçais si mal une telle piece, que pour faire cesser une censure si générale, je suis obligé d’effacer cela. Mais je déclare que j’entens que ce témoignage de ma gratitude et de mon estime soit censé demeurer ici, comme s’il y étoit répeté de mot-à-mot. » Dans la deuxième édition du DHC, Bayle consacre un article à Charles Drelincourt, le pasteur de Charenton, et à sa famille, où il évoque, à la remarque B, Charles Drelincourt, le professeur de médecine de Leyde, en des termes à peine moins fervents que ceux de son éloge initial.

[6] Gabriel Gerberon, Premier et second entretiens d’un abbé et d’un jésuite de Flandres sur les intrigues, par lesquelles Monseigneur l’archevêque de Malines tache d’introduire la signature du formulaire (Cologne 1693, 8°).

[7] Il s’agit, en effet, d’un écrit d’ Antoine Arnauld : Procès de calomnie intenté devant le pape et les évêques, les princes et les magistrats, par les nommez dans le placard intitulé « Jansenismus omnem destruens religionem », contre les auteurs, les approbateurs et les fauteurs de ce placard (Liège 1693, 12°).

[8] Richard Cumberland (1631-1718), évêque de Peterborough depuis 1691, De legibus naturæ disquisitio philosophica, in qua earum forma, summa capita, ordo, promulgatio, et obligatio e rerum natura investigantur ; quin etiam elementa philosophiæ Hobbianæ, cùm moralis tum civilis, considerantur et refutantur (Londini 1672, 4°) ; traduction anglaise par John Maxwell, A Treatise of the laws of nature (London, 1727, 4°), et par John Towers (Dublin 1750, 4°) ; traduction française par Jean Barbeyrac, Traité philosophique des loix naturelles (Amsterdam, 1744, 4°) ; à la date de la présente lettre, James Tyrell venait de publier un abrégé du traité de Cumberland sous le titre : A brief disquisition of the laws of nature according to the principles laid down in the Rev. Dr Cumberland’s Latin treatise (London, 1692, 1701, 8°). Cumberland défend contre Hobbes l’existence d’une loi naturelle qui enjoint la poursuite du bien général.

[9] Sanchoniatho’s Phoenician history, translated from the first book of Eusebius « De Præparatione evangelica », with a continuation of Sanchoniatho’s history by Eratosthenes Cyrenaeus’s canon [...] illustrated with [...] remarks [...] by [...] R. Cumberland, [...] with a preface [...] by S. Payne (London 1720, 8°). On constate que la date d’impression est donnée partout comme 1720, deux ans après la mort de Cumberland (1631-1718). Il est possible que Bayle confonde cet ouvrage avec celui de Henry Dodwell (1641-1711), Two letters of advice […] Together with the appendix to the second letter, concerning Sanchoniathon’s Phœnician history. The third edition corrected and improved. Together with the appendix to the second letter, concerning Sanchoniathon’s Phœnician history (London 1691, 8°). Selon Eusèbe, Porphyre affirme que Sanchoniathon de Bérythe (Beirut), qui vivait avant la guerre de Troie, avait voulu faire une histoire générale des Phéniciens. Son ouvrage aurait été composé d’abord en phénicien et ensuite traduit en grec par Philon de Biblos. Les citations proposées par Porphyre furent recopiées par Eusèbe, qui les inséra dans sa Præparatio evangelica. Il paraît cependant possible que cet ouvrage ait été forgé afin d’affaiblir l’autorité des livres sacrés des juifs, en faisant voir que leur théologie est prise de celle des Phéniciens, et en même temps de ruiner la religion chrétienne, fondée sur l’Ancien Testament. Tout le récit du prétendu Sanchoniathon trahit la volonté de copier Moïse et de le rendre compatible avec les fables des Grecs.

[10] Thomas Hyde (1636-1703), orientaliste anglais, fellow de King’s College, Cambridge, et ensuite de Queen’s College, Oxford, et bibliothécaire de la Bodléienne à partir de 1665 ; il publia le troisième catalogue des livres imprimés de cette bibliothèque en 1674 ; en 1691, il devint professeur d’arabe et, en 1697, professeur d’hébreu et chanoine de Christ Church. Il s’agit ici de son ouvrage Mandragorias, seu Historia shahiludii : De ludis Orientalium libri primi pars prima, qua est Latina [...] pars 2 da, qua est Hebraïca [...] (Oxonii 1694, 8°).

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