[Rotterdam, le 22 juin 1693]

Au très érudit Théodore Jansson Almeloveen, perle des amis, Pierre Bayle adresse son salut.

J’ai reçu le paquet que vous m’avez récemment envoyé [1], homme très célèbre et qui m’est plus cher que l’or ; et en même temps je me suis occupé du transfert à Lufneu [2] des livres qui lui étaient destinés, aussi bien que de la lettre pour Londres [3] que j’ai mise dans la boîte de cette ville à la première occasion. Comme je voudrais dans d’autres cas d’une importance un peu plus grande vous prouver ma fidélité, ma gratitude et mon estime ! Je voudrais que vous en fassiez l’épreuve. Voici pour vous une partie des livres que j’ai à vous remettre. Notre ami Beughem [4] m’a envoyé trois volumes, c’est-à-dire les Apes Urbanæ de Leon Allatius [5], la bibliothèque de l’ordre des cisterciens [6] et la bibliothèque de l’ordre des frères prêcheurs [7], je garde le dernier de ces livres pour quelques jours ; je vous envoie les deux premiers avec les lettres de Conringius [8]. Je parcourrai d’abord ceux que vous m’avez envoyés au nom de notre très noble protecteur Monsieur de Witt [9], je veillerai à ce que vous en profitiez. Vous trouverez dans les Abeilles urbaines [10] beaucoup de livres que je ne crois pas avoir jamais été publiés, même s’ils avaient été annoncés. J’ai parlé volontiers de vous il n’y a pas longtemps avec le très érudit Crenius [11] qui d’après ce qu’il a dit vous a vu récemment à Gouda.

Adieu et vivez longtemps très charmant et très cultivé Almoleveen, et vivez en vous souvenant de moi qui vous porte dans mon cœur.

Donnée à Rotterdam le dixième jour avant les Calendes de juillet 1693.

 

Si le très distingué Monsieur de Witt voulait mettre à ma disposition les auteurs florentins, il me rendrait un service très utile ; les auteurs étrusques sont d’ailleurs de plus grande importance que ceux de Ligurie ; j’aurai mon mot à dire à ce sujet. Je vous prie de faire mes excuses à mon ami d’Emmerich, van Beughem, pour ne pas lui avoir répondu [12] et je le remercie moi-même largement ; je vous passerai la tâche de vous occuper de cette affaire. Je regrette de n’avoir pu repérer ni dans ma maigre bibliothèque ni dans celle[s] de mes amis un seul des livres qu’il m’indique. Rien ne me ferait plus de plaisir que de pouvoir fournir des livres à ceux qui très aimablement mettent à ma disposition les leurs. Adieu encore un fois.

 

Miin Heer / Miin Heer Almeloveen / doctor in de mediciine / A Tergou / Poort / betaaldt / met een packie / boocken

Notes :

[1] Il s’agit peut-être des livres d’auteurs florentins et étrusques que Bayle avait demandés à Johan de Witt : voir Lettre 927, n.1.

[2] Herman Lufneu, médecin qui allait devenir le chirurgien de la ville de Rotterdam en 1694 : voir Lettre 878, n.2.

[3] S. Stegeman, Patronage and service, p.546, signale deux lettres d’ Almeloveen adressées à Thomas Smith, fellow de Magdalen College à Oxford datées du 13 juin 1693 : la lettre que Bayle a fait suivre à Londres est sans doute une de celles-là. Voir Lettres 487, n.4 et 567, n.8, sur la controverse de Thomas Smith avec Richard Simon.

[4] Cornelis van Beughem, imprimeur d’abord chez Joan Blaeu et Johannes Janssonius van Waesberge (le beau-père d’ Almeloveen), ensuite à Emmerich, au pays de Clèves : voir Lettres 763, n.6, et 911, n.14.

[5] Leone Allacci (dit Allatius) (1586-1669), Apes urbanæ, sive De viris illustribus, qui ab anno MDCXXX per totum MDCXXXII Romæ adfuerunt, ac typis aliquid evulgarunt (Romæ 1633, 8° ; ré-éd. Lecce 1999, 8°).

[6] Charles de Vish, Bibliotheca scriptorum sacri ordinis Cisterciensis : elogiis plurimorum maxime illustrium adornata , opere et studio C. de Visch ; accedit chronologia antiquissima monasteriorum ordinis Cisterciensis, a quadringentis (et quod excurrit) annis concinnata per eundem (Coloniæ Agrippinæ 1656, 4°). Sur les bibliothèques cisterciennes, voir A. Wilmart, « L’ancienne bibliothèque de Clairvaux », Mémoires de la Société académique d’agriculture, des sciences, arts et belles-lettres du département de l’Aube, 81 (1917), p.127-190 (réimpr. Coll. O.C.R., 11 (1949), p.101-127 et 301-319), et A. Bondéelle, « Trésor des moines. Les chartreux, les cisterciens et leurs livres », dans A. Vernet (dir.), Histoire des bibliothèques françaises, I : Les bibliothèques médiévales. Du VI e siècle à 1530 (Paris 1989), p. 65-81.

[7] Antoine Senensis, Bibliotheca Ordinis fratrum Prædicatorum, virorum inter illos doctrina insignium nomina, et eorum quæ scripto mandarunt opusculorum, titulos et argumenta complectens (Parisiis 1585, 8°). Sur les bibliothèques des frères prêcheurs, on peut consulter G.O. Meersseman, « La bibliothèque des frères prêcheurs de la Minerve à la fin du XV e siècle », dans Mélanges Auguste Pelzer (Louvain 1947), p.605-631.

[8] S. Stegeman, Patronage and service, p.335-336, indique qu’Almeloveen avait dans sa bibliothèque un recueil des lettres de Hermann Conring, sans doute Hermanni Conringii epistolæ hactenus sparsim editæ, nunc uno volumine comprehensæ ; De varia doctrina (Helmstadii 1666, 4°).

[9] Sur cette demande d’ouvrages faite à Johan de Witt, voir Lettre 927, n.1.

[10] Sur l’ouvrage de Leone Allacci, Apes urbanæ, voir ci-dessus, n.5.

[11] Thomas Crusius, dit Crenius (1648-1728), originaire de Brandebourg, aurait été, selon certaines sources, ministre luthérien : cette information reste cependant incertaine. Il fut certainement correcteur d’imprimerie à Rotterdam, puis, à partir de 1697, à Leyde et il procura l’édition de nombreux textes latins modernes. Dans sa lettre à Jean-Baptiste Dubos du 6 août 1705, Bayle le décrit comme « l’un des plus forts compilateurs, et à parenthèses longues et fréquentes, que l’Allemagne ait jamais produits ». Voir sa correspondance érudite avec Kuiper : La Haye, KB : 72 C 49.

[12] Sur l’imprimeur-libraire Cornelis van Beughem, « libraire d’Emmerick, au païs de Cleves », voir ci-dessus, n.4, et Lettre 911, n.14.

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