Lettre 929 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

A Rot[t]erdam le 25 e de juin 1693

Je manque de termes qui me satisfassent, Monsieur, pour vous temoigner la grande reconnoissance que je sens de la bonté si officieuse et si obligeante avec laquelle vous avez ecrit sur mon sujet à l’illustre Monsieur Graverol [1]. C’est à la maniere dont vous avez fait valoir mon compliment que je suis redevable de toutes les honnetetez* qu’il vous a ecrites pour moi et que vous avez pris la peine d’inserer dans votre lettre. C’est donc à vous Mons r comme à la premiere cause que je dois faire mes remercimens tres humbles. Mais puis que vous avez si bien commencé, ne vous lassez point de me rendre vos bons offices, aiez la bonté de temoigner à cet illustre ami que l’honneur qu’il me fait me comble et de gloire et de reconnoissance, et qu’au premier loisir j’aurai la satisfaction de le lui marquer moi meme [2]. Les pieces de sa composition dont il me veut faire present me sont infiniment precieuses [3] ; je voudrois que ce que je me prepare de lui envoier fust ap[p]rochant de ce prix ; c’est en vain que je me servirois pour cela de ce que j’ai publié ; ainsi je choisirai de meilleures choses, et je lui enverrai pour bien commencer, un ecrit qui lui plairra et qui est fort nouveau De vita et moribus Epicuri [4]. J’y joindrai un exemplaire des Monnoies [5] de Mr Le Blanc que vous m’avez demandé pour l’auteur ; je l’asseure avec votre permission de mes respects. L’edition de ce pays cy de son ouvrage est d’Amsterdam / chez Pierre Mortier in 4° et est des meilleures qu’on fasse ici à present.

J’ai lu avec un extreme plaisir le Menagiana [6] qu’un Genevois venu ici de Paris depuis quelques jours a ap[p]orté à Mr Basnage [7]. J’ai rempli quelques uns des vuides, mais il y en a d’autres que je n’ai pas encore bien dechiffré[s] ; je ne sai pas assez la carte de Paris pour cela. Vous etes Monsieur un des contribuans à l’ouvrage, et vous voulez bien qu’à vous seul solidairement je fasse mes remercimens pour le plaisir que cette lecture m’a donné, et pour les particularitez singulieres que j’y trouve dont je me prevaudrai dans mon Diction[n]aire critique que l’on ne commencera d’imprimer que dans un mois [8]. Je m[e] suis trouvé dans le Menagiana, mais la maniere dont Mr Menage parla de moi est un peu trop vague et propre à faire naitre de fausses idées [9]. Chacun s’imaginera que j’ai fait toutes mes etudes sous les auspices et par la liberalité de Monsieur l’eveque de Rieux [10]. Voici dans le vrai ce qui en est. Ayant fait mes etudes de grec et de latin et de rhetorique • ou chez mon pere qui etoit ministre (comme le Menagiana le dit) ou à l’academie de Puylaurens, je commenceai ma philosophie à la meme academie et poussai cette etude seulement quatre ou cinq mois apres quoi j’allai à Toulouse tout plein de doutes [s]ur ma religion par des lectures de livres de controver- / se que j’avois faites ; je me trouvai logé avec un pretre qui disputant avec moi ne fit qu’augmenter mes doutes, et apres tout me persuader que j’etois dans une mauvaise religion ; j’en sortis et je continuai ma philosophie dans le college des jesuïtes de Toulouse. Monsieur l’eveque de Rieux dans le diocese duquel j’etois né ayant scu mon changement et l’indignation de ma famille contre moi, et d’ailleurs que j’etois studieux, de bonnes mœurs, et de quelque sorte d’esperance, m’honora de sa protection, et me donna de quoi payer ma pension ne recevant rien de chez moi à cause de l’irritation de mon pere. J’achevai ainsi ma philosophie, c’est à dire que je demeurai à Thoulouse environ 18 mois, apres quoi les premieres impressions de l’education ayant regagné le dessus je me crus obligé de rentrer dans la religion où j’etois né, et m’en allai à Geneve où je continuai mes etudes. Je ne dis pas cela pour avoir honte des bienfaits de ce grand prelat, j’en conserve avec respect et avec beaucoup de reconnoissance le souvenir, mais enfin on se doit à soi meme et à son prochain le soin d’empecher qu’on ne se fasse des idées fausses, outrées et hyperboliques des choses.

J’ai enfin enfin [ sic] recu le present du P[ere] de La Mainferme [11], et je l’ai tout aussi tot fait porter au relieur ; j’at[t]ens avec impatience celui de Mr Chassebras de Cramailles dont j’ai lu divers memoires tres curieux dans le Mercure galant [12] ; je lui suis infiniment obligé de son honneteté, et vous sup[p]lie de l’asseurer de mes tres humbles services. D’où vient je vous prie, Monsieur, / que dans l’eloge satirique que le Journal des savans a fait de Mr Menage [13] on ne parle que de Bautru prieur des Matras, comme de celui dont il savoit les bons mots. Il paroit que Bautru comte de Serrant etoit plutot à nommer que le prieur [14]. /

J’ai prié quelques personnes intelligentes de chercher le[s] alphabets que vous souhaittez [15]. On m’a promis d’en avoir soin. J’attens avec impatience le succez* de leurs recherches, ne desirant rien tant que de vous marquer que je suis de tout mon cœur tout à vous.

 

Je vous sup[p]lie de faire mes complimens à Mr de Larroque. Nous n’avons pour toutes nouveautez qu’une fade et romanesque Histoire du P[ere] La Chaise tres satirique [16] ; et La Vie de Sixte V en 3 vol[umes] par Mr Leti. Cette nouvelle edition est fort augmentée [17]. J’ai eté surpris de ce que j’ai lu dans le Menagiana touchant les Essais de medecine d’ un medecin de Blois [18].

 

A Monsieur/ Monsieur Pinsson des Riolles / avocat au Parlement/ A Paris.

Notes :

[1] Il s’agit sans doute de François Graverol, l’avocat nîmois, puisque c’est par l’intermédiaire du Parisien Pinsson des Riolles que Bayle communique avec lui, alors que son frère Jean Graverol était désormais réfugié à Londres : voir Lettres 221, n.40, et 512, n.3. La lettre par laquelle Bayle avait demandé à Pinsson des Riolles d’intervenir auprès de Graverol est celle du 8 janvier 1693 (Lettre 902). La réponse de Pinsson à Bayle – où il avait fait état de son échange avec Graverol – ne nous est pas parvenue.

[2] Aucune lettre échangée entre Bayle et François Graverol ne nous est parvenue.

[3] Outre quelques dissertations sur des antiquités, François Graverol venait de faire paraître les Sorberiana, dont une édition avait paru à Toulouse en 1691 et dont une nouvelle édition devait paraître à Paris sous la date de 1694 ; il s’agit peut-être aussi des « épîtres de Bunellus » éditées par Graverol : l’ouvrage avait été mentionné par Bayle dans sa lettre adressée à Pinsson des Riolles du 8 janvier 1693 (Lettre 902 : voir n.6) ; il lui avait également demandé un exemplaire de l’éloge de Jacques de Ranchin, conseiller au parlement de Toulouse, dans sa lettre du 12 février (Lettre 906 : voir n.9). De son côté, son frère Jean Graverol venait de publier une attaque intitulée Moses vindicatus contre les Archeologicæ philosophicæ de Thomas Burnet : voir le compte rendu dans l’ HOS, mars 1693, art. I, et la lettre de Basnage de Beauval à François Janiçon du 19 mai 1694, dans H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 30, p.46.

[4] L’ouvrage de Jacques Du Rondel : voir Lettre 825, n.17.

[5] François Le Blanc, Traité historique des monnoyes de France, avec leurs figures, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à présent. Augmenté d’une dissertation historique sur quelques monnoyes de Charlemagne, de Louis le Debonnaire, de Lothaire, et de leurs successeurs, frappées dans Rome (Amsterdam 1693, 4°).

[6] Sur les Menagiana, qui venaient de paraître, voir Lettre 906, n.5.

[7] Sur les Menagiana, voir le compte rendu de Basnage de Beauval, HOS, mai 1693, et l’annonce de la deuxième édition dès le mois d’août 1693 et encore en février et en mai 1694. L’annonce du deuxième tome devait paraître en novembre 1694.

[8] Dans sa lettre à Nicaise du 17 juillet 1693, Antoine Galland déclare : « J’ai vu une lettre de Mr Baile qui marque qu’on devoit commencer l’impression de son Dictionnaire critique dans un mois. » C’est certainement à la présente lettre qu’il fait allusion, car il était en relation constante à Paris avec Pinsson des Riolles, qu’il avait connu aux mercuriales de Ménage et avec qui il avait collaboré à l’élaboration du recueil des Menagiana : voir la Correspondance d’Antoine Galland, éd. M. Abdel-Halim, lettre 69, p.190.

[9] Menagiana (Amsterdam [conforme à celle de Paris] 1693, 12°), p.97-98 : « Il paroît que M. Bayle a dessein de faire un ouvrage touchant les fautes que les biographes ont fait en parlant de la mort et de la naissance des savans ; mais c’est une matiere qui est bien seche. M. Bayle est fils d’un ministre. M. l’ évêque de Rieux qui avoit contribué à sa conversion, le fit étudier à Toulouse à ses dépens ; mais aprés ses études, il rentra dans la secte qu’il avoit quittée. Il passa ensuite à Sedan, où il enseigna la philosophie avec réputation. De là je ne say de quelle manière il fut appellé en Hollande où il est présentement. » D’après le code proposé au début de l’ouvrage, cette notice, signée d’un astérisque, est due à Antoine Galland (1646-1715), correspondant de Claude Nicaise, traducteur des Mille et une nuits, contes arabes (Paris 1704-1717, 12°, 12 vol.), futur membre de l’Académie des inscriptions (1701) et futur professeur au Collège de France (1709) ; elle devait être augmentée dans la deuxième édition parfois attribuée à Pierre-Valentin Faydit en 1694 : voir Lettre 984, n.11.

[10] Sur Antoine-François de Bertier, évêque de Rieux entre 1662 et 1705, voir Lettre 77, n.11, et E. Labrousse, Pierre Bayle, i.79, n.15 ; H. Bost, Pierre Bayle, p.46 ; M.-C. Pitassi, « Du combat politique à l’analyse anthropologique : Pierre Bayle et la conversion », in M.-C. Pitassi et D. Solfaroli Camillocci (dir.), Les Modes de la conversion confessionnelle à l’époque moderne. Autobiographie, altérité et construction de l’identité religieuse (Firenze 2010), p.159-175.

[11] Il s’agit sans doute de l’ouvrage du Père Jean de La Mainferme (1646-1693), religieux de Fontevraud, Clypeus nascentis Fontebraldensis ordinis contra priscos et novos ejus calumniatores. Nova editio, ea auctior atque emendatior [...] (Salmurii, Parisiis 1684-1692, 8°, 3 vol.), dont le dernier volume venait de paraître : voir Lettre 902, n.2.

[12] De Jacques Chassebras de Cramailles, nous ne connaissons que la Relation de la mort de messire François Hannibal d’Estrées, ambassadeur arrivé à Rome le 30 janvier 1687 (Paris 1687, 4°), et les Discours prononcez en l’Academie françoise de Villefranche en Beaujollois, à la reception de monsieur Chassebras de Cramailles, à son retour d’Italie en l’année 1688 (Paris 1689, 4°), qui comportent également la réponse de La Roche-Poncié, directeur de l’Academie de Villefranche.

[13] Voir le compte rendu des Menagiana (Paris 1693, 12°) dans le JS du 18 mai 1693, qui commence : « Le caractere particulier de Mr Menage estoit de parler beaucoup, et d’aimer à debiter ce qu’il avoit appris dans les livres, ou dans la conversation. [...] Les bons mots qu’ils [les amis de Ménage] y ont mis ne sont pas tous de Mr Menage. Plusieurs sont de Mr le prince de Guimené, et plusieurs de Mr Bautru. » Le prince de Guémené en question – souvent cité, en effet, dans les Menagiana – est Louis VII de Rohan (1598-1667), comte de Rochefort, puis prince de Guémené : il était fils d’ Hercule de Rohan, duc de Montbazon (†1654), et le frère de Pierre de Rohan, ainsi que de Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse (1600-1679), mère du duc de Luynes.

[14] Bayle consacre plusieurs articles à la famille Bautru dans le DHC : voir en particulier les articles « Bautru-des-Matras (Jean) » et « Bautru (Guillaume), comte de Serrant » ; c’est ce dernier (1588-1665), célèbre par ses bons mots, qui avait été membre de l’Académie française.

[15] Il s’agit sans doute de casses d’imprimerie, mais nous n’avons aucune information supplémentaire sur cette requête de Pinsson des Riolles.

[16] Pierre Le Noble, Histoire du Père [de] La Chaize, confesseur du roi Louis XIV ; où l’on verra les intrigues secrètes qu’il a eu[es] à la Cour de France, et dans toutes les cours de l’Europe pour l’avancement des grands desseins du roi son maître (Cologne 1693, 12°).

[17] Gregorio Leti, Vita di Sisto V, pontefice romano (Losanna 1669, 12°, 2 vol.) avait déjà fait l’objet une nouvelle édition (Amsterdamo 1693, 8°, 3 vol.) ; il s’agit ici d’une nouvelle édition chez les mêmes éditeurs, Johan et Gilles Jansson (Amsterdamo 1693, 12°, 3 vol.). L’ouvrage connut une traduction en hollandais par William Sewel (Amsterdam 1695, 8°, 2 vol.) et en français par Louis Antoine Le Peletier (Paris 1683, 12°, 2 vol.).

[18] Il s’agit d’une anecdote concernant Jean Bernier (1627-1698), originaire de Blois, médecin à Paris : voir Menagiana, éd. La Monnoye (Paris 1715, 12°, 4 vol.), ii.60-61 : « M. Bernier de Blois devroit bien savoir parler, car il ne fait autre chose. Je ne sais comment il ose se presenter pour me venir voir depuis qu’il a fait imprimer la lettre qu’il m’a adressée, où il parle si mal de plusieurs personnes qui viennent ici ordinairement. Je lui ai fait dire de ne pas trouver mauvais que je le priasse de ne plus venir, et de considerer que les personnes qu’il a maltraitées auroient sujet de se plaindre de moi si je souffrois qu’il parût en leur présence, et que je ne pourrois pas empécher qu’il[s] ne lui fissent de sanglants reproches, puisque le tort étoit de son côté. Il ne m’a pas épargné moi-même, et je ne sai après cela comment il a pu avoir la pensée de revenir chez moi. Lorsqu’on sut qu’il avoit fait un livre contre moi[,] on me demanda comment je prenois cela ; je répondis : M. Bernier doit savoir de quel bois je me chauffe. En effet, lorsqu’il venoit chez moi, il tenoit toujours tout le feu, en sorte qu’on ne se pouvoit chauffer quand il y étoit. Il a écrit pendant deux ans mille choses que je lui ai dites pour les insérer dans ses Essais de medecine, qu’il a tres mal employées. C’est vir levis armaturæ [homme peu armé pour le combat]. » Ménage fait allusion à la Lettre d’un historien demeurant à Paris, à un savant de province, touchant quelques matières historiques de médecine et de médecins (Paris 1687, 12°) de Jean Bernier, ainsi qu’à ses Essais de médecine, où il est traité de l’histoire de la médecine et des médecins (Paris 1689, 4°), qui connurent des Supplémens (Paris 1691, 4°) et une seconde édition sous le titre Histoire chronologique de la médecine et des médecins (Paris 1695, 4°). Bernier devait rapidement se venger de l’anecdote cruelle de Ménage en publiant ses Anti-Ménagiana, où l’on cherche ces bons mots, cette morale, ces pensées judicieuses et tout ce que l’affiche du « Menagiana » nous a promis (Paris 1693, 12°), suivis par des Réflexions, pensées et bons mots qui n’ont point encore esté donnés, par le sieur Pepinocourt (Paris 1696, 12°).

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