Lettre 930 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 29 de juin, 1693

Il ne s’est guere imprimé rien ici depuis ma derniere lettre, mon très cher Monsieur. Nous avons une vie, ou plutot une histoire romanesque, du P[ère] de La Chaise [1]. Vous jugez bien qu’on dit de lui tous les sept péchez mortels, à commencer par la luxure. Mais, on a oublié d’y joindre une chose, que le docteur Burnet n’oublia point dans l’ Histoire de la Réformation britannique [2] ; c’est de mettre, à la fin de l’ouvrage, les preuves, et les pieces justificatives. Le Journal d’Henri III, avec les pieces, qui ont coutume de l’accompagner, a été réimprimé depuis peu à Amsterdam en un volume in 12. On y a joint des notes curieuses sur la confession catholique de Sanci, qui éclaircissent divers endroits obscurs, et font connoître plus en détail les personnages [3]. J’ai lu depuis peu deux écrits contre Mr Baillet [4] : l’un regarde ses Jugemens des sçavans ; l’autre, sa Vie de Mr Des-Cartes. Il est aisé de connoître que cela vient des jésuïtes, fâchés contre lui au dernier point, de ce qu’il a témoigné quelque partialité pour le Port-Roial, et qu’il a parlé peu obligeamment de quelques-uns de leurs auteurs [5]. On le tourne cruellement en ridicule sur sa Vie de Des-Cartes. L’autre écrit contre lui n’est ni si vif, ni si agréablement tourné. Une autre lecture, qui m’a bien réjouï, c’est celle des Ménagiana [6]. J’y ai trouvé mille bons-mots et mille bons contes ; de la bagatelle aussi : marchandise mêlée, par conséquent.

Je voudrois avoir les deux Vies, qui ont paru presque en même tems du Cardinal Ximenes [7] : l’une, par Mr Fléchier, évêque de Nîmes ; l’autre, par Mr de Marsolier, chanoine d’Usés, natif de Paris. Les actions d’un si grand-homme, expliquées par de telles plumes, ne peuvent que divertir et instruire en même tems. Je travaillois la semaine passée à l’article de notre bon Flamand Adrien VI [8]. Ces deux Vies m’auroient été fort nécessaires ; car, vous savez qu’il eut une délicate concurrence avec ce cardinal, pour la régence de l’Espagne, et qu’il y eut du dessous*. Un de mes amis, professeur aux Belles Lettres à Maestrict, (c’est Mr Du Rondel,) vient de publier un livre tout plein d’érudition curieuse, De Vita et Moribus Epicuri [9]. Il y soutient un grand paradoxe : sçavoir, qu’Epicure reconnoissoit la providence ; et vous ne sauriez croire combien il a tourné ses preuves d’une maniere capable de faire impression. Le Sorberiana [10] est encore une de mes lectures fraiches. J’y ai trouvé notre Mr Ménage fort mal traité. Il parle de Priolo, qui a fait une histoire des guerres civiles de Paris [11], en latin fort affecté ; et il dit qu’il se maria à Geneve avec une demoiselle de la famille Michaeli [12]. Je pense qu’il a raison, et qu’il auroit pu ajouter qu’il mourut à l’hopital de Lyon [13] ; car, je croi vous l’avoir ouï dire. Je vous supplie très humblement de m’apprendre tout ce que vous saurez de ce personnage, sans oublier, je vous prie, la petite piece de Balzac [14].

On va commencer l’impression de mon Diction[n]aire. Je la hâterai le plus que je pourrai. J’avois permis à Mr Leers de différer jusqu’à ce de L’Histoire de l’édit de Nantes fut achevée [15] ; mais, à présent, que les deux prémieres parties, qui s’étendent jusques à la mort de Louïs XIII, sont en vente, je ne le laisserai plus reculer. Mr Benoit, ci-devant ministre d’Alençon, et à présent de Delft, est l’auteur de cette Histoire. Elle est délicatement écrite ; et je croi que cet ouvrage plairra. Je passe aux nouvelles de guerre.

Nous avons senti ici incomparablement plus de joie de ce que le prince Louïs de Bade a si bien sauvé Heilbron, que de chagrin de la perte d’Heidelberg [16]. On avoit appréhendé les suites de la prompte reddition de cette place. On disoit que le maréchal de Lorge avoit cinquante mille hommes, et que le prince Louïs de Bade n’en avoit pas la moitié autant. L’épouvante étoit à Francfort, et à Maience. Ainsi, on avoit été plus fâché de la prise d’Heidelberg, à cause qu’on craignoit cent fois pis que tout cela, qu’à cause de cette prise même. Jugez du plaisir que l’on a eu, en voiant que ces cinquante mille hommes du maréchal de Lorge n’ont fait depuis ce tems-là, pour tout exploit, qui ait du moins paru dans nos nouvelles, que déserter, et se faire tuer au bord du Necker, et prendre prisonniers en très grand nombre. Cette joie, quoique grande, n’est rien en comparaison de celle que nous avons euë par le retour inopiné du roi de France à Versailles [17]. On ne doutoit point qu’il n’entreprit quelque chose de considérable ; et, lors qu’on s’attendoit à voir éclater quelque grand dessein, on vit que tout se réduisoit à s’en retourner à petites journées au prémier gîte. Je vous laisse à deviner les huées et les insultes de nos lardonnistes*, et de nos écrivains hebdomadaires.

Il est certain, que jusques ici, les François n’ont rien fait dans le Païs-Bas, qui ne sente ces musiciens qui ont détonné, et qui ne savent plus retrouver le ton. Le détachement de Monsieur le Dauphin a perdu un tems précieux [18]. On ne sait encore s’il doit passer la Moselle, ou repasser la Meuse ; cependant, notre armée est campée fort à l’avantage auprès de Louvain, et ne craint point qu’on l’insulte, ou qu’à sa barbe on ôse s’engager à nulle entreprise. On attend avec impatience les opérations de la mer. Les François ont eu une pensée, qui a eu quelque chose de grand ; c’est de ruïner Cadix [19] : mais, leur étoile n’est pas de bonne humeur cette année. On diroit qu’elle boude, ou qu’elle a des distractions ; et on est persuadé ici que Mr de Tourville, et Mr d’Estrées, feront devant Cadix, ce que le dernier a fait devant Naples [20]. La descente et l’invasion de la Martinique, par les Anglois [21], a été une de nos prosperitéz de ce mois-ci.

Adieu, mon très cher Monsieur ; je vous souhaite une parfaite santé, et suis de toute mon ame, votre, etc.

Notes :

[1] Sur cette Histoire du Père [de] La Chaize par Pierre Le Noble, voir Lettre 929, n.16.

[2] Gilbert Burnet, History of the Reformation of the Church of England (London 1679, folio), dont la traduction française avait paru chez Abraham Wolfgang sous le titre Histoire de la Réformation de l’Église d’Angleterre, traduite [...] par M. de Rosemond (Amsterdam 1687, 12°, 4 vol.), et dont une nouvelle édition devait paraître l’année suivante chez Reinier Leers (Rotterdam 1694, 12°, 4 vol.) : voir Lettre 317, n.9.

[3] Recueil de diverses pieces servant a l’histoire de Henry III, roy de France et de Pologne. Augmenté en cette nouvelle edition de : « Le Divorce satyrique, ou les amours de la reine Marguerite de Valois », sous le nom D. R. H. Q. M. ; « L’Alcandre, ou les amours du roy Henry le Grand », par M. L. P. D. C. ; « La Confession de M. de Sancy », par L. S. D. S. ; « Remarques sur la confession de Sanci par J. Le Duchat » ; « Apologie pour le roy, Henry quatre par Madame la duchesse de Rohan » ; « Discours merveilleux de la vie de Catherine de Medicis » (Cologne 1693, 12°, 2 vol.).

[4] Antoine Boschet, Réflexions sur les « Jugemens des scavans » envoyées à l’auteur par un académicien (La Haye 1691, 12°) et Réflexions d’un académicien sur la « Vie de M. Descartes », envoyées à un de ses amis en Hollande (La Haye 1692, 12°).

[5] Sur la querelle entre Baillet, bibliothécaire des Lamoignon et proche de Port-Royal, et divers jésuites, parmi lesquels Jean Commire et Antoine Boschet, à propos de ses commentaires sévères dans les Jugemens des sçavans, voir Lettres 621, n.4, 726, n.12, et 863, n.10.

[6] Sur la publication récente des Menagiana, voir Lettres 906, n.5, et 929, n.7.

[7] Valentin Esprit Fléchier, Histoire du cardinal Ximenés (Amsterdam 1693, 12°, 2 vol. ; Paris, 1693, 4°) ; Jacques Marsollier (1647-1724), Histoire du ministère du cardinal Ximenès (Toulouse 1693, 12°) ; ce dernier ouvrage fut réimprimé en 1704 et en 1739 à Paris par Louis Dupuis le fils. Antoine Galland annonce cette double publication de Fléchier et de Marsollier dans sa lettre à Nicaise du 24 juin 1693, éd. M. Abdel-Halim, lettre 68, p.184-185 ; Nicaise avait certainement relayé l’information à Bayle, qui se fait l’écho de cette nouvelle dans la présente lettre adressée à Minutoli : on voit donc ici comment les nouvelles littéraires circulent d’un réseau à l’autre.

[8] Sur Hadrien Boyens, devenu pape Hadrien VI (1459-1523), originaire d’Utrecht, dont Bayle relève qu’il « témoigna en toutes choses un éloignement du faste et des voluptez », voir l’article substantiel qu’il lui consacre dans le DHC.

[9] Sur cette version latine de la Vie d’Epicure de Du Rondel, voir Lettre 825, n.17, et HOS, août 1693.

[10] Sorberiana, sive excerpta ex ore Samuelis Sorbière prodeunt ex musæo Francisci Graverol ; accedunt ejusdem tum epistola de vita et scriptis Samuelis Sorbière et Joan. Bapt. Cotelier, tum epulæ terales, sive Fragmenti marmoris nemausini explanatio (Tolosæ 1691, 12°), traduit sous le titre, Sorberiana, ou bons mots, rencontres agréables, pensées judicieuses et observations curieuses de M. Sorbière (Paris 1694, 12°).

[11] Benjamin Priolo, Ab Excessu Ludovici XIII, de Rebus Gallicis Historiarum Libri XII (Parisiis, Carolopoli 1665, 4°). Prosper Marchand relève l’erreur de Bayle à l’article « Priolo, Benjamin » du DHC, rem. F, où il évoque les éditions de Paris et de Charleville comme deux éditions distinctes, alors qu’il s’agit, assure Marchand, d’une seule et même édition, imprimée sous ces deux inscriptions par Frédéric Léonard à Paris. Cependant, on constate, ce que Marchand n’indique pas, qu’une première édition du premier livre seul avait paru chez Cramoisy à Paris en 1662 (4°) et que l’édition de Charleville est annoncée sous le nom de l’imprimeur G. Ponceleti. Bayle signale (rem. G) la nouvelle édition de Leipzig (Lipsiæ 1669, 8°), annotée par Christian Friedrich Franckenstein, comme étant la meilleure.

[12] Bayle, DHC, art. « Priolo (Benjamin) », in corp. : « Il s’attacha au duc de Rohan, qui étoit alors au service des Vénitiens [...] Incertain de sa destinée après la mort de ce duc, il se retira à Genève, marié depuis trois mois à Elizabeth Michaeli d’une tres-noble famille. » Bayle tire ses informations non pas du Sorberiana mais de Jean Rhodius, Vita Benjamini Prioli (Padua 1662, folio).

[13] Ibid. : « On le fit rentrer dans la carrière des négociations ; car en 1667 il fut chargé d’aller à Venise pour une affaire secrette. [...] Il n’acheva point ce voiage, l’apoplexie dont il mourut à Lion dans l’archevêché l’en empêcha. J’avois avancé sur un ouï-dire qu’il étoit mort à l’hôpital, mais je corrige cette fausseté dans cette seconde édition. [...] J’efface aussi le passage du Sorberiana que j’avois rapporté : j’ai connu par de bonnes instructions que Sorbière s’est trompé grossierement ; on n’a qu’à voir les remarques que j’indique [rem. A et B]. Je l’eusse réfuté dès la prémiere édition, si j’avois eu sur cela les connoissances nécessaires. »

[14] Sur le Discours politique sur l’Etat des Provinces Unies des Païs-Bas, écrit de jeunesse de Balzac, où il faisait profession d’indifférence à l’égard de la religion catholique et dont Minutoli fournit en effet une copie à Bayle, voir le DHC, art. « Balzac (Jean-Louis Guez de) », rem. B, et Lettre 882, n.35. Malgré le lien apparent établi ici entre l’article « Priolo » et l’écrit de Balzac, ces deux demandes d’information que Bayle adresse à Minutoli sont parfaitement distinctes.

[15] Sur l’ouvrage d’ Elie Benoist, Histoire de l’édit de Nantes, voir Lettre 844, n.14.

[16] Sur l’attaque de Heidelberg, où le duc de Lorges, le maréchal Claude de Choiseul-Francières et Noël Bouton, marquis de Chamilly, s’opposèrent au prince Louis-Guillaume de Bade-Bade, voir, dans la Gazette, les nouvelles de Francfort et celles du camp devant Heidelberg du 21 mai et du 26 mai (prise de Heidelberg), celles de Francfort du 30 mai et du Quesnoy du 2 juin, enfin celles de Paris du 6 juin, et sur l’attaque de Heilbron par Louis-Guillaume de Bade-Bade, voir les nouvelles de Francfort du 30 mai, du 7 et du 16 juin et du 4 juillet.

[17] Voir la Gazette, nouvelle de Paris du 27 juin, qui suit le parcours du roi de Rethel à Reims et à Versailles, où il arriva le 26 juin.

[18] Voir la Gazette, nouvelles de Saint-Malo du 10 juin et de Paris du 27 juin.

[19] Voir la Gazette, nouvelle de Madrid du 17 juin 1693.

[20] Jean II comte d’Estrées (1624-1707), vice-amiral et maréchal de France 1681, soutenu par Colbert afin de contrer Duquesne. Voir la Gazette, nouvelle de Londres du 19 juin, sur l’incapacité du duc d’Estrées d’envisager une attaque.

[21] Voir la Gazette, nouvelle de Paris du 4 juillet 1693.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 169929

Institut Cl. Logeon