Lettre 934 : Pierre Bayle à Gabriel d’Artis

A Rotterdam le 8 e d’aout 1693
Monsieur Je vous suis infiniment obligé de l’honneur que vous m’avez fait de me communiquer le plan de votre journal [1]. Je puis vous dire avec toute sorte de sincerité qu’il me semble que vous n’avez rien oublié de tout ce qui se pouvoit renfermer dans un ouvrage de cette nature. J’ai bien revé pour trouver quelque chose que l’on y peut ajouter et rien ne m’est venu dans l’esprit.

Je continue à croire que les deux auteurs des journaux de livres [2] ne seront point aises de votre dessein, parce qu’ils se font un plaisir non seulement d’aprendre ce qui est contenu dans les livres imprimez, mais aussi quels sont les livres qu’on verra bien tot. Or si vous aprenez tous les quinze ou huit jours ce qui s’imprime, ou ce qu’un auteur prepare, ils n’auront plus la joie d’etre les premiers porteurs des nouvelles de cette espece ; et il est meme vrai qu’ils ne surprendront pas si agreablement leurs lecteurs lorsqu’au bout de trois mois ils traiteront d’un livre dont le dessein général leur aura eté representé dans votre journal. Voila, Monsieur, ce que je pense sur le premier article. Je vous le dis naïvement, etant persuadé que vous ne souhaitez pas que je vous dise ce que je ne pense point. /

Le second article qui regarde le commerce, n’interesse aucunement ces deux Messieurs, et sans doute agréera beaucoup en ce pays-ci et par tout où le commerce fleurira. J’attends avec impatience comment vous executerez ce point ; je veux dire, de quelle nature seront les nouvelles dont vous nous ferez part à ce sujet. Si par exemple vous parlerez des nouvelles taxes qui seront créé[e]s sur les entrées ou sorties des marchandises ici ou là ; des nouveaux ports qui se batiront : des nouvelles immunitez pour attirer les marchands, comme ce qui se fait à présent à Civita Vecchia par les soins du pape.

Le troisieme article, qui est des monumens anciens et modernes ne peut interesser les journalistes des savans que par rapport aux anciens, dont ils parlent quand il s’en découvre quelcun. Pour les modernes vous vous trouverez en concurrence avec le Mercure historique [3] qui vient de nous donner la description du feu de joie de la Greve, donné par l’Hôtel de Ville de Paris le dernier jour de Saint Jean. Vous feres donc à qui aura le premier le dé. Mais après tout, Monsieur, vous aurez une infinité de choses qui vous seront propres ; car je ne remarque point que nos écrivains periodiques parlent des statues, tableaux, etc. dont vous avez dessein de parler : et de plus comme on trouvera dans votre journal mille choses, qui ne seront pas dans les autres ; chacun voudra l’avoir, quoi qu’en certains points il puisse concourir avec les autres.

J’attends avec une • impatience • extreme vos premieres feuilles, et je suis sûr que vous executerez la chose avec la meme justesse et bonheur que vous l’avez projetée. Je suis faché de n’avoir en main / pour le present aucune chose qui puïsse etre à votre usage. Mon Dictionaire m’occupe si fort la tête chaque jour à rectifier de nouveaux articles historiques tantot sur des gens de lettres, tantot sur des gens du monde, que je ne puis avoir aucune attention presque au tems present.

Au reste les libraires sont, comme vous savez gens ombrageux, de sorte que celui dont vous me parlez [4] n’est nullement homme à vous fournir rien, attendu que tout ce qu’il pourrait avoir, soit pour les desseins des auteurs, soit pour les cartes, monumens et autre curiositez, il le voudrait pour son journal. Joint qu’il y en a qui voudroient etre les seuls avertis des • nouvelles cartes gravées afin d’etre les seuls qui en mandassent*. Ce motif • pourra quelque fois vous faire trouver ces Messieurs moins communicatifs que vous ne voudriez. Si en mon particulier j’ai à droiture* quelque chose qui vous puisse servir, elle sera entierement à votre service, et je me ferai un devoir essentiel de contribuer à l’avancement d’un ouvrage si utile aux curieux, si bien conçu et qui sera si bien executé.

Je suis etc.

Notes :

[1] Gabriel d’Artis était un ancien étudiant de Montauban et de Puylaurens et un ancien collègue d’ Abbadie à Berlin, suspendu à cause d’une querelle avec Elie Benoist : voir Lettre 244, n.54. Il devait lancer en février 1694 son Journal d’Amsterdam « contenant divers mémoires curieux et utiles sur toutes sortes de sujets » chez l’imprimeur Nicolas Chevalier, mais devait très rapidement transférer son périodique à Hambourg sous le titre Journal de Hambourg (1694-1696, 12°, 4 vol.). Il devait repartir en 1700 pour Berlin, où il exerça de nouveau comme pasteur ; à la suite d’une querelle avec ses confrères, qu’il accusait de socinianisme, il fut exclu et partit en Angleterre, où il devint en 1713 chapelain de la comtesse de Portland, Jane Martha Temple (1672-1751), deuxième épouse et ensuite veuve de Hans Willem Bentinck. Après des voyages en Allemagne et en Suède, il fut pasteur de l’Eglise de Saint-James à Londres jusqu’à sa mort. Voir Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J. Sgard). Sa lettre adressée à Bayle ne nous est pas parvenue.

[2] Jean Le Clerc, rédacteur, avec Charles Le Cène, Jacques Bernard et Jean Cornand de La Croze, de la Bibliothèque universelle et historique, et Henri Basnage de Beauval, rédacteur de l’ Histoire des ouvrages des savants. Voir les travaux de H. Bots, H. Hillenaar, J. Janssen, J. Van der Korst et L. van Lieshout, De « Bibliothèque universelle et historique » (1686-1693). Een periodiek als trefpunt van geletterd Europa (Amsterdam, Maarssen 1981), et H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information au début du XVIII e siècle. Henri Basnage de Beauval et sa correspondance à propos de l’« Histoire des ouvrages des savans » (1687-1709) (Amsterdam, Maarssen 1984).

[3] Sur Gatien Courtilz de Sandras et son périodique, le Mercure historique et politique, fondé en 1686 et dont il venait d’abandonner la rédaction au mois d’avril 1693, voir Lettres 781, n.13, et 891, n.34.

[4] Il se peut qu’il s’agisse ici de Nicolas Chevalier, imprimeur du journal de Gabriel d’Artis à partir de février 1694 à Amsterdam, ou bien d’ Henry van Bulderen, imprimeur du Mercure historique et politique à La Haye, ou bien de Reinier Leers, imprimeur de l’ HOS à Rotterdam. Henry Desbordes, imprimeur des NRL, avait arrêté la publication de ce périodique, alors rédigé par Jean Barrin, en 1689 ; il ne devait le reprendre qu’en janvier 1699 avec la collaboration de Jacques Bernard.

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