Lettre 940 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] le 10 de septembre 1693

Je vous rens un million d’actions de graces Monsieur et tres cher cousin de la part que vous prenez à mes interets. Depuis ma derniere [1] mon adversaire [2] a fait de nouveaux effets par mille voies detournées et obliques, mais jusqu’ici toutes ses mauvaises intentions n’ont point produit ce qu’il s’imaginoit d’obtenir. Le seul plaisir qu’il a c’est que plusieurs personnes qui n’osent s’exposer à la violence de son ressentiment cessent d’avoir commerce* de visites ou de conversation avec moi ; chose dont je n’ai pas grand besoin d’etre consolé, veu l’humeur retirée et l’attachement que j’ai toujours eu aux livres, et à la vie de cabinet, qui est un genre de vie que mon Dictionaire critique dont on a commencé enfin l’impression me rend absolument necessaire. Et quand je veux compagnie j’en trouve de bonne et suffisamment parmi ceux qui meprisent et qui haissent mon homme.

Vous m’avez fait un grand plaisir par le detail que vous m’avez fait de votre famille et des etudes de vos chers enfans  [3] ; je leur souhaitte toute sorte de bons progrez, et si la guerre ne s’opposoit pas à notre commerce, je leur ferois tenir de tems en tems quelques livres que vous ne trouvez en ces quartiers là que malaisement. En recompense vous en trouvez que nous ne trouvons point ici : je me souviens d’en avoir vu au cabinet de mon pere que je ne saurois avoir à present. Temoin Le Contr-assassin dont il vous plut de me copier quelque chose [4]. Cela me fait vous renouveller la priere d’avoir la bonté d’envoier à ma belle sœur le catalogue des livres de feu mes pere et frere [5], à ma belle sœur dis-je, parce qu’elle m’a fait / savoir que pour un petit paquet il ne seroit pas impossible de trouver une commodité* par Bourdeaux ou par des gens qui le feroient tenir à Amsterdam à Monsieur son pere [6]. Il se porte bien pour son age. Mr Ysarn [7] qui est fort bien etabli à Amsterdam est son bon patron. Il vient d’ecrire en latin un petit traitté contre un professeur en theologie d’Utrecht nommé Leidekker, avec beaucoup de feu et d’un stile meme qui est meilleur que son francois. Le sujet de la querelle est que Mr Ysarn publia les dernieres heures d’un fameux ministre et professeur d’Amsterdam nommé Wolzogen et que Leidekker critiqua durement et violemment cet ecrit [8].

Vous me demandez l’auteur du livre intitulé les Conversations chretiennes [9] ; je vous repons que si c’est un livre où l’on traitte la theologie et la morale par des principes de la philosophie de Mr Des-cartes, c’est le P[ère] Mallebranche de l’Oratoire qui en est l’autheur, mais il y a tant de livres qui peuvent avoir ce titre general, qu’à moins de specifier on ne peut pas faire une reponse precise.

J’ai veu dans le Mercure galant la lettre que Mr de Meaux a ecrite à Mad le de Scuderi touchant Mr Pelisson [10], mais pour celle qu’il a ecrite à Mad le Du Pré [11] sur le meme sujet je ne l’ai pas leuë, et il n’est pas besoin que vous vous donniez la peine de me l’envoier. On ne parle plus de cela presentement. Je viens de voir dans le Mercure galant l’abregé d’un eloge latin qu’un certain Mr de Rocolles a prononcé à Toulouse devant l’Academie des belles lettres à l’honeur de Mr Pelisson [12]. Ce Mr de Rocolles avoit quitté un bon canonicat qu’il avoit à Paris par l’envie de gouter du mariage ; il s’en alla à Geneve, s’y fit de la Religion, je l’y vis fort familierement. Il passa delà en Brandebourg, s’y maria, la pauvreté l’en chassa bien tot, il s’en vint en Hollande, où je l’ai fort con[n]u. Enfin ayant tout son saoul de femme, d’enfans, et de pauvreté, il s’en est retourné en Fra[n]ce et je remarque par le Mercure galant qu’il fait parler de lui à Toulouse. /

Je ne saurois assez admirer le pouvoir de l’avarice, elle est cause qu’un homme aime mieux perdre l’estime de son prochain, et donner lieu aux reproches les plus honteux que d’avoir 50 ecus de moins. Je dis cela à l’occasion de l’homme qui ne veut pas vous payer la petite somme que j’avois destinée à vos ainez et à ma niepce [13].

Je vous ai autrefois parlé de l’ Histoire de l’Edit de Nantes à laquelle un ministre natif de Paris mais qui ser[v]oit l’Eglise d’Alencon en Normandie (il s’apelle Mr Benoit) travailloit [14]. Maintenant j’ai à vous dire que les deux premiers volumes de cette Histoire qui s’etendent jusques à la mort de Loüis 13 sont en vente. C’est un ouvrage curieux, bien ecrit, fin, et qui tourne adroitement toutes les affaires d’un beau coté pour ceux de la Religion. Il continuë ce qu’il y a de plus terrible, savoir ce qui s’est fait sous ce regne jusques à la revocation de l’Edit en 1685. Mr Basnage travaille à un ouvrage qui sera de grande importance savoir à l’histoire de notre creance [15], où il fera voir ce qu’on a cru dans chaque siecle mais on ne commencera d’imprimer cela que dans un an ou plus.

Je souhaitte que l’horrible tuerie que l’armée de France a soufferte dans la bataille de Nerwinde [16] le 29 de juillet dernier, n’ait pas eté funeste à nos parens, comme à M rs de Cabanac [17] et de Marravy [18] qui y etoient peut etre. Les relations que vous aurez veues de cette bataille ne vous auront montré la chose que du beau coté, c’est à dire du coté de la gloire que les Francois eurent de demeurer les maitres du champ de bataille, de gagner tout le canon, et quantité de drapeaux et d’etendars ; mais elles ne vous auront pas dit ce qui est tres vrai que les alliez n’ont presque point • perdu de monde, presque aucun officier de marque, au lieu que l’armée de France a eté tellement affoiblie par la mort d’une infinité de soldats, et d’officiers, qu’elle a eté incapable de tirer jusques ici le moindre fruit de sa victoire. La peur qu’on avoit d’elle sur les frontieres s’est entierement dissipée par la bataille que les alliez ont perduë, ce qui est un fait des plus rares et des plus nouveaux.

Mille amitiez à votre chere epouse de ma part s’il vous plait, et bien des respects à m a tante de Ros [19] et à toute la parenté.

Notes :

[1] La dernière lettre connue de Bayle à Jean Bruguière de Naudis est celle du 5 mars 1693 (Lettre 912), mais d’autres se sont certainement perdues depuis cette date.

[2] Pierre Jurieu.

[3] Cette lettre est perdue. Une seule lettre de Naudis a survécu : celle du 26 décembre 1698. Sur les enfants de Naudis, voir Lettres 912, n.4, et 1089.

[4] Sur cet ouvrage de David Home (ou Hume), voir Lettre 785, n.2.

[5] Sur ce catalogue établi par Naudis mais dont Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle, se plaint qu’il ne lui ait pas été communiqué, voir sa lettre à Bayle datée du 11 novembre, expédiée le 25 novembre 1695 (Lettre 1064).

[6] Isaac Brassard : voir Lettres 221, n.6, 745, n.3, et 893, n.17.

[7] Pierre Isarn de Capdeville : voir Lettres 106, n.6, et 624, n.1. Nous apprenons ici qu’il est le « patron » ou protecteur d’ Isaac Brassard.

[8] Prosper Marchand donne une version très confuse de la dispute entre Leidekker et Isarn, mais fournit néanmoins les points de repère essentiels. Louis Meyer ayant publié son traité Philosophia S[anctæ] Scipturæ Interpres (Eleutheropolis [Amstelodami] 1666, 4°), cet ouvrage fut attaqué de toutes parts par de nombreux théologiens et philosophes, parmi lesquels Lodewijk Wolzogen (1633-1690), professeur à l’université d’Utrecht et ensuite à l’Athenæum Illustre d’Amsterdam, dans son De Scipturarum Interprete adversus exercitatorem paradoxum libri duo, réfutation contenue dans son ouvrage Orthodoxa fides sive adversus Johannem de Labadie censura censuræ Medioburgensis in libellum « De Interpretate Scripturarum » (Ultrajecti 1668, 12°) : voir Lettre 532, n.5. Melchior Leidecker (1642-1721), théologien voëtien, professeur à l’université d’Utrecht, publia une réfutation de la position de Wolzogen dans sa Dissertatio historico-theologica de vulgato nuper Bekkeri volumine, et Scripturarum autoritate, ac veritate, pro Christiana Religione Apologetica (Ultrajecti 1692, 8°), ouvrage contre lequel Pierre Isarn composa des Lettres sur la vie et sur la mort de Mr Louïs de Wolzogue, pasteur de l’Eglise wallonne d’Amsterdam, et professeur en histoire civile et sacrée dans l’Ecole Illustre de la même ville (Amsterdam 1692, 12°) et sa Ludovici Wolzogenii Apologia parentalia, in qua responditur præfatione Melchioris Leidekeri de quæstionibus quibusdam Gallicanis (Amstelodami 1693, 8°).

[9] Nicolas Malebranche, Conversations chrétiennes (Mons 1677, 12°), ouvrage où l’oratorien propose un argument apologétique historique emprunté à Pascal et à Filleau de La Chaise : voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.298-302.

[10] Pellisson était mort le 7 février 1693 à Versailles. Voir la lettre du 16 février 1693 de Bossuet à M lle de Scudéry sur la mort de Pellisson, Correspondance, n° 837, v.311-314. Cette lettre ne fut pas publiée dans le Mercure galant ; elle parut d’abord dans une plaquette intitulée Lettres écrites par J.B. Bossuet, évêque de Meaux, par Armand Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé de la Trappe, par M. ***, pour servir de réfutation aux bruits que les religionnaires ont répandus touchant la mort de M. Pélisson (Toulouse 1693, 4°) ; plusieurs copies manuscrites en circulèrent, dont l’une, réalisée par M lle de Scudéry, figure à la bibliothèque de Besançon, ms 601, p.151, et une autre se trouve dans une collection privée ; elle parut également dans la Lettre sur la mort de M. Pellisson, pour justifier ce qu’en dit la « Gazette de Rotterdam » du 16 février 1693 (Rotterdam [le 17 mars] 1693, 12°).

[11] Voir la lettre de Bossuet à M lle Du Pré du 14 février 1693 sur la mort de Pellisson, Correspondance, n° 833, v.303-306. Cette lettre ne fut pas publiée dans le Mercure galant mais en feuille volante et dans la plaquette (signalée à la note précédente) Lettres écrites par J.B. Bossuet, évêque de Meaux (Toulouse 1693, 4°) ; elle parut également dans les Lettres historiques contenant ce qui se passe de plus important en Europe (La Haye 1693, 18°), p.335, dans un rceueil de nouvelles ecclésiastiques de source « janséniste », BNF f.fr. 23503, et enfin dans la Lettre sur la mort de M. Pellisson, pour justifier ce qu’en dit la « Gazette de Rotterdam » du 16 février 1693 (Rotterdam [le 17 mars] 1693, 12°). Marie Du Pré (vers 1640-après 1711) fut la nièce de Desmarets de Saint-Sorlin et de l’humaniste Roland Desmarets (Maresius).

[12] Voir le Mercure galant, mai 1693, p.120-140 : l’abrégé de l’éloge funèbre de Paul Pellisson-Fontanier prononcé par Jean-Baptiste de Rocolles à Toulouse le jeudi 9 avril 1693 devant l’Academie des belles-lettres. Rocolles était ancien chanoine de Saint-Benoist de Paris et membre de l’Académie de Toulouse, dont Pellisson avait été un des fondateurs.

[13] Nous ne saurions identifier plus précisément cet intermédiaire entre Bayle et la famille Bruguière de Naudis.

[14] Bayle avait déjà annoncé cet ouvrage d’ Elie Benoist : voir Lettre 844, n.14.

[15] En effet, ce n’est que plusieurs années plus tard que Jacques Basnage devait publier son Histoire de l’Eglise depuis Jésus-Christ jusqu’à présent (Rotterdam 1699, folio). Bayle avait déjà annoncé l’ouvrage : voir Lettre 882, n.16.

[16] Sur la bataille de Neerwinden (ou de Landen), victoire qui avait coûté cher aux troupes françaises sous le commandement du duc de Luxembourg, voir Lettre 936, n.8.

[17] Sur Michel Bruguière de Cabanac, que Bayle avait recommandé auprès d’ Elisabeth de Durfort, comtesse de Roye, et Henriette de Bourbon-Malauze, voir Lettres 427, n.60, et 912, n.19 et 20.

[18] Le copiste (BNF f.fr. 12.771, f.287r°-v°) lit « Marravy », mais nous ne connaissons pas de parent de Bayle sous ce nom ; le manuscrit autographe est difficile à déchiffrer, mais nous inclinerions à y lire « Marracous » : il s’agirait donc d’un membre de la famille Bruguière de Ros. Voir Lettre 912, n.22, où nous proposons de l’identifier à Charles Bruguière de Ros, frère aîné de Gaston de Bruguière.

[19] « Ma tante de Ros », Anne Baluze, veuve de François Bruguière de Ros, l’oncle maternel de Bayle, mort en 1682.

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