Lettre 941 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 14 de septembre, 1693

Si j’avois sçu plutot, mon très cher Monsieur, la perte que vous avez faite à la bataille de Neer-Winden [1], j’aurois déjà mêlé mes larmes avec les vôtres ; et je vous eusse témoigné par une lettre combien je ressens ce funeste coup, qui vous a privé d’ un fils digne de vous, et qui étoit en état de vous causer beaucoup de joie [2]. Fasse le Ciel, que je ne sois jamais appellé à vous faire un second compliment de condoléance. Dieu veuille vous conserver précieusement tout ce qui vous reste de cher, et adoucir par ses consolations toutes-puissantes l’amertume de cette affliction. Si ce pouvoit être pour vous un sujet de consolation, que d’avoir beaucoup de semblables, vous ne seriez gueres affligé, mon cher Monsieur ; car, la même journée, digne d’être à jamais marquée de sang dans les almanachs de France, a plongé en ce païs-là une infinité de familles dans le dueil [ sic]. Je dis en ce païs-là ; car, en celui-ci, la perte a été beaucoup moins que médiocre. Selon les principes de la guerre, l’honneur est demeuré à nos ennemis ; savoir, le champ de bataille, le canon, des prisonniers, plusieurs drapeaux et étendarts. Mais, il leur en coute tant, que s’ils gagnoient deux fois une semblable victoire, ils seroient contraints de demander la paix à deux genoux. Je vous dis là ce que j’entens dire tous les jours ici.

Le mot de paix me fait souvenir de la curiosité que vous m’avez marquée qu’on avoit dans vos quartiers sur l’affaire de M rs Halewin  [3]. On n’a sçu au vrai ce que c’étoit que leur affaire, que par la sentence des juges ; car, pendant l’instruction du procès, le secret a été grand. On a trouvé que Mr Halewin, le conseiller, n’a été mêlé en rien ; mais, son frère, bourguemêtre de Dort, a été trouvé coupable d’avoir eu commerce* avec Mr Amelote, ambassadeur de France en Suisse [4], pour négocier la paix en ce païs-ci. Il a avoüé cela, et prétendu que c’étoit le devoir de tout bon patriote, de travailler à la cessation d’une guerre si ruïneuse ; qu’il n’étoit point le seul, qui eut écouté les propositions de la France ; et qu’il avoit fait part de ce qu’il en savoit à celui à qui d’autres avoient fait ces propositions. Quoi qu’il en soit, il a été condamné à une prison perpétuelle, et à la confiscation de ses biens. On n’a pas imprimé dans la sentence toutes les réponses et justifications, qui avoient été insérées dans la minute de la sentence ; et l’on est communément persuadé, qu’il ne prétendoit pas trahir ce païs, et qu’il étoit aussi affectionné au bien de la république, que ceux qui ne veulent point la paix : la différence des uns aux autres ne consistant, qu’en ce que les uns croient que la continuation de la guerre est avantageuse ; et les autres, qu’elle est désavantageuse [5]. Mais, malheureusement pour lui, le commerce avec l’ennemi, et la hardiesse de se mêler, sans une commission spéciale de son souverain, de traiter la paix, est un crime d’Etat ; ce qui fait dire aux desintéressez, que la peine, à laquelle le coupable a été condamné, est trop douce.

Vous ne sauriez croire les espérances que notre prophête avoit conçues de la détention de ces Messieurs. Il espéroit qu’on découvriroit toute la prétenduë cabale de Geneve [6] ; que vous, que Mr Goudet, et les syndics qu’il a eu[s] en vue, que Mrs. Basnage , et moi, serions trouvez enveloppez dans les dépositions : et il se glorifioit déjà d’avoir été le premier, qui avoit éventé la mine du malheureux complot, disoit-il, du projet de paix, qui se tramoit en Suisse. Mais, toutes ses espérances ont été chimériques, selon sa coutume ; et il a paru que nous ne songions à rien moins qu’à Mr. Amelote et à M rs Halewyn .

On n’a encore imprimé que deux feuilles de mon Diction[n]aire. Jugez du tems qu’il faudra pour l’achever, devant être, pour le moins, de trois cents feuilles. Mr Turretin [7] vous aura fait savoir, sans doute, que la Vie du P[ère] de La Chaise [8] étoit trop grosse pour être envoiée par la poste.

P.S. Je pensois que Mr de Marsolier [9] fut chanoine d’Usés, et académicien de Nîmes, et non pas prieur de S[ain]t Victor ; et ce qui me le faisoit croire, c’est que j’avois vu, dans le Mercure galant, que cet académicien de Nîmes, Parisien, travailloit à la Vie du cardinal Ximenès. J’apprens que l’édition en a été débitée dans quatre mois, et que l’ouvrage se réimprime à Toulouse, augmenté et corrigé. J’avois vu une lettre, où on jugeoit des deux ouvrages [10] à-peu-près comme votre correspondant ; mais, on ne s’exprimoit pas avec le feu et avec l’agrément de votre ami. On réimprime dans la même ville les Sorberiana fort augmentez [11]. Je viens de voir un recueil de poësies, que nos libraires ont contrefait sur l’édition de Paris [12]. Le P[ère] Bouhours a fait le tirage. Vous me dites que vous avez deviné l’auteur du Mercure historique [13] ; pour moi, je ne sai pas encore qui c’est. Je voudrois bien voir la VIII e piece de Le Noble [14] ; mais, pourquoi introduit-il l’ombre de Van-Beuning [15], qui est encore plein de vie, quoi qu’il soit mort civilement ?

Je reviens aux nouvelles de guerre. Les François ont fait plus qu’on ne croïoit sur mer ; mais, ils n’ont pas laissé de faire voir à toute la terre, que Mr de Tourville est un étourdi, et un mal-adroit [16]. D’autres gens que les François, en pareille situation, auroient pris toute la flotte marchande, comme dans un coup de filet. Nos Tromps  [17], et nos Heemskerks [18], et autres foudres de mer, que la Hollande a produits, ne traitoient pas si doucement les flottes des Espagnols. Les François ont été semblables à des gens à qui on mene la proie, et qui ne savent point la prendre. Ils ont laissé échap[p]er la plus grande partie des vaisseaux ennemis, et n’ont presque point profité de ceux que les alliés ont perdus ; puis que les propriétaires les ont eux-mêmes brulez. Que je m’attens que nos nouvellistes vont dauber et mâtiner* le Mercure galant, qui a eu l’imprudence de dire, que le retour du Roi étoit un effet des conquêtes, que Monsieur le dauphin devoit faire en Allemagne [19] ; ce que, disoit-il, je ne dirois pas, s’il étoit possible que les Allemans parassent le coup. Or, je vous prie, quelles sont ces conquêtes ? N’a-t-on pas sacrifié la gloire du fils, aussi bien que celle du pere, par le voiage d’Allemagne [20] ? Faire paier quelques centaines de mille écus au Païs de Wirtemberg, est-ce une campagne digne d’un dauphin de France, à la tête de soixante mille hommes, et de trois maréchaux de France ?

On a raison de dire dans nos mercures, que le chevalier Rook [21] s’est acquis plus de gloire que Mr de Tourville ; et on aura raison de dire, comme l’on fera, sans doute, que le prince Louis de Bade [22] en a infiniment plus acquis que le dauphin. Celle de sa Majesté britannique, à la bataille de Landen, (c’est ainsi que nous la nommons, et non pas de Neer-Winden [23],) est, et sera immortelle ; et, s’il est vrai, comme quelques-uns le disent, qu’il n’a tenu qu’à elle d’éviter le combat, c’est un bonheur extrême qu’elle ait pris le parti d’attendre l’ennemi : car, sans l’effroiable perte, sans l’horrible carnage de cette journée, du côté des François, ils auroient frappé quelque grand coup avant la fin de la campagne.

Vous m’apprendrez, sans doute, la suite de la dispute de votre chaire de philosophie [24]. Les illustres freres Basnage vous embrassent du meilleur de leur cœur. Je ferai, Dieu aidant, vos baisemains de vive voix à Mr d’Ablancourt [25] cette semaine. Le consistoire a fait promettre la paix à Mrs Piélat et Basnage, avec leur collègue [26] ; et, comme ils étoient toujours sur la défensive, et jamais aggresseurs, ils n’ont pas eu de peine à se reconcilier. Ce n’est néanmoins qu’extérieur ; le cœur est toujours le même.

Je suis, etc.

Notes :

[1] Sur la bataille de Neerwinden, voir Lettre 936, n.8.

[2] C’est le deuxième fils de Minutoli, Amédée, né en 1675, qui avait été tué à la bataille de Neerwinden : voir Dictionnaire des journalistes, art. « Minutoli, Vincent » (art. de J.-D. Candaux).

[3] Sur l’affaire de Simon van Halewijn (1654-1727), bourgmestre de Dordrecht, et de son frère le conseiller accusés de trahison à cause des contacts de ce dernier avec les autorités françaises, voir Lettre 899, n.8. Le bourgmestre fut condamné, le 31 juillet 1693, à la prison à vie. On avait suivi de près leur procès en France : voir la Gazette, nouvelle de La Haye du 9 juillet 1693 : « Depuis que les Estats de Hollande se sont séparez, la Cour de justice a été continuellement occupée de l’affaire des sieurs Allewin, toutes les autres demeurent en suspens jusqu’à ce que celle-là soit terminée. » Ensuite, la nouvelle de La Haye du 31 juillet : « Le bourgmestre est condamné à une prison perpétuelle ; et le député aux Estats Généraux est déclaré innocent et rétabli dans ses charges. »

[4] Michel-Jean Amelot, baron de Brunelles, marquis de Gournay (1655-1724), ambassadeur du roi de France en Suisse de 1688 à 1698 : voir Lettres 769, n.17, et 775, n.4.

[5] Tout en constatant que les contacts non autorisés avec l’ennemi constituent un « crime d’Etat », Bayle présente les relations du bourgmestre de Dordrecht Halewijn avec l’ambassadeur de France sous une lumière très favorable, car les négociations de Halewijn avec la France étaient semblables à celles qu’avait menées Adriaan Paets en son temps au nom du parti républicain et à celles dont Bayle était accusé par Jurieu à l’occasion du projet de paix de Goudet. Bayle ramène le crime d’Etat à une différence d’opinion sur l’avantage ou le désavantage de la continuation de la guerre et enchaîne aussitôt sur la « cabale de Genève ». Autrement dit, après avoir conçu – contre l’expérience amère du zèle religieux – une République des Lettres où la « guerre » des opinions épargne les personnes, Bayle ramène la faute de Halewijn, pour laquelle celui-ci venait d’être condamné pour trahison de l’Etat, à une simple différence d’opinion intellectuelle.

[6] Sur l’affaire de la « cabale de Genève », engendrée par le projet de paix de Goudet, voir Lettre 751, n.17, et de nombreuses lettres suivantes.

[7] Jean-Alphonse Turrettini, qui séjournait encore à Paris : voir Lettre 933, n.1.

[8] Sur cet ouvrage « fade et romanesque » de Pierre Le Noble, voir Lettre 929, n.16.

[9] Jacques Marsollier (1647-1724) était, en effet, chanoine d’Uzès et membre de l’Académie de Nîmes. Il publia cette année même son Histoire du ministère du cardinal de Ximénez (Toulouse 1693, 12°) ; une nouvelle édition publiée en 1704 (Paris 1704, 12°, 2 vol.) fut recensée dans les Mémoires de Trévoux, avril 1704, p.507-524, et mai 1704, p.673-692.

[10] Nous suivons la suggestion de Prosper Marchand selon laquelle il s’agit ici du jugement d’un correspondant anonyme sur les deux biographies du cardinal Ximénez : celle de Jacques Marsollier (voir la note précédente) et celle d’ Esprit Fléchier (Paris 1693, 4°).

[11] Cet ouvrage venait de connaître une première édition sous le titre Sorberiana, sive excerpta ex ore Samueli Sorberii. Prodeunt ex musæo Fr. Graverol (Tolosæ 1691, 12°) ; Bayle annonce ici l’édition suivante : Sorberiana, ou bons mots, rencontres agréables, pensées judicieuses et observations curieuses de M. Sorbière (Paris 1694, 12°), qui connut l’année suivante une nouvelle édition établie par Guy Colomiès : Sorberiana, ou les pensées critiques de M. de Sorbière, recueillies par M. Graverol. Seconde édition, revue et augmentée de six nouvelles dissertations (Paris 1695, 12°). Ces « dissertations » sont de François Graverol et portent sur différentes inscriptions des monuments anciens à Nîmes. Sur la philosophie de Samuel Sorbière, voir l’édition critique de ses Discours sceptiques établie par S. Gouverneur (Paris 2002) et son commentaire dans Prudence et subversion libertines. La critique de la raison d’Etat chez François de La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé et Samuel Sorbière (Paris 2005).

[12] Dominique Bouhours, S.J., Recueil de vers choisis (Paris 1693, 12°), qui connut une édition pirate aux Provinces-Unies – l’une des deux éditions qui portent l’adresse de Georges et Louis Josse – et une seconde édition parisienne (Paris 1701, 12°).

[13] Sur Gatien Courtilz de Sandras, rédacteur du Mercure historique et politique, voir Lettres 752, n.22, 781, n.13, et 891, n.34.

[14] Eustache Le Noble, La Pierre de touche politique. Mars 1690. La diete D’Ausbourg VIII. Dialogue (s.l. 1690, 12°).

[15] Sur Conrad van Beuningen, adversaire de Guillaume d’Orange et ancien maire d’Amsterdam, qui avait perdu l’esprit, voir Lettre 313, n.10.

[16] Bayle commente avec ironie, pour l’édification de Minutoli, les exploits d’ Anne Hilarion de Costentin (1642-1701), comte de Tourville, vice-amiral et maréchal de France. Après sa victoire éclatante à Béveziers (Beachy Head) en 1690, il avait été chargé, en 1691, par Louis XIV de couvrir le débarquement des troupes de Jacques II en Angleterre ; en mai 1692, il subit une lourde défaite à la bataille de La Hougue mais, l’année suivante, il eut l’occasion de prendre sa revanche lors de la bataille de Lagos en s’emparant du convoi de Smyrne : c’est apparemment à ce dernier exploit que Bayle fait allusion avec un dédain simulé.

[17] Sur Maarten Tromp, le célèbre amiral de la flotte hollandaise, et sur son fils Cornelis, également commandant en chef de la marine néerlandaise et danoise, voir Lettres 788, n.4, et 958, n.4.

[18] Jacob van Heemskerck (1567-1607), grande figure de la marine hollandaise, qui se fit connaître à la fin des années 1590 comme explorateur des mers arctiques. Par la suite, il devint vice-amiral et fut responsable de la protection des vaisseaux de la Compagnie des Indes orientales. Enfin, il fut nommé commandant de la flotte hollandaise à la bataille de Gibraltar, le 25 avril 1607 : à cette occasion, la flotte espagnole fut entièrement détruite, mais Heemskerck fut emporté par un boulet de canon.

[19] Pour de tels éloges de l’armée d’Allemagne et des victoires de Monsieur, voir le Mercure galant, juin 1693, p.322-326 : « Suite de la campagne d’Allemagne depuis la prise de Heidelberg », et août 1693, partie I, p.300-316 : « Nouvelles d’Allemagne ».

[20] Le sac du Palatinat : voir Lettre 718, n.2.

[21] Sir George Rooke (1650-1709), commandant de la marine anglaise, dont la carrière fut lancée au cours de la guerre hollandaise de 1672. Il fut présent aux batailles de Béveziers (ou Beachy Head) le 10 juillet 1690 et de Barfleur (mai 1692), et se distingua lors de la bataille de La Hougue (29 mai 1692), où il réussit à détruire douze vaisseaux français. Cet exploit lui valut le titre de chevalier et, en 1696, il fut nommé amiral de la flotte. En 1704, il fut pendant quelque temps gouverneur militaire de Gibraltar.

[22] Sur Louis-Guillaume de Bade-Bade, dit « Türkenlouis », voir Lettre 770, n.12.

[23] Sur la bataille de Neerwinden ou de Landen, voir Lettre 936, n.8.

[24] Les lettres de Minutoli concernant ce concours à Genève ne nous sont pas parvenues. La chaire de philosophie avait été libérée par la mort de Daniel Puerari (né en 1621) fin octobre 1692 ; plusieurs candidats pouvaient prétendre au poste, dont le filleul de Jean-Alphonse Turrettini, François I Mestrezat, et Etienne Jallabert ; certains voulaient que Turrettini prenne la place dès son retour de Londres ; Jean-Antoine Gautier (1674-1729), qui avait soutenu ses thèses De Lumine sous la présidence d’ Antoine Léger, était aussi un excellent candidat, mais l’élection fut reportée jusqu’en 1696 : c’est alors Gautier qui, ayant entretemps fait un séjour à Paris, fut élu. Voir Pitassi, Inventaire Turrettini, n° 500, 507, 530, 533, 440, 546, 549, 716, etc.

[25] Sur Jean-Jacobé de Frémont d’Ablancourt, réfugié à La Haye sous la protection de Guillaume d’Orange, voir Lettre 882, n.10 ; il devait mourir peu de temps après cette date (voir Lettre 1092, n.5).

[26] Cette réconciliation formelle date du 3 juillet : « La compagnie, en execution de ses resolutions précédentes, a declaré ses intentions à M. Pielat et à M. Jurieu et par l’advertissement verbal quy leur a esté adressé et par la lecture de l’acte quy les concerne ils ont temoigné y deferer entierement et se sont embrassés et reconciliés en presence de la compagnie, promettant mutuellement d’entretenir à l’advenir une bonne union ; en suite MM. Jurieu et Basnage, ayant aussy ouy les advertissements que la compagnie avoit trouvé à propos de leur faire et l’acte quy les regarde, se sont pareillement conformés à ses intentions et ont edifié la compagnie en se reconciliant, s’embrassant, et promettant d’entretenir desormais la paix de tout leur pouvoir. » Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.179.

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