Lettre 943 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

A Rotterdam le 17 e de septembre 1693

Je n’aurois pas tant differé, Monsieur, à repondre à la derniere lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire [1], si je n’eusse attendu la reception de vos Sirenes [2] que j’esperois de jour en jour. Enfin elles sont venues ; il y a deux jours que je les ai, la lecture que j’en ai faitte tout aussitot, n’a servi qu’à me faire regretter d’en avoir eté privé si longtems, quoi que vous eussiez eu la bonté de m’envoier ce regal avec beaucoup de promptitude. Je puis vous assurer Monsieur, que je n’ai jamais lu d’ouvrage avec autant de plaisir que celui là ; vous y avez melé adroitement et naturellement tant de faits curieux anciens et modernes, qu’il n’y a point d’ a linea dans cet ouvrage qui ne fournisse une nouvelle decoration. Vous n’epuisez pas seulement en historien, et en mythologiste ce morceau curieux de l’ancienne erudition qui fait le principal sujet de votre livre, vous nous ap[p]renez mille choses sur le moderne, sur l’état où sont aujourd’hui les sciences à Paris, sur les travaux des grands hommes, etc. Je voudrois qu’au lieu d’un ecrit de 78 pages, vous nous eussiez donné un gros volume ; vous n’avez point de lecteurs que la beauté de cet ecrit n’interesse d’une facon particuliere à votre santé [3] ; et le moyen de n’etre pas affligé qu’elle soit traversée de diverses incommodites qui vous empechent d’enrichir le public de nouveaux ouvrages. Mais personne ne souhaitte / plus ardemment que moi, Monsieur, que vous jouissiez d’une parfaite santé.

Je vous rens mille actions de graces tant pour l’excellent present que vous m’avez fait de vos Sirenes melodieuses, que pour les remarques que vous m’avez communiquées de Monsieur Le Gouz conseiller en votre parlement [4]. L’erudition et l’ honneteté* y regnent egalement ; je lui suis infiniment obligé de la peine qu’il s’est donnée, et du profit que je puis tirer de ses judicieuses et doctes observations, et à l’egard du passage de Colomiez [5] il en sera fait absolument tout ce qu’il souhaitera dans le Dictionnaire critique. Il n’y a encore que deux feuilles d’imprimées ; la forme que j’y donne demande que Junius Brutus soit oté de son rang, et renvoié à la fin avec quelques digressions ou dissertations [6] ; ainsi nous aurons bien le tems de concerter de quelle maniere nous rajusterons, ou emploierons le susdit passage.

Vous ne sauriez croire l’idée que je me fais de votre ville ; je la regarde comme une des plus polies et des plus savantes du roiaume [7]. Il y avoit long tems que j’en avais oüi parler sur ce pied, mais depuis que vous y sejournez, et que je recois par votre moien des pieces ecrites à Dijon, je me convains plus fortement de cette verité. La dissertation De tribus impostoribus perduë pour moi jusques ici, n’est point absolument perduë, j’ai ap[p]ris depuis peu que Monsieur de Witt l’envoia tout aussi tot apres qu’il l’eut recuë à Monsieur Grævius [8], qui l’a admirée ; elle a passé en diverses mains, on en a tiré de copies, mon nom qui paroit à l’adresse de l’original n’a pu me procurer encore le plaisir de la lire, mais j’espere que celui qui m’a promis de me la faire avoir ne me manquera / pas de parole. Tant de bonnes qualitez de Monsieur de Witt que j’estime et que j’honore, et la bonté qu’il a de me preter de ses livres, avec la necessité que j’aurai de lui en emprunter d’autres m’ont fait fermer les yeux sur l’usage qu’il a fait à mon prejudice de cette excellente piece de Monsieur de La Monnoie que vous aviez eu la bonté de m’envoier [9]. Au moins s’il m’avoit averti qu’il l’avoit recuë, mais c’est par une voie tres indirecte que j’ai seu qu’elle courait de main en main.

Je ne puis encore vous satisfaire sur la version du livre des grands chemins [10], car elle n’est pas encore en ce pays ; je ne savois pas avant votre lettre que Monsieur Baudelot [11] travaillat sur les Sirenes ; son livre De l’utilité des voiages a eté rimprimé depuis peu à Leyde avec des changemens et des additions telles que le libraire a trouvé à propos [12]. Monsieur Gronovius [13] me dit l’autre jour qu’il avoit fort grondé le libraire d’avoir usé de tant de mauvaise foi. Il etoit dans une veritable indignation de ce qu’on ne se contente pas de contrefaire* les livres de France, on les mutile, et on les allonge, et on y joint quelquefois des impertinences. J’ai oüi dire que Monsieur Baudelot a epousé la veuve de Monsieur Petit [14]. J’en serois bien aise en faveur des manuscrits du defunt.

Nous n’avons ici que tres peu de nouveaux livres, et ceux qu’on a ne sont pas considerables. Nous avons le Testament politique de Monsieur Colbert [15]. On croit que l’auteur de cet ouvrage est le meme qui nous en a donné tant d’autres depuis dix ans, et nommement Les Nouveaux Interets des princes, la Vie de Monsieur de Turenne, et le Mercure historique et politique [16]. Dans ce testament il affecte / de faire critiquer la conduite de Monsieur de Louvois par Monsieur Colbert ; il parcourt les principaux evenemens de ce regne, mais je ne croi pas qu’il y ait beaucoup d’anecdotes à l’egard de ceux qui savent un peu la carte. Un ministre hongrois refugié en ce pays vient de publier à Franeker un livre latin sur les origines de sa nation [17]. Ces sortes d’ouvrages sont utiles, encore qu’ils ne viennent pas d’une excellente main. Il pretend que les Hongrois sont venus de la Scythie ; il a quelque scavoir et de la lecture, et il parle de tems en tems des Amazones et examine ce que Monsieur Petit en a dit [18]. Il se nomme Franciscus Foris Otrokocsi. Ce n’est pas la peine de vous parler d’une piece intitulée Le Catechisme des jesuïtes publié par l’ordre du clergé de France pour l’usage des nouveaux reunis car c’est une piece fabriquée à Amsterdam dans laquelle on ne voit qu’un dialogue entre un jesuïte et un nouveau converti sur les plus triviales matieres de la controverse [19].

Monsieur Loc medecin anglois, grand metaphysicien qui a publié en sa langue un systeme de l’entendement dont Monsieur Le Clerc a donné un grand extrait dans sa Bibliotheque universelle, vient de publier en la meme langue diverses Pensées sur l’education [20]. Je croi qu’on y trouvera de la profondeur, et tout autre chose que ce qu’on a vu jusqu’ici sur l’education des enfans. On travaille à traduire cette piece en francois. Je m’imagine qu’il s’amuse moins à donner des avis sur la maniere d’elever, qu’à examiner la maniere dont les idées, les prejugez, les premieres opinions se tracent dans l’ame et y produisent les passions propres à chaque pays et à chaque secte.

Je vous demande tres humblement la continuation de votre amitié et suis parfaitement, Monsieur, votre etc.

Notes :

[1] Les lettres de cette époque de Nicaise à Bayle sont perdues. La première lettre connue est celle du 9 mai 1694 (Lettre 980) ; jusqu’à cette date, seules ont survécu les lettres que Bayle adressait au « secrétaire de la République des Lettres ».

[2] Sur cet ouvrage de Nicaise, que Bayle attendait déjà au mois d’octobre 1691, voir Lettre 830, n.2.

[3] Nicaise avait signalé à Rancé son « indisposition » dès le mois de janvier 1693 : voir Rancé, Correspondance, n° 280193.

[4] Il s’agit sans doute de Pierre Le Gouz (1640-1704), conseiller au parlement de Dijon : voir ses Caractères véritables, ou recherches de la vérité dans les mœurs des hommes, éd. M. Bouchard (Paris 1929) ; H. Beaune, « Etude bibliographique sur P. Legouz, conseiller au parlement de Bourgogne », Bulletin du bibliophile, 1862, p.257-276, et Un La Bruyère bourguignon. Les « Caractères » de P. Le Gouz (Dijon 1888) ; A. Jacquet, La Vie littéraire dans une ville de province (Paris 1886), p.195-226 ; A. de Vallouit, Les « Mémoires » inédits de Philibert de La Mare, p.52-53n, mentionne aussi ses Lantiniana, rédigés en souvenir du savant dijonnais Jean-Baptiste Lantin (1619-1695).

[5] Sur Paul Colomiès, réfugié huguenot, devenu bibliothécaire de l’archevêque de Cantorbéry, voir Lettre 105, n.40, et D.C.A. Agnew, Protestant exiles from France in the reign of Louis XIV ; or, the Huguenot refugees and their descendants in Great Britain and Ireland (London, Edinburgh 1871-1874 ; London 1886), ii.267-268. Bayle lui consacre un article du DHC – où il s’en prend surtout aux railleries de Jurieu à son égard – et le cite, art. « Amyot, Jacques », rem. N, sur l’accusation de plagiat ; art. « Barthius, Gaspar », rem. N, sur un conte qu’il tenait de Vossius concernant un voyage qu’aurait effectué Barthius en Hollande « avec une belle dame » ; art. « Grotius, Hugo », rem. O, sur l’ouvrage De jure belli et pacis ; art. « Broughton, Hugues », rem. C, sur le fait qu’il attribue par erreur à Drusius et non à Hugues Broughton le reproche fait à Théodore de Bèze de changer continuellement ses notes sur le Nouveau Testament à chaque nouvelle édition ; art. « Papesse, Jeanne la », rem. K, sur une critique de Colomiès à l’égard de Blondel à propos d’une historiette insérée dans Athanase concernant la papesse Jeanne. Puisque Bayle était en train de rédiger ce dernier article à l’époque de la présente lettre, il se peut fort bien que la citation de Colomiès relevée par Pierre Le Gouz soit celle-ci : voir Lettre 918, n.3.

[6] L’article du Projet consacré à Etienne Junius Brutus devient une « Dissertation » jointe en appendice au DHC.

[7] Il s’agit de la ville de Dijon, dont la vie intellectuelle était, en effet, très riche. Voir M. Bouchard, De l’humanisme à l’« Encyclopédie ». Essai sur l’évolution des esprits dans la bourgeoisie bourguignonne sous le règne de Louis XIV et de Louis XV (Paris 1930), la bibliographie citée ci-dessus, n.4, et l’ouvrage de Philibert Papillon, Bibliothèque des auteurs de Bourgogne (Dijon 1742, folio, 2 vol.).

[8] Bayle connaissait à cette date au moins une version du Traité des trois imposteurs, celle qui portait le titre De imposturis religionum : elle avait été composée par Johann Joachim Müller et avait appartenu à Johann Friedrich Mayer : voir Lettre 889, n.12. Par ailleurs, Bayle connaissait aussi fort bien la famille des Vroesen et avait donné des leçons de philosophie à l’un des enfants de cette famille (voir Lettre 428, n.5). Or, Jan Vroesen – qui fréquentait la bibliothèque de Benjamin Furly et le club de « La Lanterne » – est considéré comme l’auteur probable de l’autre version du Traité des trois imposteurs, qui fut éditée par Rousset de Missy et Jean Aymon et publiée pour la première fois sous le titre La Vie et l’esprit de Mr Benoît de Spinoza en 1719 : voir Lettres 428, n.5, 706, n.2, et 889, n.13. L’allusion de la présente lettre concerne la Dissertation sur le livre des « Trois imposteurs » de Bernard de La Monnoye, qui – comme nous l’apprenons ici – circulait en manuscrit avant publication dans son édition des Menagiana (Paris 1715, 12°, 4 vol.), iv.283-312. Une Réponse à la « Dissertation » de M. de La Monnoie parut, signée des initiales J.L.R.L. (La Haye 1716, 12°) ; elle est attribuée à Peter Friedrich Arpe, sans qu’il soit exclu que Jean Rousset de Missy y ait pris part. La Monnoye devait y répliquer dans les Mémoires de littérature d’ Albert Henri de Sallengre (La Haye 1715-1717, 12°), II e partie (1716), art. 8 et 9. Voir l’article de Prosper Marchand dans on Dictionnaire historique, art. « Impostoribus (De Tribus) », et M. Mulsow, « Freethinking in early eighteenth-century Protestant Germany : Peter Friedrich Arpe and the Traité des trois imposteurs  », Archives internationales d’histoire des idées, 148 (1996), p.193-239.

[9] Bayle avait apparemment espéré profiter seul de la Dissertation de La Monnoye : il est possible qu’il ait songé à l’inclure dans le DHC à côté de sa propre Dissertation sur Etienne Junius Brutus. Or, Johan de Witt avait fait circuler des copies du texte, privant Bayle de l’occasion de faire paraître une pièce nouvelle – qui allait être très prisée par les érudits et par les curieux.

[10] Nicolas Bergier (1567-1623), Histoire des grands chemins de l’Empire romain (Paris 1622, 4°).

[11] Sur Charles-César Baudelot de Dairval, avocat au Parlement de Paris, voir Lettre 453, n.3.

[12] Sur cet ouvrage de Baudelot de Dairval, voir Lettre 508, n.14. Il s’agit ici de l’édition De l’utilité des voyages, qui concerne la connoissance des médailles, inscriptions, statues, dieux lares [...] et autres choses remarquables, et l’avantage que la recherche de toutes ces antiquitez procure aux sçavans ; avec un mémoire de quelques observations générales, qu’on peut faire pour ne pas voyager inutilement (Leyde 1693, 12°, 2 vol.).

[13] Sur Jacob Gronovius, érudit renommé qui habitait Leyde, voir Lettre 620, n.6.

[14] Pierre Petit, le mathématicien, qui fréquentait l’académie de Marin Mersenne, était mort en 1687. Nous n’avons su découvrir le nom de sa veuve.

[15] Sur cet ouvrage de Courtilz de Sandras, voir Lettre 936, n.16.

[16] Sur Gatien Courtilz de Sandras et ses ouvrages, voir Lettre 752, n.22 ; J. Lombard, Courtilz de Sandras et la crise du roman à la fin du Grand Siècle (Paris 1980), et Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J. Lombard). Sur la vision européenne du journaliste, voir aussi S. Haffemayer, « Politique européenne et conduite de l’Etat chez Courtilz de Sandras (1644-1712) », in P. Bonnet (dir.), Littérature de contestation : pamphlets et polémiques du règne de Louis XIV aux Lumières (Paris 2011), p.137-162.

[17] Franciscus Foris Ostrokocsi, Origines Hungaricæ, seu liber, quo vera nationis Hungaricæ origo et antiquitas et veterum monumentis panduntur (Franqueræ 1693, 8°).

[18] Sur l’ouvrage de Pierre Petit, De Amazonibus dissertatio, voir Lettre 439, n.11.

[19] Catechisme des jesuites pour l’usage des nouveaux réunis, dressé par l’ordre de nos seigneurs les archeveques et éveques de France (Cologne 1693, 12°).

[20] Il s’agit évidemment du philosophe John Locke, dont les Thoughts on education (London 1693, 12°) devaient être traduites par Pierre Coste (1668-1747) sous le titre De l’éducation des enfants (Amsterdam 1695, 12°) ; sur cette traduction, voir les lettres de Coste à Locke du 8 juillet et du 3 septembre 1695 et celle de Pieter Guenellon à Locke du 2 juillet 1695 (éd. E.S. de Beer, n° 1917, 1923 et 1940). Bayle connaît aussi l’ Essai sur l’entendement de Locke, dont un abrégé par Jean Le Clerc avait paru dans sa BUH du mois de janvier 1688 avant la publication en anglais en 1690 ; la traduction de l’ Essai par Coste se fit sur la troisième édition de 1695 et ne devait paraître qu’en 1700 ; la traduction latine suivit un an plus tard par les soins de Richard Burridge, ami de Molyneux. A la date de la présente lettre, Bayle connaît également l’ Epistola de tolerantia (Goudæ 1689, 12°), qui fut traduite en anglais par William Popple (London 1689, 4°) ; une traduction française par Charles Le Cène fut annoncée dès 1689, mais ce projet fut apparemment abandonné et il fallut attendre celle, anonyme, des Œuvres diverses de Locke publiées par Fritsch et Böhm (Rotterdam 1710, 12°). Voir J.S. Yolton, John Locke, a descriptive bibliography (London 1998) et les traductions françaises de l’ Essai publiées par E. Naert (Paris 1972), par G.J.D. Moyal (Paris 2004) et par J.-M. Vienne (Paris 2001-2006) ; l’édition de l’ Epistola de tolerantia établie par R. Klibansky, traduction anglaise par J.W Gough (Oxford 1968), et la traduction française – dont l’attribution à Le Clerc est contestée par R. Klibansky – éd. J.-F. Spitz (Paris 1992) ; John Locke on education, éd. P. Gay (New York 1964) et la traduction française proposée par G. Compayré sous le titre Quelques pensées sur l’éducation, éd. J. Chateau (Paris 1966). Voir aussi La Vie de Coste par Charles de La Motte, éd. M.-C. Pitassi, in Locke, Que la religion chrétienne est très-raisonnable (trad. P. Coste) et Discours sur les miracles (trad. J. Le Clerc), éd. H. Bouchilloux, accompagnés de l’ Essai sur la nécessité d’expliquer les épîtres de S. Paul par S. Paul même (trad. J. Le Clerc), éd. M.-C. Pitassi (Oxford 1999). La correspondance de William Molyneux avec Locke comporte des commentaires approfondis sur ses ouvrages : voir éd. E.S. de Beer, n° 1579, 1592, 1643, 1652, 1655, 1685 ; James Hamilton commente lui aussi longuement les Thoughts on education (n° 1707). Bayle devait faire plusieurs références à Locke dans le DHC, aux articles « Perrot », rem. K, « Dicéarque », rem. L, sur les preuves de l’immortalité de l’âme ; « Rorarius », rem K, sur les animaux-machines ; « Zénon », rem. I, sur notre ignorance de la nature de l’espace. Sur ces articles, voir, en particulier, T. Dagron, Toland et Leibniz. L’invention du néo-spinozisme (Paris 2009).

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