Lettre 944 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

[Rotterdam,] Ce 17 de septembre 1693

• Pour Monsieur Pinsson des Riolles

J’ai recu Monsieur, les lettres de Bunel [1] et les memoires pour la vie de Mr Le Fevre [2] dont notre illustre Monsieur Graverol [3] m’a fait present : je vois par votre lettre qu’il m’a envoié aussi une dissertation sur une medaille [4] et une lettre latine à Mr Ciampini de Rome [5] et que vous avez eu le soin officieux* et obligeant de remettre ces deux pieces à Mr Jannisson. Mais je n’ai recu que les deux livres ; je m’en vais examiner comment les deux autres pieces ont pu s’egarer, et s’il n’y aura pas moyen de les trouver, car je ne voudrois pas perdre de choses aussi precieuses que celles là et qui me viennent de cette maniere. Je mets tant de lettres aujourd’hui sous le couvert de notre bon ami Monsieur de Larroque que pour ne pas trop grossir le paquet, je differerai jusques à une autre occasion d’ecrire à Monsieur Graverol pour lui marquer ma reconnoissance, et l’admiration que j’ai pour sa belle et brillante erudition. Ayez la bonté Monsieur de lui faire mes excuses, et de lui temoigner l’embarras où je suis à cause que les pieces de ma facon que je souhaiterois de lui envoier etant de contrebande je ne sai dans quel paquet les fourrer. Je lui enverrai dès que je le pourrai mes Cometes [6] et quelque autre chose. En attendant je le prie d’agreer un exemplaire de La Vie d’Epicure qu’ un de mes amis vient de publier [7]. Monsieur de Larroque vous le donnera, comme je l’en prie.

Nous n’avons ici rien / de nouveau. On y a rimprimé les Menagiana [8] qui se vendent bien. Je pense qu’on en fera autant de la 2 e edition. Il eut mieux valu qu’absolument on n’y eut rien dit de moi, car c’etoit ap[p]rendre au public fort peu de chose quand meme on l’eut fait exactement. Je vous suis cependant bien obligé Monsieur, de ce que vous avez communiqué au directeur de la 2 e edition mon eclaircissem[en]t [9].

J’avois une fois ecrit à Mr de Larroque ce me semble qu’on avoit envoié ici de Paris une reponse au P[ère] Bouhours pour le N[ouveau] Testament de Mons dont il a critiqué plusieurs choses dans ses Nouvelles remarques [10]. Mais je viens d’ap[p]rendre que c’est un faux bruit que quelcun qui a dessein d’examiner et la traduction critiquée et la critique meme du P[ère] Bouhours fit courir. Ce n’est encore qu’un ouvrage embrion. L’ouvrage de François Junius ou Du Jon De pictura veterum s’imprime actuellement ici chez Mr Leers [11]. C’est un in-folio rempli de lit[t]erature ; l’edition en sera tres belle. Un journaliste en langue vulgaire en Allemagne nommé Thomasius • fait presentement un journal latin qu’il intitule Historia sapientiæ et stultitiæ humanæ [12]. J’en ai vu le premier quartier* de cette année ; il contient outre plusieurs pieces manuscrittes du pere de l’auteur, une satire violente contre le roy Jaques I er sous le nom supposé de Casaubon, composé par Scioppius. Les exemplaires en etoient introuvables : presentement il n’y a rien de plus commun.

Je suis Monsieur votre tres humble et et tres obeissant serviteur. Bayle

 

Avez-vous Monsieur, ouï parler d’un jurisconsulte nomm[é] Petrus Bailardus cité par Accurse et par Alciat sur la loi quinque pedum præcriptione. On remarque qu’il avoit dit là dessus nescio quoi qu’il se vantat de tout entendre [13].

Notes :

[1] Bayle devait consacrer un article du DHC à Pierre Bunel (1500-1547), humaniste toulousain, écrivain néo-latin très apprécié pour son style cicéronien. Après des études au collège de Coqueret, il revint à Toulouse mais courait le risque d’être mis en accusation pour ses opinions religieuses ; ainsi, il partit en 1529 pour Padoue, où il fut accueilli par Emile Perrot, puis pour Venise, où il trouva un emploi auprès de Lazare de Baïf, ambassadeur de François I er . Il y étudia le grec puis l’hébreu, maintenant ses relations avec les Français exilés à Padoue. En 1534, Georges Selve fut nommé ambassadeur à la suite de Baïf, et Bunel entra à son service ; en 1538, il accompagna Selve, évêque de Lavaur, lors de son retour en France et s’installa dans son diocèse. A la mort de l’évêque, il retourna à Toulouse, où il fut protégé par Pierre Du Faur, qui l’engagea comme précepteur de ses enfants. Il fréquenta les milieux humanistes de Toulouse et préconisait une réforme à l’intérieur de l’Eglise catholique. En 1551, Charles Estienne publia une première édition de la correspondance de Bunel : P. Bunelli familiares aliquot epistolæ in adolescentorum Ciceronis studiosorum gratiam (Lutetiæ 1551, 8°) ; dans son article du DHC, Bayle cite l’édition établie par François Graverol, Epistolæ familiares (Tolosæ 1687, 12°). Voir M. Magnien, « Les milieux humanistes toulousains à travers la correspondance de Pierre Bunel (1500-1547) », in L’Humanisme à Toulouse (Paris 2006), p.247-269, et, du même, « Dolet éditeur de Georges de Selve et le rôle de Pierre Bunel : un évangélisme cicéronien ? » in Etudes sur Etienne Dolet (Genève 1993), p.103-119.

[2] Il s’agit certainement de l’ouvrage de François Graverol, Mémoires pour la vie de Tanaquil Le Fèvre dans une lettre écrite par M. Graverol à M. Lafaille (Avignon 1686, 12°). Par ailleurs, la fille de Tanneguy Le Fèvre, Anne Dacier, avait composé des Mémoires pour servir à la vie de Tanneguy Le Fèvre, qui ne devaient paraître que par les soins de Sallengre dans ses Mémoires de littérature, 4 e partie (Toulouse 1717). Voir E.Bury, « Tanneguy Le Fevre, professeur de grec à l’académie de Saumur », et J.A. Kleinstuber, « La République des Lettres à Saumur. Le cercle Tanneguy Le Febvre », in Saumur, capitale européenne du protestantisme au XVII e siècle, 3 e Cahier de Fontevraud, 26-28 avril 1991 (Fontevraud 1991), p.79-89 et 91-96 ; E. Itti, « Tanneguy Le Fèvre, un érudit saumurois du XVII e siècle », Société des lettres, sciences et arts du Saumurois, 158 (2009), p.49-67, et « Tanneguy Le Fèvre et le couple Dacier entre mécénat privé et mécénat royal », Littératures classiques, 72 (2010), p.23-47.

[3] Il s’agit de François Graverol (1636-1694), l’avocat nîmois, qui était par ailleurs l’éditeur des Sorberiana, sive excerpta ex ore S. Sorberii (Tolosæ 1691, 12°), traduits sous le titre Sorberiana, ou bons mots, pensées judicieuses et observations curieuses de M. Sorbière (Paris 1694, 12°), avec une deuxième édition cette même année. Sur cette édition des lettres de Pierre Bunel, voir Lettre 933, n.3.

[4] François Graverol, Dissertation de M. Graverol à M. Rigord, sur l’explication d’une médaille grecque qui porte le nom du dieu Pan (Paris 1689, 4°). Il se peut également qu’il s’agisse d’une des deux dissertations du même auteur parues sans date : Dissertation sur l’explication d’une pierre antique et d’une médaille grecque de l’empereur Trajan (s.l.n.d., 4°) et Dissertation sur une médaille des Tyriens (s.l.n.d., 4°).

[5] Il s’agit sans doute de Giovanni Giustino Ciampini (1633-1698), ecclésiastique et archéologue romain, auteur du traité De Sacris ædificiis a Constantino Magno Constructis : Synopsis historica (Romæ 1693, folio) et d’une histoire de l’art de la mosaïque : Vetera Monimenta : in quibus præcipuè musiva opera sacrarum, profanarumque ædium structura, ac nonnulli antiqui ritus dissertationibus, iconibusque illustrantur (Romæ 1690–99, folio, 2 vol.).

[6] Bayle désigne-t-il ainsi déjà son Addition aux « Pensées diverses sur la comète », qui ne devait sortir des presses de Reinier Leers qu’au mois de mars de l’année suivante (Rotterdam 1694, 12°) ? En tout cas, cette hypothèse semble possible, puisque, depuis plusieurs années, aucune nouvelle édition des PDC n’avait été publiée. Il songe peut-être également à sa Lettre à M. V. M[inutoli] pour servir d’apologie au livre intitulé « Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne » (Rotterdam, 5 novembre 1693, 12°), qu’il devait préparer pour contrer l’attaque de Jurieu et la condamnation de son ouvrage par le consistoire de l’Eglise hollandaise.

[7] La nouvelle version latine de la Vie d’Epicure par Jacques Du Rondel, intitulée De vita et moribus Epicuri (Amstelodami 1693, 12°) : voir Lettre 825, n.17.

[8] Sur cette nouvelle édition des Menagiana, voir Lettres 929, n.7, 933, n.11, et 942, n.3.

[9] Sur ces corrections apportées par Bayle au récit dans les Menagiana de ses études à Toulouse, voir Lettre 929, n.9.

[10] Nicolas Thoynard, Discussion de la « Suite des remarques nouvelles » du P[ère] Bouhours sur la langue françoise », pour défendre ou pour condamner plusieurs passages de la version du Nouveau Testament de Mons, et principalement ceux que le P[ère] Bouhours y a repris (Paris 1693, 12°). Thoynard envoie son ouvrage à Locke le 5 octobre 1694 (éd. E.S. de Beer, n° 1796 ; voir aussi Grævius à Locke du 21 octobre, n° 1802).

[11] Franciscus Junius le fils (François Du Jon), De pictura veterum (Roterodami 1694, folio) ; voir l’édition en fac-similé présentée par C. Nativel (Genève 1996).

[12] Sur Christian Thomasius, voir Lettre 758, n.18. Il s’était réfugié à Halle, où il lança le périodique cité par Bayle (Halæ Magdeburgicæ 1693, 8°) : voir F. Tomasoni, Christian Thomasius. Spirito e identità culturale alle soglie dell’Illuminismo europeo (Brescia 2005), p.79-86.

[13] Bayle reprend les citations d’ Accurse et d’ Alciat d’après François d’Amboise dans son article du DHC, « Abélard (Pierre) », rem AA (rem. Y dans l’édition de 1702), et dénonce une confusion entre Pierre Abélard et Petrus Baylardus. Bayle y reproduit également un commentaire de Bernard de La Monnoye sur une première version de cette même remarque. Bayle nie que le jurisconsulte désigné par les juristes François Accurse et André Alciat sous le nom de « Petrus Bailardus » puisse être identifié à Pierre Abélard. Il assure qu’à la différence du vrai Baylardus, auteur d’un traité De quinque pedum præscriptione ( De la limite de cinq pieds, distance minimum prescrite par la loi entre deux propriétés ou constructions voisines), Abélard ne s’était jamais mêlé de l’explication du droit civil. Bayle fait remarquer que si l’aveu d’ignorance de la loi de cinq pieds n’avait pas été fait par un juriste mais par Abélard, l’anecdote aurait perdu son piquant.

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