Lettre 955 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

A Rotte[rdam le 19 novembre 1693]

J’[ai] toujours, Monsieur, mille remercimens à vous faire ; vos honnete[tez* et vos] li[be]ralitez ne s’epuisent point, elle s’augmentent au contraire com[me les r]ivieres durant la longueur de leur cours. Le paquet que Mr Turretin avoit donné à son ami m’a eté rendu [1] ; j’y ai trouvé des choses qui m’ont fait passer quelques heures de lecture le plus agreablement du monde, et principalement les inscriptions ou eloges funebres dont vous avez honoré la memoire de vos illustres amis. Elles sont noblement tournées, et sentent une plume née et habituée à cela. Je suis faché qu’il ne se presente point d’occasions de vous envoier des fruits de ce pays cy, mais soit que personne ne passe d’ici en France, soit que nos imprimez soient de nature à epouvanter tous ceux qui montreroient leurs valises aux bureaux de la front[iere], il m’est impossible de vous envoier quoi que ce soit, et il est meme vrai que les Muses sont ici dans une extreme sterilité.

Vous ne serez pas faché Monsieur, que je vous di[se] qu’il y a quelquefois des mots dans vos lettres que j’ai peine à dechiffrer [2]. Tel a eté l’e[ndroit] où vous me parlez de la lettre de Mr Perrault contre l’ode pindarique [3]. J’ai cru y li[re] que ce celebre auteur vous a donné un exemplaire de cette lettre pour me l’envoie[r]. [Si] cela est je vous sup[p]lie de lui en bien temoigner ma reconnoissance. Je suis tout à [fait] de son sentiment, et je remarque que ses adversaires ne se defendent jamais par des raisons ; ils ne font que declamer, et ne viennent jamais au fait. Ses Paralleles ont eté rimprimez à Amsterdam depuis quelques mois [4] et plaisent beaucoup à nos c[urieux]. Sa Lettre à Mr B[oileau] est tout à fait judicieuse et polie, et je ne vois pas ce qu’on y po[urr]o[it] repondre. J’en ai fait part à Mr de Beauval qui quoi que grand ami de Mr de F[onte]nelle ne veut pas se trop ouvertement declarer pour aucun parti [5].

Je renouvelle mes remercimens tres humbles au neveu de Mr Hallé, dont l’eloge trouvera sa place dans mon ouvrage [6]. A l’egard des Akakia [7] il n’y a plus rien à desirer, vous avez mis la [chose] dans la derniere justesse, ou par vous meme ou par les soins obligeans de votre illustre ami Mr l’abbé Le Galois [8]. Tous nos libraires de qui je pouvois esperer le plus m’ont repondu que le tems ne leur permet pas d’imprimer des livres dont les copies coutent beaucoup, de sorte qu’encore qu’ils con[n]oissent le succez et la bonté des traductions de Mr de Martignac, ils ne peuvent songer à imprimer son Ovide [9]. Voila quelle es[t] l[eu]r methode ; ils ne donnent presque rien à • un auteur, et princ[i]palement lors que [la] copie est de nature à pouvoir etre imprimée à Paris. Ils se reservent à la contrefaire* ici, sans qu’elle leur coute rien pour l’auteur. La vie de l’ abbé Des-Camps [10] n’a ja[mais] pa[r]u ici, c’est de quoi je vous repons. Si elle y a eté imprimée il faut que tous les exempl[ai]res en aient eté transportez dans un autre pays. Aucun libraire n’en a connoissance.

[Voila] enfin ma reponse à Mr Graverol [11].

Je suis avec tout l’attachement et toute la rec[onnoissance] possible Monsieur, votre tres humb[le] [et obeissant serviteur].

 

Je sais que le jurisconsulte dont parle Alciat [12] apres la glose d’ Accurce passe pour le fameux Abaillard, mais je trouve etrange qu’Accurse ait voulu parler de lui, car qu’y a t’il de plus eloigné du vrai-semblable et du bon sens que de dire qu’un dialecticien, qui ne se meloit que de scholastique, a recon[n]u son ignorance sur une loi[?] Peut on donner cela pour une preuve que cette loi soit obscure[?] Rouilliard dans ses Antiquitez de Melun [13] où il parle de Pierre Abaillard ne croit pas qu’ Accurse ait voulu parler de lui.

 

A Monsieur/ Monsieur Pinsson / des Riolles avocat au / Parlement rue de la / Harpe/ A Paris

Notes :

[1] Ce paquet envoyé par Jean-Alphonse Turrettini, désormais de retour à Genève, à Bayle ne nous est pas parvenu.

[2] L’écriture de Pinsson des Riolles est, en effet, très difficile à déchiffrer : voir notre illustration n° 6.

[3] C’est en réponse à l’ Ode pindarique de Boileau sur la prise de Namur (Paris 1693, 4°) que Charles Perrault composa sa Lettre à M. D[espréaux] touchant la préface de son « Ode sur la prise de Namur », avec une autre lettre où l’on compare l’ode de M. D[espréaux] avec celle que M. Chapelain fit autrefois pour le cardinal de Richelieu (s.l.n.d., 4°).

[4] Nous n’avons pu localiser une édition amstelodamoise du Parallele des Anciens et des Modernes, en ce qui regarde les arts et les sciences de Charles Perrault. En 1693, parut chez Coignard à Paris une nouvelle édition augmentée de quelques dialogues.

[5] Basnage de Beauval avait publié plusieurs comptes rendus des Parallèles de Perrault : HOS, avril 1689 (art. III), mai 1690 (art. XIV), novembre 1692 (art. XIII), février 1693 (art. XIV), avril 1693 (art. VI). Dans l’ HOS du mois d’août 1693 (art. XIII), il avait consacré un paragraphe à l’ode de Boileau et à sa querelle avec Perrault, et il fait de même au mois de février 1694 (art. XV). Il suit aussi de très près les publications de Fontenelle : HOS, septembre 1687 (art. XIV), octobre 1687 (art. XVII), novembre 1687 (art. VIII), décembre 1687 (art. XIV), janvier 1688 (art. XVI), mars 1688 (art. V), mai 1691 (art. XIV), août 1693 (art. XIII), février 1696 (art. XIV), mars 1705 (art. XII), et en janvier 1708 (art. II), il consacrera un compte rendu substantiel à Jean-François Baltus, Reponse à l’« Histoire des oracles » de Mr de Fontenelles, de l’Académie françoise. Dans laquelle on refute le systême de Mr Van Dale, sur les oracles du paganisme, sur la cause ; et le temps de leur silence ; et où l’on retablit le sentiment des Peres de l’Eglise sur le même sujet (Strasbourg 1707, 12°).

[6] Sur Pierre Hallé, professeur en droit canonique à l’université de Paris, et sur l’article que Bayle lui consacre dans le DHC d’après les informations fournies par son neveu Jean Hallé, voir Lettre 947, n.8.

[7] Sur les Akakia et sur les articles que Bayle leur consacre dans le DHC, voir Lettres 933, n.10, 936, n.3, et 947, n.6.

[8] Sur Jean Gallois, directeur du JS, voir Lettres 7, n.3, 668, n.8, et 873, n.6. Nous apprenons ici que l’abbé Jean Gallois, dont il a souvent été question dans la correspondance, figure lui-même, par l’intermédiaire de Pinsson des Riolles, dans le réseau des correspondants de Bayle, quoiqu’aucune lettre échangée directement entre eux ne nous soit connue. Bayle avait déjà commis cette confusion entre Gallois et Le Gallois : voir Lettre 186, n.26.

[9] Les Œuvres d’ Ovide, traduction nouvelle par Monsieur de Martignac : avec des remarques ne devaient paraître qu’en 1697 (Lyon 1697, 12°, 9 vol.).

[10] La Vie de Mr l’abbé de Camps, composée en 1690 par un auteur anonyme, existe sous forme manuscrite à la bibliothèque de Sainte-Geneviève, ms 721 ; elle n’a pas été imprimée. François de Camps, ancien moniteur des petites écoles de Port-Royal, homme de goût artistique et numismate accompli, devint évêque de Pamiers par la protection de Hyacinthe Serroni, archevêque d’Albi, de Léon Bacoué, évêque de Glandève, et de François d’Aix de La Chaize, confesseur du roi, mais ne reçut jamais ses bulles : voir Lettres 449, n.17, 455, n.15, et 618, n.11. Son ouvrage Selectiora numismata in ære maximi moduli (Paris 1694, 4°) devait être recensé dans le JS du 22 mars 1694. Il est souvent question de lui dans le journal d’ Antoine Galland, qui partageait sa passion pour la numismatique : voir Journal d’Antoine Galland (1646-1715), i.199, 417, 449.

[11] Bayle avait remis à plusieurs reprises la composition de sa réponse à une lettre de François Graverol, qui lui avait envoyé des livres : voir Lettres 944, n.3, et 947, n.15. Aucune lettre de l’échange entre Bayle et François Graverol ne nous est connue.

[12] Sur la confusion entre Abélard et Baylard dans les citations d’ Accurse et d’ Alciat et sur les informations fournies par Bernard de La Monnoye à ce propos, voir Lettre 944, n.13.

[13] Sébastien Roulliard, Histoire de Melun contenant plusieurz raretez notables et non descouvertes en l’histoire générale de France, plus la vie de Bourchard, conte de Melun, soubs le règne de H[ug]ues Capet, traduicte du latin d’un autheur du temps. Ensemble la vie de Messire Jacques Amyot. Avec le catalogue des seigneurs et dames illustres de la maison de Melun (Paris 1628, 4°).

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