Lettre 961 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam, le 28 décembre 1693]

Je ne sai Monsieur mon tres cher cousin, à quoi attribuer votre long silence [1]. Le mien ne doit pas vous etonner puis que je vous ai tant de fois • marqué que l’on interceptoit mes lettres, et que cela m’a fait resoudre à n’ecrire presque à personne.

Avant que de vous parler de mon etat present, j’ai une priere à vous faire concernant une femme du Mas d’Azil, qui m’a ecrit une lettre depuis peu. Elle signe Rachel Cavé [2]. Son mari etoit marechal ferrant dans les troupes de Brandebourg, et est mort depuis quelques mois. Il epargnoit de l’argent et en avoit donné à garder à un marchand d’Amsterdam natif de Saverdun (il se nomme Daspe [3]) pour environ 1 000 florins de ce pais ci qui sont à peu pres quatre cens ecus. Mr Daspe lui en donna une promesse laquelle ce marechal nommé Louis Mercier [4] me pria de lui garder, et je lui donnai un billet par où je reconoissois que j’avois en depot cette promesse. La veuve croiant que j’ai l’argent m’ecrit de ne m’en dessaisir pas que par son ordre, et me prie de lui repondre. Ayez la bonté de lui faire savoir que j’ai recu sa lettre et qu’elle soit asseurée que son argent est en bonnes mains ; que Mr Daspe • ne le donnera qu’à bonnes enseignes à celui à qui il ap[p]artiendra.

Passons à ce qui regarde mon etat. Vous saurez que le 30 d’octobre dernier / la pension de cinq cens francs, et la permission que j’avois de faire des lecons publiques et particulieres me furent otées par le Conseil de cette ville, • qui est composé de 24 personnes qu’on nomme en flamend « Wroeschapl [5] ». Les bourgmestres qui sont 4 en nombre, et tirez de ces 24 me firent savoir cette resolution sans me dire pourquoi ils m’otoient ce qu’ils m’avoient accordé l’an 1681. J’ai seu que plusieurs membres du conseil s’opposerent vigoureusement à cette injustice, mais la pluralité des voix l’emporta. Distinguons la cause de ceci d’avec le pretexte. Le pretexte dont ils • colorent leur conduite quand on leur en parle en particulier, et qui fut meme allegué par quelques uns en opinant le jour qu’on m’ota ma charge est que le livre que je publiai ici l’an 1682 sur les Cometes contient des propositions pernicieuses et telles qu’il n’est pas d’un magistrat chretien de souffrir que les jeunes gens en soient imbus. Pour mieux faire valoir ce pretexte, les auteurs de ce complot ont obtenu par une longue suitte d’intrigues que quelques ministres flamens opiniatres, grands ennemis des etrangers, et de la nouvelle philosophie, • violens et seditieux examinassent le livre des Cometes et jugeassent qu’il contenoit une mauvaise doctrine. Tout cela s’est fait avec un grand mystere, et sans m’avertir de rien, et sans avoir egard aux declarations publiques que j’ai faites, et que j’ai cent fois renouvellées aux bourgmestres, aux ministres etc. en conversation, que j’etois pret de montrer que mes Cometes ne contien[n]ent rien qui soit contraire ou à la droite raison, ou à l’Ecriture, ou à la confession de foi des Eglises reformées. Une infinité d’honnetes gens sont ici dans l’indignation d’une conduite si violente, et qui ne se pratique point dans l’Eglise romaine, car on y ecoute un auteur accusé d’heterodoxie, et on l’admet à donner des eclaircissemens, ou à retracter ses erreurs.

Cela mon cher cousin, doit diminuer vos regrets de n’etre point sorti de France ; vous serez cent fois meilleur reformé si vous ne voiez notre religion qu’où elle est persecutée. Vous seriez scandalisé si vous la voiiez où elle domine [6].

Venons à la cause de ma disgrace [7]. Vous devez savoir que le gouvernement republicain a cela de propre que chaque ville ou chaque bourg est composé de deux ou de plusieurs / factions. En Hollande il y a par tout deux partis. L’un est tres foible en credit, mais composé de gens de bien et d’honneur, l’autre domine fierement, et abuse comme il arrive presque toujours, de sa fortune. J’avois en venant ici mes patrons, mes bienfaiteurs, ceux qui m’accüeilloient civilement dans le parti foible, qui n’etoit pas alors si foible. J’ai toujours cultivé leur amitié, et ne me suis point accommodé aux maximes des courtisans ; je n’ai point cherché à m’insinuer dans l’esprit de ceux de l’autre parti qui s’elevoient de jour en jour, cela m’eut paru d’une ame lache et venale, ainsi une bourrasque etant survenüe dans cette ville il y a plus d’un an qui renversa une partie de nos magistrats, à la place desquels on en substitua d’autres de ce parti tout puissant, • la balance n’a pu etre egale, et pour montrer ce qu’on pouvoit faire contre ceux qui ne rampent pas devant ces nouveaux venus, et qui persistent dans leurs liaisons avec leurs anciens amis, on m’a cassé aux gages. Et comme le pretexte etoit des pretendus doctrines dangereuses à la jeunesse, il a fal[l]u qu’on ait joint la defense d’enseigner en particulier à celle d’enseigner en public.

Par là on a bouché les deux sources de ma subsistence ; je n’ai jamais eu un sou de mon patrimoine, jamais eu l’humeur d’amasser du bien, jamais eté en etat de faire des epargnes ; je me fondois sur ma pension que je croiois devoir durer autant que ma vie ; mais je vois à cette heure qu’il n’y a rien de ferme en cette vie. Vous pouvez juger que j’aurois de grandes raisons de m’inquieter pour l’avenir dans un pays où il fait cher vivre, mais par la grace de Dieu je n’ai encore senti nulle inquietude, mais une parfaite resignation aux ordres d’en haut [8].

Vous seriez surpris si je finissois sans vous parler du ministre francois qui a ecrit contre moi tant de libelles et tant de calomnies [9]. Je vous dirai que toutes ces calomnies sont tombées par terre, et qu’il n’y a eu que le livre des Cometes imprimé il y a pres de 12 ans qui ait eté mis en jeu ; ce sont d’ailleurs quelques ministres • hollandois de cette ville qui ont fait les poursuites contre moi clandestinement. Ces ministres m’en vouloient de longue main, parce qu’ils haissent les amis • et les patrons [10] que j’ai eus d’abord en cette ville, et qu’entetez d’ Aristote qu’ils n’entendent pas ils ne peuvent ouir parler de Descartes sans fremir de colere [11].

 

Le papier m’aiant manqué je reviens ici pour vous asseurer de toute ma tendresse, et pour vous demander la continuation de la votre. J’embrasse toute votre chere famille. S’il arrive quelque autre changement en mon etat je vous le ferai savoir.

Notes :

[1] Une seule lettre de Naudis a survécu, datée du 26 décembre 1698 : d’autres ont sans doute été supprimées par lui-même ou par son fils, puisqu’ils ont successivement hérité des papiers de Bayle. La dernière lettre connue de Bayle adressée à Naudis est celle du 10 septembre 1693 (Lettre 940), où il faisait état d’une lettre où son cousin « prenait part à ses intérêts » peu avant son expulsion de l’Ecole Illustre.

[2] Cette lettre de Rachel Cavé ne nous est pas parvenue.

[3] Sur M. Daspe (ou d’Aspe), voir aussi Lettre 745, n.4.

[4] Nous ne saurions identifier plus précisément Louis Mercier, maréchal-ferrant dans les troupes de Brandebourg.

[5] L’orthographe de Bayle de ce terme hollandais, vroedschap, désignant le conseil municipal, donne une idée de l’attention qu’il prêtait à la langue et à la culture des Provinces-Unies. Sur la destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre, voir Lettre 950, n.1.

[6] Forte expression de l’écœurement éprouvé par Bayle à l’égard de toutes les Eglises dominantes, qui l’a conduit peut-être au refus de toutes les « religions » : l’interprétation de cette formule fait débat.

[7] Sur les causes de la destitution de Bayle, voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.229-234 ; H. Bost, Pierre Bayle, p.363-379 ; H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle », Introduction, p.54-60, et Lettre 950, n.2, 3, 4 et 5.

[8] Cette expression constitue une concession à la foi de son cousin et à la conception vulgaire de la Providence, car Bayle tient, avec Malebranche, que Dieu – s’il existe – agit prioritairement dans le respect de sa majesté et n’agit donc que par des lois générales, ne s’abaissant pas à s’en écarter en faveur de tel ou tel particulier.

[9] Pierre Jurieu.

[10] Allusion à Adriaan Paets, républicain : voir H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle », Introduction, p.17-31. Dans sa lettre du 2 février 1696 (Lettre 1080), Bayle fait allusion également à Josua van Belle, seigneur de Waddinxveen, comme son « patron » : cet ami de Paets était également du côté des républicains et se fit expulser du conseil municipal pour cette raison.

[11] Bayle avait déjà caractérisé les membres du consistoire hollandais comme des voëtiens : voir Lettre 953, n.12.

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