Lettre 965 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

[Rotterdam,] le 8 de fevrier 1694

A Monsieur Pinsson des Riolles docteur en droit

J’eus beaucoup de joye, Monsieur, quand j’ap[p]ris par notre bon ami Monsieur de La Roque que ma lettre vous avoit eté renduë [1]. J’aurois pu l’ap[p]rendre bien tot par vous meme si celui qui s’etoit chargé de me • faire tenir votre lettre n’avoit eté lent à ecrire à son correspondant d’ici Mr Leers, et s’il n’avoit oublié de lui marquer pour qui etoit votre lettre. Il est arrivé de là Monsieur que votre lettre datée du 24 decembre [2] n’a eté recuë ici que bien avant dans le mois de janvier, et que Mr Leers ne trouvant point d’ordre de la donner à quelcun, et ne pouvant la lire a eté plusieurs jours sans me la livrer. Il a fal[l]u que le hazard s’en soit melé, et que j’aie veu de votre ecriture parmi d’autres papiers chez ce libraire, et que cette agreable veuë m’ait porté à m’informer ce que c’etoit. Par là votre bonne et instructive lettre Monsieur qui couroit risque de se perdre est venuë entre mes mains.

Comme je puis beaucoup mieux me tirer de votre ecriture que Mr Leers [3], je lus sur le champ votre derniere lettre à quelques curieux de ce pays et qui dressent des bibliotheques, et ils ap[p]rirent avec tant / de joye ce qui s’y trouve touchant les livres nouveaux d’Italie que non seulement ils me remercierent et me feliciterent d’un commerce* avec un homme aussi bien informé que vous des nouvelles de lit[t]erature, mais qu’ils voulurent aussi que je leur laissasse tirer des extraits de votre lettre.

Mr Leers avoit envoié sans delai la lettre pour Mr Allix [4], mais comme il n’avoit aucun ordre là dessus de son correspondant, et qu’il n’avoit point lu celui que je recevois de vous, il n’a pris aucunes mesures pour retirer la reponse et vous la faire tenir. J’ai eté autrefois des bons amis de Mr Allix ; il se facha un peu contre moi à cause que j’inserai dans mes Nouvelles de la rep[ublique] des lettres un eclaircissement de Mr Jurieu contre lui [5]. Depuis ce tems là notre commerce est interrompu, mais je trouverai des gens à Londres qui le solliciteront de repondre et • qui m’enverront sa reponse en cas que j’ap[p]renne qu’on ne la recoive pas à droiture c’est à dire que Mr Allix ne la fasse point tenir.

Je suis faché Monsieur que vous aiez paié le port au s[ieu]r Pellissier [6]. Cela n’etoit aucunement necessaire ; je souhaitte fort qu’il vous en soit fait restitution, car et la lettre pour moi et celle pour Mr  Allix sont venuës sous le couvert de Mr Leers [7].

L’article d’ André Alciat est imprimé et ainsi ce ne sera que pour la 2 e edition (si elle se fait jamais) que je pourrai profiter de vos excellens memoires sur les professeurs de Bourges [8] / qui sans doute seront alors imprimez.

Je suis bien faché de n’avoir rien de curieux à vous ap[p]rendre en revanche de tant de belles curiositez que votre dernïere lettre m’a fait savoir, on n’imprime rien ici de nouveau ; tout ce que font les libraires pour n’etre pas tout à fait oisifs est de rimprimer des livres des autres pays ; ils viennent de rimprimer Brantome [9], Bassompierre [10], les Memoires de de Pontis [11] [ sic] et un gros in 4° latin d’un theologien allemand nommé Glassius [12]. Le libraire qui publie tous les mois des Lettres historiques sur les affaires du tems [13] a commencé de publier un recueil de jolies pieces tant en prose qu’en vers [14] ; il continuera[,] il les tire la plupart du Mercure galant. Il a mis dans son premier tome le Dialogue d’Hector et d’Andromaque lu par Mr Perrault à l’Academie [15]. Toutes les pieces de cet excellent auteur seront de bonne prise pour ce libraire, et si j’avois les deux contes dont vous me parlez [16], je les enverrois pour etre imprimez. Je vous suis infiniment obligé de la peine que vous voulez prendre de l’assurer de ma reconnoissance et de mes tres humbles respects.

Je vous suis d’ailleurs tres obligé de la part que vous prenez à la persecution que j’ai soufferte de la part de nos bigots et fanatiques [17]. Tous les honnetes gens de ce pays en murmurent, mais ils ne sont plus en regne ici et n’y seront que quand les choses auront pris une autre face.

Dans le memoire venu d’Italie dont vous avez eu la bonté de me faire part, je n’ai point vu les 3 volumes de l’ Histoire genealogique de la maison Caraffa ; ouvrage qui a couté 30 ans de travail au s[ieu]r Biagio Aldimari [18]. Il est imprimé à Naples depuis 2 ou 3 ans, et fort achevé en son espece. On ne vous a point / non plus marqué le 2 e tome de la Bibliotheca romana de Prosper Mandosio [19] in 4 où il continuë de coter les auteurs natifs de Rome, et le titre de leurs ouvrages[ ;] la plupart du tems il est trop sec. L’appendix de l’ Histoire d’Ethiopie par Mr Ludolf [20] imprimé l’année passée montre de plus en plus l’infatigable diligence avec laquelle cet auteur ramasse tout ce qui concerne les Abyssins. Mr Imhof vient de publier la 3 e edition de la Notitia Imperii Germanici [21]. Vous savez que ces sortes de livres doivent etre souvent renouvellez comme L’Etat de la France que l’on reimprime • tous les 2 ans [22]. Mr de La Roque pourra vous parler de l’ Etat present de Dannemarc composé par Mr Molesworth en anglois [23]. La Religion du gentilhomme qu’on vient de publier en francois traduite de l’anglois [24] n’est point ce qu’on s’imaginoit ; c’est l’ouvrage d’un bon et zelé protestant qui veut principalement fronder l’Eglise romaine. Mr Wharton a publié en Angleterre divers traittez de Beda le Venerable [25] dont quelques uns comme le commentaire sur la Genese et sur le cantique d’Habacuc n’avoient jamais eté imprimez. Un Allemand nommé Otto a fait imprimer le livre Rerum germanicaru[m] de Beatus Rhenanus [26] qui ne se trouvoit plus et y a joint à la maniere de son pays beaucoup de notes et d’illustrations. Le dessein d’un professeur de Leipsic de montrer que Constantin n’a pas eté chretien [27] roulera apparemment sur un examen de sa vie interieure, car on ne sauroit n[ie]r quant à l’exterieur qu’il ne fut chretien.

Je suis Monsieur votre tres humb[le] etc.

Notes :

[1] Il s’agit de la lettre de Bayle du 19 novembre 1693 (Lettre 955), dont Bayle pensait qu’elle avait été perdue, comme il l’écrivait à Pinsson le 23 décembre (Lettre 959 : voir n.2).

[2] Cette lettre du 24 décembre 1693, adressée par Pinsson des Riolles à Bayle par l’intermédiaire de Reinier Leers, ne nous est pas parvenue.

[3] L’écriture de Pinsson des Riolles est, en effet, particulièrement difficile à déchiffrer : voir Lettres 501 et 603, et notre illustration n° 6.

[4] Pierre Allix était devenu, en 1690, chanoine de Salisbury, auprès de l’évêque Gilbert Burnet. Il avait apparemment maintenu ses relations avec la communauté des huguenots réfugiés à Rotterdam, par l’intermédiaire de Reinier Leers, mais, comme Bayle l’explique ici, ses propres échanges avec le savant orientaliste s’étaient interrompus. Seules deux lettres de 1684 (Lettres 306 et 351) adressées à Bayle ont survécu.

[5] Bayle avait publié dans les NRL, juillet 1685, art. III, un « Mémoire sur le rap[p]ort des trois dimensions de la matiere avec la Trinité » de Jurieu ; Pierre Allix avait envoyé une critique sévère de cet écrit intitulée « Réponse au parallele des trois personnes de la Trinité, et des trois dimensions du corps », qui fut publiée également dans les NRL, août 1685, art. X. Jurieu proposa alors une « Replique aux remarques contre le parallele de la Trinité avec les trois dimensions de la matiere », publiée dans les NRL, septembre 1685, art. X. Nous apprenons ici qu’Allix s’était senti trahi par cette dernière publication et interrompit dès lors ses relations avec Bayle. Voir Lettre 458, n.1.

[6] Nous ne saurions identifier le sieur Pellissier : c’est peut-être un intermédiaire indélicat, comme le « domestique de M. de Harlay » qui se fit payer frauduleusement le port de plusieurs lettres : voir la lettre de Bayle à Nicaise du 10 mars 1698.

[7] Il s’agit toujours de la lettre du 24 décembre 1693 : voir ci-dessus, n.2.

[8] Les mémoires de Pinsson des Riolles sur les professeurs de droit de l’université de Bourges étaient promis depuis longtemps : voir Lettre 603, n.5, 6, 7. Il ne furent jamais imprimés.

[9] Memoires de Messire Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome : contenant les vies des dames galantes de son temps (Leyde 1693, 12°, 2 vol.).

[10] Memoires du mareschal de Bassompierre : contenant l’histoire de sa vie et de ce qui s’est fait de plus remarquable à la cour de France pendant quelques années ; reveus, et corrigés en cette nouvelle edition (Amsterdam 1692, 12°, 2 vol.).

[11] Les Mémoires du sieur de Pontis, officier des armées du Roy avaient été publiés une première fois en 1676 par Guillaume Desprez (Paris 1676, 12°, 2 vol.) ; une deuxième édition fut publiée par le même imprimeur deux ans plus tard (Paris 1678, 12°, 2 vol.) ; à Amsterdam parut alors chez Abraham Wolfgang une édition conforme à la première (Amsterdam 1678, 16°, 2 vol.) ; une édition conforme à la deuxième parut ensuite à Lyon chez Mathieu Libéral (Lyon 1692, 12°, 2 vol.) ; enfin parut chez André de Hoogenhuysen à Amsterdam une nouvelle édition conforme à la première (Amsterdam 1694, 16°, 2 vol.) : c’est à celle-ci que Bayle fait allusion dans la présente lettre. Voir l’édition critique des Mémoires de Louis de Pontis établie par A. Villard (Paris 2000), où elle explique le rôle joué par Pierre Thomas du Fossé dans l’établissement du récit authentique de la première édition et les motifs des corrections apportées par Port-Royal à la deuxième.

[12] Salomon Glass et Nicolas Inguard, Christus in peccatis nostris serviens, seu dicti prophetici Esa. XLIII, 24, 25 : « servire me fecisti in iniquitatibus meis », etc. succincta et orthodoxa explicatio […] (Iena 1693, 4°).

[13] Les Lettres historiques contenant ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, dont l’auteur à cette date reste inconnu, paraissaient chez Adrien Moetjens à La Haye depuis 1692 : voir Dictionnaire des journaux, n° 822 (art. de P. Stewart), et Lettre 950, n.14, 15.

[14] Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant en prose qu’en vers (La Haye 1694-1701, 12°, 5 vol.).

[15] Cette composition de Charles Perrault, « Dialogue d’Hector et d’Andromaque. Tiré du sixiéme livre de l’ Iliade », avait paru d’abord dans un Recueil des pieces d’éloquence et de poësie qui ont remporté les prix donnez par l’Académie françoise en l’année MDCLXXXXIII. Avec plusieurs discours qui ont esté prononcez dans l’Académie, et plusieurs pieces de poësie qui y ont esté leuës en differentes occasions (Paris 1693, 12°), p.347-352. Reprise dans le recueil cité par Bayle (voir la note précédente), elle reparut dans le recueil des Discours, harangues et autres pièces d’éloquence de Messieurs de l’Académie françoise et autres beaux esprits (Amsterdam 1697, 8°, 2 vol.), i.47-51.

[16] Pinsson des Riolles avait sans doute évoqué une publication imminente de Perrault, Grisélidis, nouvelle, avec le conte de Peau d’asne et celui des Souhaits ridicules (2 e éd. Paris 1694, 12°).

[17] Bayle désigne ainsi sa destitution de sa chaire à l’Ecole Illustre de Rotterdam : voir Lettre 950.

[18] Biagio Aldimari, Historia genealogica della famiglia Carafa (Napoli 1691, folio, 3 vol.), recensée dans le JS du 25 janvier 1694.

[19] Prosper Mandosio, Bibliotheca romana, seu Romanorum scriptorum centuriæ (Romæ 1682-1692, 4°, 2 vol.) : voir Lettre 911, n.12.

[20] Job Ludolf, Appendix prima ad historiam æthiopicam (Francofurti ad Mœnum 1693, folio).

[21] Jacob Wilhelm Imhof réalisa la troisième édition de l’ouvrage de Nikolas Rittershausen, Notitia S. Rom. Germanici imperii procerum tam ecclesiasticorum quàm secularium historico-heraldico genealogica ad hodiernum imperii statum accomodata et in supplementum operis genealogici Rittershusiani adornata, editio tertia, locupletior (Tubingæ 1693, folio).

[22] Il semble que le premier ouvrage portant ce titre, État de la France, comme elle était gouvernée en l’an 1648. Où sont contenues diverses remarques et particularités de l’histoire de notre temps, ait été publié en 1649 sans adresse, puis réédité en 1650. En 1658, parut L’Etat de la France dans sa perfection et comme elle est à présent gouvernée. Où a été ajouté plusieurs recherches curieuses et nécessaires pour l’intelligence de l’histoire, jusques à présent. Avec les blasons, armes et fonctions des principaux officiers de la couronne, et de plusieurs grandes et illustres maisons de ce royaume. Ensemble les états des maisons du roi, de la reine, de M. le duc d’Anjou et de M. le duc d’Orléans. Le tout revu, corrigé et augmenté d’un traité des conseils du roi et des personnes qui les composent (Paris 1658, 12°), puis, en 1674, L’État de la France où l’on voit tous les princes, ducs et pairs, marêchaux de France, et autres officiers de la couronne : les évêques, les cours qui jugent en dernier ressort, les gouverneurs des provinces, les chevaliers des ordres, etc. (Paris 1672, 12°, 2 vol.), qui connut onze nouvelles éditions jusqu’en 1694.

[23] Robert Molesworth, An account of Denmark as it was in the year 1692 (London 1694, 8°). Voir aussi Lettre 970, n.22, et H. Mayo, Robert Molesworth’s « Account of Denmark » – its roots and its impact (thèse Ph.D. inédite, université d’Odense [Danemark du Sud] 2000) : https://anaccountofdenmark.wordpres....

[24] Sur cet ouvrage d’ Edward Synge, voir Lettre 947, n.12.

[25] Bedæ Venerabilis Opera quædam theologica, nunc primùm edita, necnon historica : antea semel edita : accesserunt Egberti archiepiscopi Eboracensis « Dialogus de ecclesiasticâ institutione » : et Aldhelmi episcopi Scireburnensis liber « De virginitate », ex codice antiquissimo emendatus (Londini 1693, 4°), édités par Henry Wharton (1664-1695), qui signe la dédicace.

[26] Jacob Otto, Beati Rhenani [...] libri tres institutionum rerum Germanicarum novantiquarum historicogeographicarum, etc. (Ulmæ 1693, 4°). L’ouvrage est recensé dans les Acta eruditorum d’août 1693, p.357-358.

[27] Nous n’avons su identifier ce professeur de Leipzig : on ne trouve rien à ce sujet dans les Acta eruditorum des années 1692, 1693 et 1694.

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