Lettre 969 : Pierre Isarn de Capdeville à Pierre Bayle

• A Amsterdam le 27 fevrier 1694

Monsieur

Je viens d’ap[p]rendre un fait qui est, à mon avis, le denouement de la piece qu’on vous a faite en tournant malicieusement sur un [1] vous par une interprétation maligne un evenement qui regarde autant votre aversaire que vous meme, c’est que Messieurs les Etats de Hollande ne veulent plus souffrir des Escholes Illustres dans leur province erigées sans leur permission [2] comme est cel[l]e de de [ sic] Roterdam, Dord, etc. et qu’en vertu de cette resolution on a fait defence à Monsieur Til d’enseigner en public ni en particulier dans la ville de Dord [3][.] Je me persuade que vos ennemis sentant venir l’execution publique de cete resolution ont demandé de pouvoir prendre les devans en retaisant • la cause de la sup[p]ression de votre eschole, pour faire un vacarme de la deposition de votre person[n]e / pour donner lieu aux soupsons et aux medisences qu’on a rependues contre vous, et meme pour donner quelque pretexte aux vexations qu’on s’efforca de vous faire d’abord dans le consistoire ou j’ap[p]rens qu’on renouvele les poursuites intentées, depuis que votre adversaire a levé en public la ban[n]iere de ses fureurs qu’il deploie sans en [éprouver] aucune honte sur la chaire de verité [4][.] J’espere que je me serai pas trompé dans la decouverte que je croi avoir faite du fondement de la conduite de vos magistrats envers vous, ainsi je serai tres aise d’estre obligé de retracter le sentiment où j’avois esté à cest egard[.] Je croi aussi que cela pourra peut estre faire ouvrir les yeux à ceux qui voudront vous juger dans une autre jurisdiction pour ne s’arreter point à un prejugé sup[p]osé et [qu]i quand meme il seroit veritable ne devrait etre d’aucun poids.

Mr Brassard vous a ap[p]ris le bruit qu’on a / rependu à Montauban de vostre afaire [5], c’est un triumphe fort lasche et qui retombera à la confusion de ceux qui s’en veulent glorifier, un des plus honestes hom[m]es de cete ville m’en ecrit en ces termes, « L’on parle ici diversem[en]t de Mr Baile. Les uns disent qu’il est à Paris les autres à Rome et les autres à Roterdam et l’on ne scait au vrai ce que c’est de son af[f]aire et en quoi il peut avoir failli, un hom[m]e de cest importance est à plaindre. Ecrivés nous ce que c’est. » J’ai eu jusques ici la discretion de n’en rien ecrire bien qu’on m’ait si fort barbouillé* dans le monde [6], mais puisque le scandale ne peut estre absolument evité il faut le diminué [ sic] en disant les choses comme elles sont[ ;] c’est ce que je m’en vai faire au premier jour[.]

J’ai prié Mr Basnage de vous communiquer deux epigram[m]es qu’on a faites pour repondre à ce que Mr Leideker a dit a M rs les bourgmestres d’Amsterdam en leur dediant un gros livre [7][ :] qu’ils avoient donné de si grosses pensions aux ministres refugiés qu’ils etoient ici bien plus heureux que dans leur patrie[.] Il les a trouvées assez bonnes et justes, cest auteur n’a plus rien dit contre moi dans ce livre, mais il menace de se vanger dans un autre qu’il va publier [8].

Je vous souhaite toute sorte de repos et suis tout à vous Isarn

 

A Monsieur / Monsieur Baïle / professeur en philosophie / A Roterdam •

Notes :

[1] Ce mot existe bien dans le texte autographe, mais il semble constituer un lapsus de la part d’ Isarn : sa phrase fait mieux sens sans ce mot.

[2] Les Ecoles Illustres étaient essentiellement des établissements urbains destinés à servir les études supérieures, mais les Etats de Hollande tenaient à protéger le statut exclusif de l’université de Leyde et pouvaient interdire aux autorités locales de fonder une Ecole Illustre. Celle-ci différait de l’université en ce qu’elle ne bénéficiait pas d’une jus promovendi. Voir W. Frijhoff, « École illustre », in G. van Gemert et al. (dir.), Orbis doctus, 1500-1850. Perspectieven op de geleerde wereld van Europa : plaatsen en personen. Opstellen aangeboden aan Prof. dr. J.A.H. Bots (Amsterdam-Utrecht, 2005), p.67-88.

[3] Salomon van Til (1643-1713), ministre calviniste à partir de 1666, professeur de theologie à l’Ecole Illustre de Dordrecht (1684-1702) et à l’université de Leyde (1702-1713), était un auteur fécond, membre du camp coccéien marqué par ses sympathies à l’égard du cartésianisme. Voir D. Nauta (dir.) Biografisch Lexicon voor de geschiedenis van het Nederlandse protestantisme (Kampen 1978-2006, 6 vol.), iv.424-428.

[4] Allusion à l’intervention de Jurieu à la séance du consistoire du 13 décembre 1693 : « Monsieur Jurieu, l’un des pasteurs de cette Eglize, a declaré au consistoire qu’il ne pretendoit plus estre partie de Monsieur Bayle et qu’il regardoit l’affaire entre luy et ledit sieur comme terminée par la destitution de sa charge quy a esté prononcée audit sieur Bayle par M rs les bourguemaitres ; mais qu’il prioit la compagnie d’avoir egard au grand scandale que souffrent plusieurs ames chrestiennes de voir approcher ledit sieur Bayle de la table sacrée. Sur quoy la compagnie a jugé qu’elle n’estoit pas assés nombreuse et que l’affaire estoit trop importante pour estre commencée aujourd’huy, et a resolu d’y travailler aprés les Cenes. » Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.183.

[5] Voir la lettre du 8 mars 1694 adressée aux frères Bruguière (Lettre 971), où Bayle fait état d’une lettre de la part de Marie Brassard : « Ma belle sœur m’a ecrit qu’un refugié à Geneve avoit ecrit à Montauban que j’avois perdu ma ch[arge] pour une autre raison que pour le livre des Cometes. Ce sont des faussetez visibles et connues ici d’un chacun. Il est certain que le livre des Cometes est la seule cause et le seul pretexte dont mes ennemis se sont servis. » C’est sans doute à cette nouvelle que Pierre Isarn fait allusion : il l’a apprise d’ Isaac Brassard, qui la tient, comme Bayle, de sa fille. On voit que Bayle est très sensible à cette question et tient à exclure toute allusion aux causes politiques possibles ( Avis aux réfugiés, « cabale » du projet de paix de Goudet) : voir Lettre 950, n.2, 3, 4 et 5.

[6] Allusion, sans doute, aux démêlés d’ Isarn avec Jurieu, dont il avait dénoncé la doctrine sur la nécessité du baptême : voir Lettres 106, n.6, 159, n.35, 813, n.1.

[7] Il s’agit du livre de Melchior Leidecker (1642-1721), professeur de théologie à Utrecht, De veritate fidei reformatæ, ejusdemque sanctita libri III : sive commentarius ad catechesin Palatinam, quo principia fidei demonstrantur 6 theologiæ practicæ medulla exhibetur (Ultrajecti 1694, 4°), qui est dédié à la ville d’Amsterdam. Basnage de Beauval ne fait pas mention dans l’ HOS de cet ouvrage de Leidekker ni des épigrammes envoyées par Pierre Isarn.

[8] Il s’agit sans doute de l’annonce du livre de Melchior Leidecker qui devait paraître l’année suivante : De Historia Jansenismi libri VI. quibus de Cornelii Jansenii vita et morte, nec non de ipsius et sequacium dogmatibus disseritur (Trajecti ad Rhenum 1695, 8°), et auquel Isarn devait être très attentif : voir la lettre de Bayle à Pinsson des Riolles du 18 août 1695 (Lettre 1051), n.18, et la correspondance manuscrite entre Kuiper et Leidekker : La Haye, KB : 72 D 2 et 72 C 49.

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