Lettre 974 : Pierre Bayle à Madame Blondel de Tilly

[Rotterdam, entre le 14 et le 26 mars 1694]

… l’un pour Mr  Grævius l’autre pour Mr Bauldry vos bons amis [1]. J’ai une autre grace à vous demander Madame [2][,] c’est que la première fois que vous ecrirez à Monsieur l’eveque d’Avranches [3] vous aiez la bonté de l’assurer des profonds respects que j’ai pour lui et de l’admiration continuelle où je suis de ses eminentes qualitez, de son savoir immense, de sa belle latinité, de ses vertus, et de tout ce en un mot qui fera un jour la matiere du plus bel eloge qu’on ait jamais fait d’un prelat de l’Eglise gallicane. Je me fais un plaisir incroiable de marquer ces sentimens dans mon Diction[n]aire lors que l’occasion de parler de lui et de le citer m’est • offerte. Mr Basnage n’a pas manqué de me faire savoir les honnetetez de ce grand homme pour moi ; comme vous l’en aviez chargé [4]. •

 

A Madame / Madame de Tilly / A Utrecht

Notes :

[1] A Jean George Graefe (Grævius), professeur d’histoire à Utrecht, et à Paul Bauldry (Baudrius), professeur d’histoire de l’Eglise à Utrecht et gendre d’ Henri Basnage de Beauval, Bayle envoyait son Addition aux « Pensées diverses sur la comète » : c’est ce que confirme la réponse de M me Blondel de Tilly datée du 26 mars 1694 (Lettre 975).

[2] M me Blondel de Tilly (1633-1699) était la fille de Tobie (ou Michel) de Saint-Contest, trésorier extraordinaire des Guerres à Caen, et de Jeanne Le Révérend de Bougy. Son mari était seigneur de Tilly-sur-Seules, dans le Calvados, où une Eglise calviniste exista un temps au XVI e siècle. M me de Tilly était veuve en 1673, et peut-être depuis plusieurs années déjà. Femme d’une culture exceptionnelle, elle fut très liée avec Pierre-Daniel Huet et avec le ministre Pierre Dubosc, lui-même beau-frère de Jacques Moisant de Brieux, parent des Saint-Contest. Elle avait au moins deux sœurs : l’une, M me de Cagny, fut la mère de Gédéon Ménage, sieur de Cagny et de Couvert, qui épousa, en 1681 à Charenton, Suzanne Monginot de La Salle, fille du médecin François de Monginot ; Gédéon Ménage devait être emprisonné après la Révocation en même temps que son beau-père et tous deux firent partie du petit groupe qu’on expulsa du royaume en mai 1688 à la suite de leur résistance inflexible aux tentatives des convertisseurs. L’autre sœur de M me de Tilly, M lle de Saint-Contest, était de beaucoup sa cadette : le 2 mai 1684, dans une lettre à son fils Isaac, le ministre Jean Claude raconte qu’elle écrit alors sous sa dictée une explication de l’Epître aux Hébreux : elle habitait donc Paris à cette époque. Trois lettres de cette dernière adressées à Pierre-Daniel Huet (BNF f.fr. 11.911, f. 99 (55), 101 (56), 119 (67)) datées du 2 novembre 1699, du 10 février 1700 et du 10 mai 1700, donnent quelques renseignements sur sa sœur M me de Tilly et indiquent que celle-ci sortit de France en août 1685 et que son unique petit-fils mourut dans les premiers mois de 1700. M lle de Contest se réfugia probablement aux Provinces-Unies en même temps que sa sœur aînée : la Vie de Pierre Du Bosc (Rotterdam 1694) par Philippe Le Gendre nous apprend que « M me de Tilly et M lle de Saint-Contêt [...] aussi contentes dans le triste état où la persécution les a réduites qu’elles l’ont jamais paru dans l’abondance, la prospérité et l’élévation où elles étaient en France » (p.155) habitèrent à Rotterdam au début de leur séjour aux Provinces-Unies et que leur amitié adoucit les derniers jours de Du Bosc (qui mourut le 2 janvier 1692). Quant à M me de Cagny, il est possible qu’elle se soit sauvée avec ses sœurs ; en tout cas, elle était aux Provinces-Unies en 1694 au plus tard ; son fils avait été tué au siège de Limerick en 1690, comme officier de l’armée anglaise, et sa belle-fille et ses petits-enfants étaient restés en France : voir Douen, iii.224 sqq. et 284 ; BSHPF, 42 (1893), p.298, n.1 ; E. Labrousse, Inventaire, p.398. Il ne faut pas confondre cette correspondante de Bayle avec la comtesse de Tilly, femme de Claude ’t Serclaes, gouverneur de Maastricht, dont il est question dans les lettres de Jacques Du Rondel et dans le DHC, art. « Reckheim » et « Tilly » ; comme son mari, Anne-Antoinette d’Aspremont, comtesse de Reckheim, était catholique.

[3] Pierre-Daniel Huet (1630-1721), évêque de Soissons (1685), puis d’Avranches (1692), faisait partie du réseau des amis parisiens de Bayle et celui-ci le saluait par leur intermédiaire, mais il n’existe pas de traces d’éventuels échanges directs entre les deux érudits : voir L. Caminiti Pennarola (éd.), Lettres inédites de Gilles Ménage à Pierre-Daniel Huet (1659-1692) (Naples 1993). Sur Huet, voir C. Bartholmess, Huet ou le scepticisme théologique (Paris 1849) ; A. Dupront, Pierre-Daniel Huet et l’exégèse comparatiste au XVII e siècle (Paris 1930) ; L. Tolmer, P.-D. Huet, humaniste-physicien (Bayeux 1949) ; A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.316-327 ; A. Shelford, Faith and glory : Pierre-Daniel Huet and the making of the « Demonstratio evangelica » (1679) (Ph.D., Princeton University 1997) et Transforming the Republic of Letters : Pierre-Daniel Huet and European intellectual life, 1650-1720 (Rochester, N.Y. 2007). ; E. Rapetti, Pierre-Daniel Huet : erudizione, filosofia, apologetica (Milano 1999).

[4] Huet figure assez souvent dans la correspondance de Basnage de Beauval, comme dans celle de Leibniz, de sorte qu’il constitue un excellent exemple de l’enchevêtrement des réseaux de correspondance. Dans le périodique de Basnage de Beauval, on suit de très près les publications de Huet : la Demonstratio evangelica (novembre 1687 ; juillet 1690) ; Censura philosophiæ cartesianæ (mai et octobre 1689 ; février 1695) ; Alnetanæ Quæstiones de concordia ratione et fidei (juin 1691) ; De la situation du Paradis terrestre (novembre 1691 ; mars 1692 ; février 1694 ; avril 1698) ; Nouveaux memoires pour servir à l’histoire du cartesianisme (novembre 1692 ; février 1693) ; Traitté de l’origine des romans (juillet 1693) ; Poëmata latina et græca (février 1694). Voir aussi la lettre de Leibniz à Nicaise du 5 juin 1692, où il salue Huet par l’intermédiaire de son correspondant (et lui demande également de faire suivre une lettre à Nicolas Thoynard) ; le philosophe de Hanovre était évidemment très sensible à la critique par Huet du cogito cartésien, mais il restait très réticent à l’égard des excursions de Huet dans le domaine du scepticisme (éd. Gerhardt, ii.534, 562).

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