Lettre 976 : Gabriel d’Artis à Pierre Bayle

A Amsterdam ce 6 avril 1694

Monsieur

Je me serois un peu plus • pressé à vous témoigner ma reconnoissance pour le livre que vous m’avés envoyé [1] si je n’avois cru qu’il seroit bon d’attendre une occasion pour vous envoyer ma lettre sous couvert d’ami. Mr d’Oules [2] me la procure et je me sers de la commodité pour vous dire que j’ai lû vôtre ouvrage avec beaucoup d’attention et qu’il a produit en moi les sentimens que vous trouverés exprimés en termes generaux dans l’un des deux journaux que je vous envoye. Je n’ai pas osé y joindre les precedens de peur de grossir trop le pacquet. Vous verrés sur la fin de celui d’hier que je me dois bien tôt transporter à Hamburg [3] pour le continuer en ce païs là • avec un privilége fort étendu que cette ville m’a accordé pour cela. J’espere que j’aurai l’honneur de vous voir avant de partir pour ce païs là parce que ma femme a envie de voir les villes de Hollande avant de retourner en Allemagne.

J’auroi l’honneur de vous entretenir alors plus particulièrement. Il y a des gens qui • vous font auteur d’un ecrit volant qui porte denontiation contre Mr Jurieu d’une hæresie dans la morale [4] et nous en avons vû un depuis qui s’inscrit en faux presque contre tous les faits avancés dans cét écrit [5]. Je ne sai à quoi tout cela pourra aboutir[,] je prie Dieu que ce soit à bien[.] • Conservés moi toujours l’honneur de vôtre amitié[.]

Je suis de tout mon cœur Monsieur vôtre tres humble et tres obeissant serviteur D’Artis

 

A Monsieur/ Monsieur Baile professeur/ en philosophie/ A Rotterdam •

Notes :

[1] Gabriel d’Artis recense l’ Addition aux « Pensées diverses » dans la livraison du 29 mars 1694 de son Journal d’Amsterdam, contenant divers memoires curieux et utiles sur toutes sortes de sujets, p.96-98.

[2] Jean d’Oules (Doules, Doulez) (?-1708), ancien ministre de Saverdun ou d’Anglès (près de Castres), puis d’Utrecht et de La Haye. Bayle l’avait connu à Puylaurens et l’avait retrouvé à Genève en 1670.

[3] La livraison du 5 avril s’achève en effet sur le mot « fin » (p.114). Sur Gabriel d’Artis, qui emporta avec lui son Journal d’Amsterdam, récemment lancé, et le rebaptisa Journal de Hambourg, voir Lettre 934, n.1.

[4] Il s’agit bien d’une nouvelle dénonciation de Jurieu par Bayle, Nouvelle hérésie dans la morale touchant la haine du prochain, prêchée par M. Jurieu dans l’église wallonne de Rotterdam, les dimanche 24 de janvier et 21 de fevrier 1694 (s.l. [2 mars 1694], 4° ; OD, ii.814-816).

[5] Il s’agit sans doute de la réponse de Jurieu, Réflexions sur un libelle en feuille volante, intitulé « Nouvelle hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain, prêchée par M. Jurieu, et dénoncée [...] à toutes les Eglises réformées », etc. (s.l.n.d. [avril 1694], 4°). Dans les actes du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, on indique à la date du 14 mars 1694 : « Monsieur Jurieu a representé à cette compagnie qu’on a fait courir en plusieurs lieux un certain libelle en feuille volante, intitulé Nouvelle heresie dans la morale, touchant la hayne du prochain, prechée par monsieur Jurieu, et denoncée à toutes les Eglises reformées, et qu’il avoit passé deja quelque tems resolu de faire imprimer les deux sermons sous pretexte desquels on pretend le blamer dans cet escrit, et que ledit libelle l’obligeoit maintenant à faire hater l’impression desdits sermons, et que pour ce sujet il demandoit que cette compagnie voulût nommer des commissaires pour examiner lesdits sermons et particulierement aussi le susdit libelle pour veoir si les faits qui y sont avancez sont conformes à la verité ou non. La compagnie a accordé cette demande et a nommé commissaires pour cet effect messieurs de Superville, Van der Hoeven, Peysecœur, Claerhout et de Rochefort. » (éd. H. Bost, p.198). Jurieu ne devait pas publier les sermons en question, sans doute parce qu’il firent également l’objet d’une attaque d’ Henri Basnage de Beauval en deux pamphlets : Considérations sur deux sermons de M. Jurieu : où l’on traite incidemment de cette question curieuse s’il faut haïr M. Jurieu (s.l.n.d. [1694], 8°), et M. Jurieu convaincu de calomnie et d’imposture (s.l.n.d. [1694], 12°). Comme l’indique E. Kappler, Jurieu publie, dans sa XXII e Lettre pastorale, III e année, p.183a-b, sans en donner la date, une « Résolution des seigneurs deputez des Etats de Hollande » ordonnant l’arrêt de la circulation des pamphlets de Basnage de Beauval, et il devait y répondre explicitement dans son Apologie pour les synodes et pour plusieurs honnêtes gens déchirez dans la derniere satyre du sieur de Beauval, intitulée « Considérations sur deux sermons, etc. où l’on traite incidemment de cette question curieuse s’il faut haïr M. Jurieu ». A l’« Apologie », sont ajoutées les preuves que le sieur de Beauval est complice de l’auteur de l’« Avis aux refugiez » ; pour servir, avec les nouvelles et dernieres convictions, de troisième partie du procès (Rotterdam 1694, 4°), imprimée par Abraham Acher. Voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 56 et 06. Bayle s’étend longuement sur la doctrine de Jurieu dans le DHC, art. « Zuerius Boxhornius (Marc) », rem. P.

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