Lettre 977 : Pierre Isarn de Capdeville à Pierre Bayle

• A Amsterdam le 2 avril 1694 [1]

Monsieur

Depuis que j’ai receu et leu votre dernier livre [2] j’ai esté plusieurs fois sur le point de vous ecrire pour vous remercier de l’hon[n]eur que vous m’avez fait en particulier par le don de cest exemplaire et du plaisir que j’ai receu avec tous les hon[n]etes gens des verités que vous avés ap[p]rises au public[.] J’en dirai plus particuliere[men]t mon avis quand il en sera tems. Il survient tous les jours tant d’autres af[f]aires que je ne croi pas qu’il y ait de place sur le bureau pour la votre, car aussi elle n’est guere du gibier de la plupart des juges. Je voi que votre partie [3], dont l’ulcere malin va tousjours croissant comme la gangrene, s’ac[c]roche et s’acharne aux nouveaux incidens avec plus de fureur[,] ce qui lui fait en quelque facon démordre de ses premieres rages, on l’a touché au vif en dernier lieu sur sa passion favorite qui est la vangeance et je croi que ce sera desormais sa grande af[f]aire au moins si l’on le suit comme je le croi juste et necessaire[.]

Monsieur de Beauval me mande* que celui qu’il croit auteur de la denontiation la soutiendra[,] au moins qu’il ne manquera pas de faire les reflexions necessaires sur cel[l]es que vient de publier ce superbe misantrope [4], s’il s’est dedit, comme la voix publique l’en convaincra par tous ses auditeurs, le denontiateur aura obtenu ce qu’il avoit recherché, mais il le pourra tousjours surprendre en faute / dans les miserables coq à l’ane dont il voudroit etourdir les gens com[m]e quand il allegue l’exemple du magistrat pour autoriser les effects de la haine du prochain chimeriquement distinguée sur son papier lors qu’elle est si confondue dans son cœur et dans tous les transports qu’il en fait eclater[.] Il a d’ailleurs ramené tant d’autres choses pour se faire bat[t]re en rap[p]elant la fausse purgation de ses vieux pechés que je m’asseure qu’on lui remet[t]ra encore une fois devant les yeux d’une maniere plus forte la confusion à laquelle il a paru jusques ici insensible par un endurcissement eton[n]ant[,] mais sur tout il est tres juste qu’on le pousse sur le fait du sin[ode] de Breda [5][.] Je ne doute pas que les auteurs des observations sur ses livres, qu’il maltraite avec toute cet[t]e assamblée par laquelle il se pretend justifié[,] ne demandent reparation de ceste insulte, mais outre que je ne scai pas s’ils l’obtiendront, la satisfaction ne seroit jamais entiere n’etant pas aussi publique que son incartade[.] Ainsi je croi qu’il seroit fort a propos à tous egards qu’on publiat le jugement que le sin[ode] de Breda a fait de sa personne et de ses ecrits et qu’on fit la dessus un com[m]antaire juste et precis[.] Mr de Beauval pourra com[m]uniquer les pieces à ceux qui les voudront metre en œuvre, ou bien on pourrait les avoir d’ailleurs, il faudroit 1° faire voir que ceste assemblée etoit composée de tous ses amis qui ne lui ont jamais manqué ; 2° par quels principes on s’est / determiné si par charité et par suport, par prudence à l’égard des ennemis de dehors et par deference aux puissances du dedans, 3° que dans le fonds on a rejeté ses opinions sur son conte com[m]e parle le sinode et qu’on l’a toléré. 4° En rap[p]elant le fonds des matieres[,] meme faire voir que cet[t]e tolerance est de cel[l]es qu’il condanne si fort pour des choses tres considerables. 5° Que malgre tout l’artifice et toute la souplesse des circumlocutions[,] on l’a condamné dans le fonds et que parmi des equivoques et des contradictions manifestes il demeure tousjours noté* et sa doctrine condamnée, car 6° on sup[p]ose pour le declarer ort[h]odoxe des choses qu’on ne demontre point et qui ne se peuvent demontrer, sc[ilicet] que ses sentimens puissent revenir aux notres ou estre conciliés, 7° on sup[p]ose qu’il se range pour la pratique à notre discipline et le contraire paroit dans ses derniers ecrits qu’il n’a point retractés, 8° on peut presser la force des termes rependus [ sic] par tous les articles, qu’il n’a pas menagé l’impor[tance] [6] , sur sa conduite passée dans les ecrits dont on se plaint et pour l’avenir dans les defences qu’on fait aux aggresseurs, et en mille autres choses on pourroit faire voir com[m]ant le sinode l’a justifié et quel jugement il a fait de ce prétendu fatras d’accusations et qu’enfin si le reste a esté laissé dans les balieures, c’est qu’en effect on a aprehendé la puanteur de ce bourbier où il estoit plongé jusques par dessus la tete[.] Enfin de ses insolances contre ses superieurs faites sans aucune ocasion et sans le moindre pretexte on pourrait decouvrir la fausseté de ceux qu’il etend contre les particuliers[.]

Je voudrois pouvoir al[l]er plus loin. Je suis tout à vous /

J’ai retenu cette lettre depuis sa premiere date jusques à aujourd’hui 20 avril at[t]endant quelque reponce de La Haie et d’Utrec[h]t qui me devoient donner ocasion d’y ajouter quelque chose. Je voi par tout ce qu’on me dit de tous ces endroits que d’autres af[f]aires que la votre occuperont le bureau, on fait esperer quelque reponce aux Reflections qui remplira ap[p]aramment le desir que j’ai temoigné de voir les Observations ramenées des balieures [7][.] L’avis que le bonhom[m]e Brassard vous donna a fait son effect [8], le prof[esseur] [9] a esté si contant qu’il a dit qu’il se reservoit pour vous estre utile et qu’apres l’occasion passée il vous ecriroit pour vous remercier de votre beau presant[,] c’est a dire apres le sinode.

Je ne vous ai pas dit que Mr Leideker m’a repondu sans me repondre [10][.] Il dit que des François l’en ont prié, le peu qu’il a dit l’empeche de pretendre cause d’ignorance et cepandant il ne se defend en rien[,] ainsi son silence dans le fonds est un aveu de sa condannation, un ami d’Utrect m’a envoyé ces quatre vers à son occasion

Tu modo si taceas frustra Jurgabit Aristes

Securus spectare potes, quæ scribere tentat

tot cacodæmonas expertus, gladiosque timendos

unius miseri calamum contemne vetus non [11].

C’est a propos de l’epigramme dont je vous ai parlé[,] la pointe avoit esté ainsi ebauchée sans mesure et sans quantité
Amstela profugos hospitante ministros

jure fæliciores Leidekere Canis

Loiolitico sublatos abesse hoste

ni tu, Zoile, pejor hostis Esses [12] .

Notes :

[1] La lettre est bien datée du 2 avril, mais elle comporte un post-scriptum daté du 20 du même mois.

[2] Bayle avait sans doute envoyé à Pierre Isarn un exemplaire de son Addition aux « Pensées diverses » : voir Lettres 944, n.6, 970, n.7, et 971, n.4.

[3] Pierre Jurieu.

[4] Dans ses Réflexions sur un libelle en feuille volante, intitulé « Nouvelle hérésie dans la morale », Jurieu se justifie ainsi (voir notamment p.3) : « Il est faux que M. J[urieu] ait fait l’éloge de ce mot de Timon le Misanthrope, “Je hay tous les hommes, les méchans à cause de leur méchanceté, et les bons parce qu’ils ne haïssent pas les méchans”. Il n’a approuvé que cette clause, “je hay les méchans à cause de leur mechanceté”, mais en la joignant à des maximes qui en ostent tout le poison. » Voir OD, V-2, p.671. Il se justifiait ainsi contre l’attaque que Bayle avait portée contre lui dans son pamphlet Nouvelle hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain : « Demandez à Mr Jurieu s’il a préché ces maximes, et obligez-le à publier les deux sermons tout tels qu’ils les a préchez : vous verrez qu’on ne vous impose point par cette dénonciation et qu’on ne vous a point dit la moitié du mal. Vous y lirez l’éloge de ce mot de Timon le Misantrope : “Je hai tous les hommes, les méchans à cause de leur méchanceté, et les bons à cause qu’ils ne haïssent pas les méchans.” Cette derniere exhortation vous regarde en particulier, Messieurs les pasteurs et les anciens des Eglises walonnes. » Le mot de Timon a été repris par Molière dans Le Misanthrope, acte I, sc. 1, v.118-120 : « Non : elle [mon aversion] est générale, et je hais tous les hommes : / Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants, / Et les autres, pour être aux méchants complaisants. »

[5] Dans l’avertissement (non paginé) du Recueil de divers traités concernant l’efficace et la nécessité du baptême (voir Lettre 1025 n.2), Isarn accuse Jurieu d’avoir déformé la doctrine traditionnelle du calvinisme au sujet du baptême en prétendant qu’il fallait administrer ce sacrement en dehors des moments cultuels prévus par la Discipline lorsque l’enfant risquait de mourir. « Cette entreprise inutilement tentée en France a été reprise avec beaucoup d’éclat dans ces Provinces, et se trouve soûtenuë avec opiniâtreté ; même depuis le jugement et les decisions des synodes des Eglises wallonnes. Après que celuy de Breda au mois d’aoust 1692 eut déclaré dans l’article 46 que selon nôtre discipline, le synode de Dordrecht et la pratique constante de nos Eglises, les enfans ne doivent être baptisez qu’aux jours et aux heures ordinaires des exercices publics de la religion, et que les Eglises qui y contreviennent seront censurées, cette même assemblée voulut bien prononcer en quelque maniere son jugement sur les plaintes de plusieurs Eglises contre l’un des membres de ce corps, et elle déclara dans l’article 53 que voulant finir ces disputes par un jugement qui se sente également de l’amour qu’elle a pour la paix et de son zéle pour la verité [...] à l’égard de la doctrine de M. Jurieu sur l’efficace du baptême, elle trouve que ne prenant point dans le fonds d’autres principes que ceux de nos Confessions de foi et se conformant d’ailleurs pour la pratique à l’usage de nôtre discipline, on doit juger supportable ce qu’il a de singulier sur la matiere. » Jurieu, qui avait à nouveau exposé ses théories sur le baptême deux ans plus tôt dans sa Seconde apologie (1692), p.43-45 ( OD, V-2, p.577-579), soutient dans l’ Apologie pour les synodes et pour plusieurs honnêtes gens (1694), p.8-12 ( OD, V-2, p.684-688) que le synode de Breda a considéré ses doctrines comme parfaitement orthodoxes.

[6] Isarn abrège sa formule de façon incompréhensible : « menagé l’impor ». Notre lecture est une conjecture : on peut penser qu’il avait l’intention d’évoquer « l’importance de l’enjeu [doctrinal] ».

[7] Isarn attend une réplique aux Réflexions sur un libelle en feuille volante, intitulé « Nouvelle hérésie dans la morale » que Jurieu avait opposées au pamphlet de Bayle : voir Lettre 976, n.4 et 5. Elle devait venir de Basnage de Beauval dans deux écrits : Considérations sur deux sermons de M. Jurieu et M. Jurieu convaincu de calomnie et d’imposture : voir Lettre 976, n.5. Dans la suite de l’avertissement de son Recueil de divers traités, Isarn estime que le synode de Breda (1692) a fait montre à l’égard de Jurieu de beaucoup d’indulgence en rendant, à l’égard de ses thèses sur le baptême, un jugement « qui range le sentiment de l’auteur dont il s’agit aussi bien que plusieurs autres qu’il a differens du commun de nos théologiens dans la classe des opinions théologiques tolerables entre les freres ». Ce jugement synodal n’est cependant pas dénué de critique : « Nous croyons encore que Mr Jurieu, sain dans ses sentimens propres sur l’immutabilité de l’essence de Dieu, dont il reconnoit des preuves dans l’Ecriture, comme il le declare dans sa 2 e Apologie, mais il nous semble qu’ il n’a pas assez ménagé l’importance de la vérité. » ( Livre synodal, 9 septembre 1692, art. liii. Nous soulignons.) Cette indulgence synodale n’empêcha pas Jurieu, dans son Apologie pour les synodes, de prétendre que ce synode l’avait « justifié contre toutes sortes d’accusations en jetant dans les balieures un fatras d’observations qu’on avoit presentées à cette assemblée contre sa doctrine : prétendant réhabiliter par ce moyen ses opinions singulieres et les remettre entre nos sentimens communs afin de continuer à les divulguer avec plus de succés ». Les « observateurs » sont les théologiens mandatés par le synode pour examiner les doctrines de Jurieu sur le « système de l’Eglise », l’efficace du baptême, le principe de la foi et l’immutabilité de Dieu et éclairer le synode pour qu’il se prononce sur leur orthodoxie. Estimant que le synode de Breda lui a donné raison sur ces différents articles, Jurieu considère comme négligeables les réserves qui ont été émises (voir Apologie pour les synodes, p.9 : OD, V-2, p.685).

[8] Bayle avait envoyé à Etienne Morin (Lettre 972) son Addition aux « Pensées diverses » en vue du synode de Tergoude (Gouda), où le ministre d’Amsterdam allait avoir l’occasion de le défendre contre les attaques de Jurieu : voir la lettre du 21 avril (Lettre 978), où Brassard cherche à rassurer Bayle sur le déroulement du synode.

[9] Il s’agit d’ Etienne Morin, professeur de langues orientales à l’Ecole Illustre d’Amsterdam : voir la lettre d’ Isaac Brassard du 21 avril 1694 (Lettre 978).

[10] Sur la polémique entre Isarn et Leidecker, voir Lettres 940, n.8, 945, n.16, et 948, n.23.

[11] « Pourvu que tu restes muet, Ariste se disputera en vain, / tu pourras regarder en sécurité ce qu’il tente d’écrire ; / ayant affronté tant de malins esprits et d’armes offensives, / ne méprise pas dans l’âge mur la plume d’un malheureux. »

[12] « Amsterdam hébergeant les ministres fugitifs, / tu les célèbres plus heureux que Leidecker, / fiers à bon droit de s’être éloignés de l’ennemi loyolitique [jésuitique] ; / toi, Zoïle, tu ne serais pas un pire ennemi. »

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