Lettre 983 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

• [Rotterdam, le 24 mai 1694]

Si vous n’avez pas eu de mes nouvelles mon tres cher Monsieur depuis que Mr Colladon passa par Rotterdam au mois de novemb[re] dernier et me communiqua la lettre que vous lui aviez ecrite [1], c’est que je n’ai pu encore rien decouvrir qui soit digne de vous, ni qui ap[p]roche meme de ce qui conviendroit à une personne fort eloignée de votre merite. Mr Colladon avec qui j’eus l’honneur de m’entretenir bien long tems la sepmaine passée vous dira les reflexions que nous fimes là dessus, et vous pourra temoigner la joye que ce seroit pour moi de vous voir en ce pays cy avec toute votre famille [2]. Je compterois cela pour la plus grande douceur que j’aye jamais sentie ou esperée en ma vie. Il sera si bien instruit de toutes les nouvelles d’Etat et de la Republique des Lettres tant de ce pays que de l’Angleterre, qu’il seroit inutile de vous en marquer ici quelque chose.

Il vaut mieux vous renouveller mes remercimens tres humbles pour les disputes de morale dont il vous a plu me faire present [3], je les ai lues avec beaucoup de satisfaction, et admirant la netteté de votre methode, et du choix de vos matieres. J’ai eté sur tout ravi de voir que votre sentiment sur l’obligation de suivre les mouvemens de la conscience errante est le mien sur lequel notre faux prophete [4] qui a dans le fond et tres nettement enseigné la meme chose m’a voulu faire passer pour impie. Vous etablissez que ce qui est fait contre la conscience errante est peché ; et que ce qui est fait selon la conscience errante lors que l’erreur est vincible est un peché, mais non pas lors que l’erreur est invincible. Voila justement mon opinion [5] ; / je n’ai dit ni plus ni moins que cela. Vous verrez ce que j’ai publié là dessus en dernier lieu dans mon Addition aux « Pensées sur les cometes » [6].

Je priai Mr Wetstein [7] libraire d’Amsterdam d’envoier à son correspondant de Bale par la foire de Francfort six exemplaires d’un livre que j’ai publié contre Le Systeme de l’Eglise de notre homme ; mon livre est intitulé Janua cœlorum reserata [8]. Ces six exemplaires vous seront envoiez de Bale, et vous aurez s’il vous plait la bonté d’en garder un et d’envoier les autres à notre ami de Geneve [9]. Lors que je chargeai Mr Wetstein de cela je faisois imprimer l’ Addition à mes Cometes [10], et comme le tems d’envoier les balles de livres à Francfort n’ap[p]rochoit pas, je lui dis que si quand il feroit le paquet du Janua cœlorum reserata ; l’ Addition etoi[t im]primée il y joignit six exemplaires. Or si je m’en souv[iens] bien, mon Addition fut distribuée par les villes de Hollan[de] à tems pour etre envoiée à Francfort, je ne doute donc point que Mr Wetstein n’en ait mis six exemplaires dans le paquet du Janua cœlorum. Voila pourquoi je ne chargerai pas d’un nouveau paquet Mr Colladon.

La Hollande et ses alliez esperent beaucoup de cette campagne, ce n’est pas que les habiles gens s’imaginent qu’on fasse aucune conquete, on suppose que la France sera en etat de defendre ses frontieres mais dès là qu’elle ne fera point de conquetes ni en Allemagne ni aux Pays Bas, on la compte pour vaincuë, et la disette des grains et d’argent qu’elle souffre [11], l’obligera à offrir l’hyver / prochain une paix dont on pourra raisonnablement se contenter. C’est ainsi que les plus sensez raisonnent. Le commun se represente la France comme un pays que la famine et la mortalité rendent un desert affreux, et qui sera au premier occupant dès cette année ou la suivante.

J’embrasse de tout mon cœur la chere Mademoiselle Constant et suis de toute mon ame mon tres cher Monsieur votre tres humb[le] et tres obeissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 24 de mai 1694

 

Mon Dictionaire roule encore sur la lettre A [12].

Je corrigeai avant hier la 92 e feuille qui va jusqu’à la 368 e page. Il sera de deux volumes in folio ; chacun de 1 200 pages. La lettre A est beaucoup plus longue que les autres ne pourront etre ; le meme incon[ve]nient se trouve dans Moreri.

 

A Monsieur/ Monsieur Constant f[idele] m[inistre] d[u] s[aint] E[vangile]/ et professeur en philosophie/ A Lausanne

Notes :

[1] Sur M. Colladon, beau-frère de David Constant, voir Lettre 761, n.4. La lettre de Constant à son beau-frère, qui aurait été communiquée à Bayle, ne nous est pas parvenue. David Constant avait épousé Marie Colladon, fille d’ Esaïe Colladon et de Marguerite Cottier. Esaie et Marguerite avaient eu trois garçons, Germain (1646-1727), David et François. Nous n’avons su déterminer lequel est le beau-frère qui voyageait fréquemment entre Genève et Rotterdam. Il se peut qu’il s’agisse de Germain, qui revint de Londres avec Jean-Alphonse Turrettini en 1693 pour siéger au conseil des Deux-Cents ; en 1698, il fut précepteur à Paris : voir Pitassi, Inventaire Turrettini, s.v.

[2] Ce projet de Constant, que Bayle chercha à faciliter, ne devait pas aboutir.

[3] David Constant, Systema ethico-theologicum viginti quinque disputationibus in Academia Lausannensi habitis absolutum (Lausannæ 1689, 8°).

[4] Pierre Jurieu.

[5] Bayle résume sa propre doctrine de la « conscience errante », exposée dans le Commentaire philosophique : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.555-591 ; Bayle, De la tolérance. Commentaire philosophique, éd. J.-M. Gros (Paris 2006), Introduction, p.28-41 ; G. Mori, Bayle philosophe (Paris 1999), ch. 6, p.273-320 ; H. Bost, Pierre Bayle (Paris 2006), p.267-275.

[6] Sur l’ Addition aux « Pensées diverses », par laquelle Bayle répondait en 1694 à la Courte revue de Jurieu, voir Lettres 944, n.6, 970, n.7, et 971, n.4.

[7] Sur Henrik Wetstein, le célèbre éditeur installé à Amsterdam, voir Lettre 285, n.5.

[8] Le pamphlet de Bayle, Janua cœlorum reserata cunctis religionibus, avait été publié par Pierre Chayer (Amstelodami, 1692, 8°) : voir Lettre 831, n.4.

[9] Vincent Minutoli.

[10] Sur cet ouvrage, voir ci-dessus, n.6.

[11] Sur la crise de subsistances en France à cette époque, voir M. Lachiver, Les Années de misère. La famine au temps du Grand Roi (Paris 1992).

[12] Les ateliers de Reinier Leers imprimaient le DHC depuis le mois de septembre 1693 : voir Lettre 941.

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