Lettre 987 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

• [Paris, le 8 juin 1694]

Je ne doute point mon cher Monsieur que vous n’ayez reçu mes dernieres lettres et qu’ainsi Mr Leers n’ait enfin pris son party [1]. J’ay bien envie de le voir. Voicy une petite commission qu’on m’a donnée[,] si elle se peut faire sans peine pour vous[,] vous m’obligerez d’y donner vos soins [2]. On imprime chez Barbin une Suite de Dom Quichot[te], composée par feu Saint Martin traducteur de ce roman [3]. Les Discours de Mr de Bussy à ses enfans sur l’adversité ne trouvent pas tant d’approbateurs que ses Amours des Gaules en ont trouvé [4]. L’air de dévotion qu’il y a voulu répandre par tout et souvent mal à propos y révolte fréquemment le lecteur qui ne peut souffrir qu’un homme qui l’a tant diverty le veüille affliger.

Je vous diray en confidence mon cher Monsieur qu’un libraire d’Avignon[,] à la sollicitation d’un de mes amys à qui je ne peux rien refuser[,] m’a engagé à corriger quelques sornettes au Moreri d’Hollande qu’il veut rimprimer en faveur de l’Italie [5]. Il m’a offert une somme assez honnête mais je n’en ay accepté qu’une partie[,] luy ayant déclaré que je ne voulois que raccomoder et rejoindre ce qui me paroît mal tissu et y mettre ce qui est de prêt dans mes recueils. J’ay fait ce sot marché depuis quinze jours et je l’ay fait avec d’autant plus de repugnance que je m’êtois mis en tête de travailler à quelques Vies et à quelques Paralelles [ sic] de nos autheurs modernes dont je say assez de particularitez, j’ay fait celle de Mezeray [6] qui je croy vous réjouiroit si vous la voyiez tout cela je vous / prie sous le sceau de la confession. Que mon dessein ne vous empêche pas de me consulter quand vous aurez besoin de quelques livres, je say ce que je dois à notre amitié.

Pour répondre à vôtre question [7] je vous diray qu’ Hermolaus Barbarus n’est point fils de Francois, mais son petit-fils. Francois Barbarus eut 2 fils, Daniel patriarche d’Aquilée, et Zacharie père d’Hermolaus. Mr Joly prouve fort bien cette filiation dans la préface de sa traduction De re uxoria [8], par deux lettres, l’une de Bossus [9] à Hermolaus, où il luy dit, parlant de François, les lettres que vous m’avez envoyées de vôtre ayeul paternel, et l’autre de Brentius médecin de Padoue écrivant à Zacharie [10], lequel luy dit Hermolaus votre fils ne dégenere point. Il y a desja quelque tems que j’avois remarqué que dans le catalogue de la bibliot[hèque] du Roy on s’êtoit trompé sur cette matière comme sur bien d’autres, cela soit dit entre nous. Cette préface de Mr Joly est curieuse et débrouille bien d’autres faits concernant les vies de quelques hommes illustres.

Tout à vous mon cher Monsieur. Mandez-moy je vous prie ce qu’aura coûté ce qu’on demande de Dom Quixot[te] [11][.] Si Mr Leers estoit party[,] envoyez-moy je vous prie cela par la poste.

A Paris le 8 me juin 1694

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / à Rotterdam •

Notes :

[1] Cette lettre (le pluriel est sans doute un latinisme) de Daniel de Larroque à Bayle est perdue. Larroque attendait apparemment que Reinier Leers prenne une décision définitive quant à la publication d’un ouvrage qu’il lui aurait soumis.

[2] La lettre de Larroque s’accompagnait apparemment d’un billet où était formulée « la petite commission » qu’il voulait confier à Bayle. Ce billet ne nous est pas parvenu, mais une formule à la fin de la présente lettre suggère qu’il s’agissait d’une commission concernant une édition de Don Quichotte, – sans doute celle de la traduction par François Filleau de Saint-Martin, Histoire de l’admirable Don Quichotte de La Manche (Paris 1677-1678, 12°, 4 vol.).

[3] L’histoire très complexe de la publication de la traduction française du roman de Cervantès a été parfaitement exposée par J. Cormier et M. Weil dans leur édition critique de Robert Challe, Continuation de l’histoire de l’admirable Don Quichotte de La Manche (Genève 1994). La première partie du Don Quichotte de Miguel de Cervantes Saavedra parut à Madrid en 1605. Cervantes promit une suite aux aventures de son héros et il y travaillait lorsque parut, en 1614, une fausse suite composée par Alonso Fernández de Avellaneda (pseudonyme). Cervantès s’empressa alors de terminer sa seconde partie, qui parut l’année suivante. César Oudin fit paraître sa traduction de la première partie de Don Quichotte en 1614 : L’Ingénieux Don Quichotte de La Mancha (Paris 1614, 8°) ; François de Rosset compléta cette traduction : Seconde partie de l’histoire de l’ingénieux et redouté chevalier Don Quichot de La Manche (Paris 1618, 8°). Cette traduction paraissant vieillie à la fin du siècle, l’imprimeur Claude Barbin en publia une nouvelle version due à François Filleau de Saint-Martin (1632-1695 ?) : Histoire de l’admirable Don Quichotte de La Manche (Paris 1677-1678, 12°, 4 vol.) et, à l’occasion de la réimpression de cette traduction en 1695, y ajouta un cinquième tome, anonyme, – désignée comme la Suite – qui s’interrompt au milieu d’une histoire laissée en suspens, l’« histoire de Sainville et de Sylvie ». Il est généralement supposé que ce cinquième tome est dû également à Filleau de Saint-Martin. L’« histoire de Sainville et de Sylvie » est complétée lors de la publication, également anonyme, en 1713, d’une Continuation de l’histoire de l’admirable Don Quichotte de La Manche, sortie des presses de Michel-Etienne David, successeur de la maison Barbin (Paris 1713, 12°) ; une autre édition de la même Continuation parut quelques semaines plus tard chez Amaulry à Lyon. Ce sixième tome – désigné comme la Continuation – fait l’objet d’une longue correspondance entre Robert Challe et les éditeurs du Journal littéraireProsper Marchand en publia les pièces dans son Dictionnaire historique ou mémoires critiques et littéraires (La Haye 1748), art. « Challes (de) » – d’où il découle, grâce à l’analyse des éditeurs modernes, qu’il est certainement dû à Challe. Dans la présente lettre, Larroque annonce donc la publication par Claude Barbin de la Suite dans le cinquième tome de la traduction de Filleau de Saint-Martin : elle devait sortir l’année suivante.

[4] Roger de Rabutin, comte de Bussy, dit Bussy-Rabutin (1618-1693), Discours du comte de Bussy-Rabutin à ses enfants sur le bon usage des adversitez et les divers évenemens de sa vie (Paris 1694, 12°), recensé dans le JS du 5 juillet 1694 ; deux éditions pirates en parurent simultanément (s.l. « sur l’imprimé à Paris » 1694, 12° ; Cologne 1694, 12°). Larroque en compare le succès avec celui, considérable, de son Histoire amoureuse des Gaules (Liège 1665, 12°), dont trois nouvelles éditions parurent en 1666.

[5] Larroque devait annoncer, dans sa lettre du 5 juillet 1694 (Lettre 994), que son contrat avec le libraire-imprimeur pour cette nouvelle édition de Moréri avait été abandonné, « le libraire manquant de force ».

[6] François Eudes de Mézeray 1610-1683), natif de Caen, frère de Jean Eudes, historien, auteur de l’ Histoire de France, depuis Faramond jusqu’à maintenant, œuvre enrichie de plusieurs belles et rares antiquités et d’un abrégé de la vie de chaque règne, dont il n’était presque point parlé ci-devant, avec les portraits au naturel des rois, régents et dauphins (Paris, 1643-1651, folio, 3 vol.). Il succéda à Vincent Voiture à l’Académie française en 1643. Auteur de mazarinades hostiles au ministre, il fut néanmoins nommé historiographe du roi.

[7] Voir Bayle, DHC, art. « Barbarus (François) », rem. A : « Si j’avois les œuvres de François Barbarus, j’y trouverois aparemment de quoi décider la question [de la relation entre François et Hermolaüs Barbarus]. Ne les aiant pas, j’ai prié Mr de Larroque d’éclaircir mon doute, et voici ce qu’il m’a répondu : “ M. Joli [dans la préface de la traduction françoise du livre De re uxoria, imprimé à Paris, l’an 1667] prouve que l’auteur du livre De re uxoria étoit l’aieul d’Hermolaüs, et qu’il le publia vers le temps du concile de Constance ; car Poggio, et Paul Verger, parlent de ce livre dans des lettres datées de la ville de Constance. La lettre de Poggio est écrite à Guerin de Veronne, et celle de Verger à Nicolas Leontin. Elles louent Fr. Barbaro d’avoir su si bien écrire du mariage, quoiqu’il fût très-jeune et non marié. Il dédia à son frere Zacharie la version des vies d’Aristide et de Caton, et mourut l’an 1454. M. Joli distingue deux Daniel Barbaro .” »

[8] Il s’agit de l’ouvrage de Francesco Barbaro, De re uxoria libri duo ante annos septuaginta octo in imperiali Haganoa editi, nunc in lucem reproducti a Joachimo Cluten, etc. (Amstelodami 1639, 12°), traduit par Claude Joly sous le titre Les Deux Livres de l’estat du mariage [...] Traduction nouvelle. Avec quelques traités chrestiens et moraux touchant les offices domestiques, etc. (Paris 1667, 8°). L’ouvrage comporte une « Préface contenant quelques particularités de François Barbaro gentilhomme venitien et d’aucuns personnages celebres, ses parens et contemporains, qui ont fait refleurir les Lettres dans l’Italie ».

[9] Sur Matteo Bosso, dit Bossus (1427-1502), prêtre et homme de lettres italien, voir G. Soranzo, L’Umanista canonico regolare Laternanense, Matteo Bosso di Verona, 1427-1502 ; i suoi scritti e il suo epistolario (Padova [1965]).

[10] Andrea Brenta (1454-1484), médecin et littérateur padouan, secrétaire du cardinal Oliviero Carafa.

[11] Demande incompréhensible de Larroque, puisqu’il venait de préciser que la traduction de Don Quichotte par Filleau de Saint-Martin et sa Suite paraissaient chez Claude Barbin à Paris : voir ci-dessus, n.3.

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