Lettre 99 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

A Paris le 28 juin 1675

Je vous ai bien de l’obligation, mon cher cousin, d’avoir pris la peine de me consoler par une aussi belle lettre que celle que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire [1]. Vos consolations ne pouvoient venir plus à propos, puisque je pleure la mort d’une mère qui m’avoit toujours tendrement aimé, et pour laquelle j’avois l’amitié la plus ardente et la plus respectueuse du monde. Les témoignages de son affection, qu’elle a fait éclater si haut en mourant, me la font regreter davantage, et je vous dirois en italien, si l’état où je suis me permettoit de faire des applications*

Che è, quel che più inaspra i miei martiri ?
 [2] Je remarque que quand on est affligé, on gagne une certaine mauvaise humeur contre tout ce qui pourroit combattre notre tristesse ; et au lieu que ceux qui se noyent se prendroient à une barre de fer chaud pour se sauver, et que les malades aiment mieux essuyer cent remèdes incertains que de n’en employer aucun, un pauvre affligé au contraire prétend qu’on le maltraite, quand on s’efforce de faire cesser ses larmes, et peu s’en faut qu’il ne renvoye comme des fâcheux* et des importuns ceux qui lui débitent gravement les plus belles maximes de la morale et de la théologie. Bien plus, s’il a pris soin de se fortifier par avance contre les accidens de la fortune, je trouve que les réflexions dont il avoit barricadé son coeur, lui manquent au besoin, que les bateries dont il croyoit repousser les caprices et les persécutions de son étoile font faux feu, et qu’il est aussi mal servi que Brutus [3], de la vertu qu’il avoit regardée comme un bouclier impénétrable. J’ai senti quelque chose de ces mauvais effets de l’affliction : Néanmoins j’ai fort goûté les consolations qu’il vous a plu de me fournir. Aussi étoient-elles bien assaisonnées*, et vous avez fait voir, / mon cher cousin, qu’un sujet batu et rebatu depuis que le monde est monde, peut être manié d’un nouveau biais, quand un bon esprit l’entreprend.

Vous n’avez rien à craindre du quatrieme tome de Clélie, car votre lettre n’est pas dans le cas de celles que Mr de Scudéry a foudroyées [4]. J’aurois plus de sujet de vous prier d’interrompre pour quelque tems le commerce que vous entretenez avec les pièces curieuses et les livres nouveaux, et je dois craindre qu’étant accoûtumé à tant de politesse, vous ne me trouviez pour ainsi dire, de la vieille cour, moi qui ne lis que quelque méchant vieux livre. Nous autres sectateurs de la vieille mode et bâtis à l’antique, nous risquons beaucoup quand nous nous produisons* devant des esprits à la moderne ; car on nous prend pour des gens de l’autre monde, et dès-là nous avons nos affaires commises à un terrible tribunal. J’en prens témoin Caton le censeur qui se trouvant obligé de se défendre en justice à l’âge de 86 ans passez, commença par dire à ses juges : Qu’il étoit bien [plus] mal-aisé de rendre conte de sa vie devant des hommes d’un autre siècle que celui dans lequel on avoit vécu [5]. Que dites-vous de mon témoin ? n’a-t-il pas été allégué très à propos, après la déclaration que j’ai faite que je suis du vieux tems. Voïez mon cousin si la simplicité des Anciens vous accomode

Si potes Archiacis conviva recumbere lectis

Nec modica cœnare times olus omne patella Horat[ius] Ep[istolarum] 5, Lib[ro] I [6]

Mes lettres se pourront apprivoiser avec vous. Adieu, mon très-cher cousin. Je croïois que vous m’aviez tout-à-fait oublié ; mais je me trompois et je connois maintenant que le bon ami se montre au besoin. Contez-moi pour être tout à vous.

Notes :

[1] Autre allusion à une lettre de Jean Bruguière de Naudis, Lettre 95, n.4. Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Bayle met ici sous forme interrogative un vers du Tasse qu’il avait déjà cité autrefois dans une lettre à Constant : voir Lettre 57, n.2.

[3] Marcus Junius Brutus, meurtrier de Jules César, vaincu par Antoine et Octave à la bataille de Philippes (42 avant notre ère), se suicida en s’écriant : « vertu, tu n’es qu’un mot », ce que rapportent Dion Cassius (xlvii.49) et Florus (ii.17, ex-iv.7) : « non in re sed in verbo tantum esse virtutem ». Brutus aura un article dans le DHC : « Brutus, Marcus Junius ».

[4] La Lettre 31 (voir t.i, p.191) nous apprend qu’en janvier 1673 Bayle avait déjà lu la Clélie de Madeleine de Scudéry. Il fait allusion ici au passage qu’on y lit au début du livre III, dans lequel Plotine s’écrie : « je ne puis souffrir ces grandes lettres de consolation qui n’ont jamais aucun effet […] il n’appartient qu’au temps de consoler […] et ce n’est point à l’éloquence de s’en mêler […] Le mieux qu’on puisse faire […] est de faire des lettres de consolation fort courtes » (éd. 1655, iv.1129-1130).

[5] Sur Caton le Censeur, le DHC aura un article : « Porcius ». La remarque G y reprend cette historiette d’après Plutarque, « Caton le Censeur », xxxi, i.773.

[6] Horace, Epîtres , I.v.1-2 : « s’il ne te déplaît pas de venir t’étendre à ma table sur de petits lits fabriqués par Archias, si tu ne crains pas de manger des légumes dans une vaisselle ordinaire … ».

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