Lettre 993 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] le 5 de juillet 1694

Pour Monsieur de Naudis

Des que j’eus recu votre lettre du 3 du passé [1] Monsieur mon tres cher cousin, j’ecrivis à Mr Daspe pour lui faire savoir la derniere intention de la veuve de Louis Mercier [2]. J’avois dessein de vous ecrire par la poste prochaine, mais Mr Daspe ne me fit point de reponse[,] il fal[l]ut que je lui decochasse un second trait [3] samedi dernier, et voici ce qu’il m’a repondu. J’ai jugé qu’il valoit mieux vous envoier sa lettre en original que d’en copier la substance. J’ai eté surpris de ne voir dans votre dite lettre du 3 du mois passé aucune marque de la reception de ma derniere [4]. Je ne sai si elle se seroit perduë, ou si mon cousin votre frere de l’ile de Ré seroit absent, ou s’il auroit attendu quelque occasion de vous l’envoier ; j’en suis en peine, d’autant plus qu’en meme tems et sous le meme couvert j’avois ecrit à ma belle sœur que je vous priois de regler avec elle ce qui peut m’ap[p]artenir dans la succession de mon pere et de ma pere [5]. Je vous faisois en effet cette priere mon tres cher cousin, et je vous la renouvelle presentement. Je ne vous envoie pas la quittance du s[ieu]r de La Rize [6], mais vous pouvez etre assuré que les 50 ecus lui ont eté comptez. Je lui ecrivis fortement pour le prier de presser Mr son pere ; je n’ai point eu de reponse. Il me pria de lui envoier les 50 ecus par un de ses amis officier dans le meme regiment nommé Mr Muysson [7][.] Je les ai envoiez à La Haye à ce Mr Muysson et j’en ai une quittance. Les cent francs du s[ieu]r Barbe [8] lui ont aussi eté envoiez par lettre de change paiable à Anvers. Je n’ai point de ses nouvelles depuis que je lui ai envoié cette lettre de change, c’est une preuve qu’il a son argent, car s’il ne l’avoit pas il m’auroit ecrit ou à Mr Daspe bien des fois. Ma derniere lettre vous instruisoit de toutes ces choses ou comme deja faites, ou comme pretes à faire.

Mon etat n’a point changé, et s’il change ce sera plutot en pis qu’en mieux parce que le changement qui s’est fait parmi les magistrats de cette ville depuis deux ans a mis tout le pouvoir entre les mains de gens qui ne m’aiment gueres [9] ; et le pouvoir de ces gens là s’augmente de jour en jour. Je m’attache à la composition de mon Diction[n]aire, et ne fais que cela. Ce travail est fort penible, et ne peut aller que piano • piano.

J’embrasse de tout mon cœur ma chere cousine votre femme, et souhaitte mille et mille benediction[s] à vos chers enfans. La guerre ne permettant nul commerce*[,] il m’est impossible de leur envoier les livres que je voudrois. La meme guerre est cause que je ne puis avoir nul commerce avec Mr de Pradals [10].

Les gazettes nous ap[p]rennent que Mr de Bonrepaux est malade depuis long tems [11] : elles nous ont aussi ap[p]ris plusieurs grans succez des armes de France en Catalogne [12], le gain d’une bataille, la prise de la ville de Patamos par assaut, et celle du chateau avec une capitulation qui a soumis la garnison a etre prisonniere de guerre. [V]ous devez savoir cela d’abord [avec mille particular]itez.

Je suis mon tres cher cousin [tout à vous].

Notes :

[1] Cette lettre de Naudis à Bayle est perdue : voir Lettre 992, n.1.

[2] La lettre de Bayle à M. Daspe est perdue. Sur celui-ci, voir Lettre 992, n.7, et sur le billet de Louis Mercier, maréchal-ferrand dans les troupes de Brandebourg, que M. Daspe avait confié à Bayle, voir Lettre 961.

[3] Cette seconde lettre de Bayle à M. Daspe est également perdue.

[4] Bayle fait la même remarque à son cousin Gaston de Bruguière : Lettre 992, n.1. La dernière lettre que nous connaissions de Bayle à Naudis est celle du 8 mars 1694 (Lettre 971), mais il n’est pas certain que celle-ci soit celle que Bayle désigne comme sa « dernière » et il semble confirmer, dans sa lettre du 29 novembre (Lettre 1019) qu’une lettre s’est perdue.

[5] Cette lettre de Bayle à Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle, est perdue. Sur l’état des calculs financiers de Marie Brassard dans ses comptes avec Naudis et Daspe, voir sa lettre à Bayle du 11 novembre 1695 (Lettre 1064).

[6] La lettre de Bayle à M. de La Rize est perdue. Nous ne saurions donner d’autres informations sur son identité que celles qui sont fournies par cette lettre.

[7] Il se peut que ce « Mr Muysson » soit Philippe Muysson, qui avait soutenu sa thèse sous la présidence de Bayle en 1689 : Theses philosophicæ quas favento Deo, publicæ disputationi subjiciet, sub præsidio Petri Baellii, philosophiæ professoris, in Schola illustri Roterodamensi Philippus Muysson, Parisinus, author et respondens die Mercurii 20. Julii 1689 in auditorio vulgò dicto de Capel, in den oppert. ab horâ, semidecimâ ad meridiem (Roterodami 1689, 12°). Nous le perdons de vue après cette date, mais nous trouvons mention d’un Philippe Muysson qui épousa Charlotte Le Cocq à Londres en 1698. Haag (vii.554) mentionne un Philippe Muysson, né en 1674 : nous ne saurions assurer qu’il s’agit chaque fois de la même personne.

[8] La lettre de Bayle à M. Barbe est également perdue. Il s’agit sans doute d’un commerçant huguenot réfugié à Anvers : nous ne savons rien de lui.

[9] Sur ce changement au sein du vroedschap ou conseil municipal de Rotterdam, voir Lettre 950, n.2.

[10] Le jeune Pradals de Larbont avait accompagné Bonrepaux dans son ambassade à Copenhague et il avait tenté d’entrer en contact avec Bayle : voir Lettre 909. Bayle dut refuser de correspondre régulièrement avec lui pendant la guerre entre la France et les Provinces-Unies, de peur que leur échange ne fût interprété comme une trahison d’Etat par les autorités orangistes.

[11] Sur l’ambassade de François Usson de Bonrepaux au Danemark, voir Lettre 909, n.1. Nous n’avons pas trouvé mention dans la Gazette française de la maladie de Bonrepaux.

[12] Voir la Gazette, nouvelle du camp de Govalet du 27 mai : « Copie de la lettre écrite au Roy par Monsieur le maréchal duc de Noailles, au sujet de la victoire remportée par l’armée du Roy en Catalogne ».

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