Lettre 994 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

[Paris, le 5 juillet 1694]

Pour vous éclaircir encore une fois mon cher Monsieur sur le sujet de Francois Barbaro [1] que Mr Joly suppose dans sa préface, ou pour mieux dire prouve qu’il est père de Zacharie et par conséquent grand père d’ Hermolaus, je vous diray qu’il prouve par les commentaires de Volaterran par Paul Jove et Gesner qu’il a étudié sous Chrysoloras lequel Chrysoloras mourut au concile de Constance. Or il n’y a que ce François qui pût avoir étudié sous luy, puisque ce Francois selon Joly mourut en 1454 : or qu’il soit père de Zacharie on n’en sauroit douter apres la lettre d’ André Brentius celebre medecin de Padouë qui parut vers l’an 1484[,] écrite à Zacharie Barbaro fils de Francois, et dont voicy les termes rap[p]ortez par Joly [2]. « Assurément toutes les lumières des vertus de François Barbaro vôtre pere auquel la langue latine doit beaucoup par la quantité des livres qu’il a en partie composez et en partie traduits, reluisent en vôtre personne, et de luy encore Hermolaus vôtre fils ne dégenere nullement. » In chronologia illustrium medicorum Guelphangi in 8° p.113. Ces paroles sont aussi rap[p]ortées par Vossius lib. 3 de Hist. lati. hermolao. Or il est certain que le livre De re uxoris ne peut convenir qu’à ce François [3], puisque ce livre parut des le tems du concile de Constance, où Poggio [4] et Paul Verger [5][,] / qui dattent leurs lettres de ce lieu là sans marquer l’année[,] parlent de ce traité. Celle de Poggio est adressée à Guerin de Verone [6], et celle de Verger à Nicolas Leontin [7] : Joly rap[p]orte en francois ces 2 lettres, qui sont un éloge du livre et de l’autheur qu’ils louent d’avoir sçu si bien écrire du mariage, estant encore tres jeune et point marié. Francois eut un frere nommé Zacharie auquel il dedie sa version des Vies d’ Aristide et de Caton, par Plutarche [8].

Joly distingue 2 Daniels Barbaro autheurs, dont l’un a écrit le commentaire écrit sur la rhetorique d’ Arist[ote] traduit par son oncle, et qui a donné les dialogues de Speron Speroni. Et l’autre est celuy qui assista au concile de Trente autheur du liv[re] Dellé cosé notabili di Venetia, de divers traitez de rhetorique, de philosophie, de perspective et de théologie [9]. Ils sont tous dans la bibliothèque du Roy.

Quant à Belcarius [10] c’est un misérable livre, mais pourtant une source où Varillas puise tres souvent. C’est un ouvrage posthume latin imprimé en 1625. Le titre ou la 1 ere feuille de son histoire porte qu’elle va, ab anno Christi 1641 usque ad annum 1580. Et cependant il finit en 1567 promettant qu’il continuera s’il vit, quoy / qu’alors il fût tres âgé. Sponde [11] n’a pas tort de la commencer depuis 1462 puisque ce qui est rap[p]orté d’abord sur l’an 1461 est une recapitulation d’evenemens préalables, et qui ne tombent pas plus sur 1461 que sur 1462[,] où il entame proprement son histoire.

Nous avons rompu nôtre traité de Moreri [12]. Le libraire manquant de force.

Mandez*-moy je vous prie ce que c’est que la 2 de edition de Monsieur Banage contre les Variations [13], si elle est latine, et fort augmentée.

Adieu, mon cher Monsieur, tout à vous

Mille assurances de respects à toute l’illustre famille de M rs Paëts  [14], on ne sauroit l’honorer plus que je • fais.

A Paris le 5 me juillet 1694

 

Je ne vous aurois écrit que vendredy si Mr Bulteau pour vous faire plaisir ne m’eût hier envoyé Joly.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / A Roterdam

Notes :

[1] Larroque poursuit sa réponse aux questions posées par Bayle sur François Barbaro afin de compléter son annotation de l’article qu’il lui consacrait dans le DHC : voir Lettre 987, n.7. Francesco Barbaro (1390-1454), homme politique, diplomate et humaniste, appartenait à la remarquable famille noble des Barbaro de Venise, qui comptait parmi ses membres Niccolo Barbaro, ambassadeur de Venise à Constantinople en 1453 ; Josaphat Barbaro, dont les voyages en Perse, en Inde et en Turquie de 1436 à 1475 furent relatés dans un ouvrage publié en 1543 ; Hermolao Barbaro (1454-1493), qui fut nommé patriarche d’Aquilée ; Daniel Barbaro (1530-1570), ambassadeur en Angleterre et auteur d’une traduction italienne de Vitruve (1556). Sur Francesco Babaro, voir P. Allen, The Concept of woman (Michigan et Cambridge U.K., 1997-2002, 2 vol.), ii.712-727 : « The Early Humanist Reformation ».

[2] Dans l’article « Barbaro (François) », rem. A, Bayle cite Claude Joly selon la préface de la traduction françoise (Paris 1667, 8°) du livre De re uxoria : voir Lettre 987, n.7 et 8.

[3] Tout ce passage de la lettre de Larroque devait être repris par Bayle dans son article « Barbaro (François) » du DHC : voir Lettre 987, n.7.

[4] Poggio Bracciolini (1380-1459), humaniste distingué, secrétaire du pape Boniface IX.

[5] Pietro Paolo Vergerio, dit Paul Verger (1369-1444), humaniste italien, secrétaire papal puis participant à l’organisation du concile de Constance de 1414 à 1418.

[6] Guarino Veronese, dit Guérin de Vérone (1374-1460), l’un des plus grands éducateurs humanistes italiens.

[7] Nicolas Leontin, médecin et compagnon d’études de Francesco Barbaro. Nous n’avons pas réussi à identifier davantage ce personnage.

[8] Francesco Barbaro, Plutarchi Chæronei Græcorum Romanorumque illustrium vitæ (Venetiis 1538, folio).

[9] Larroque évoque une distinction faite par Claude Joly entre deux auteurs portant le nom de Daniel Barbaro . Cependant il semble que Joly se trompe et qu’il s’agisse du cardinal Daniel Matteo Alvise Barbaro (1514-1570), noble vénitien du XVI e siècle, ambassadeur du Saint-Siège en Angleterre. Il fut l’éditeur, comme Larroque le mentionne ici, des commentaires sur la rhétorique d’ Aristote composés par son grand-oncle Hermolao Barbaro, In tres libros Rhetoricorum Aristotelis commentaria (Lugduni 1544, 8°), ainsi que des dialogues de Sperone Speroni : I Dialogi di Messer Speron Sperone (Vinegia 1542, 8°). Il a également traduit en italien et commenté les dix livres d’architecture de Vitruve : I dieci libri dell’Architettura di M. Vitruvio ; tradotti et commentati da Mons. Daniel Barbaro ; da lui riveduti et ampliati ; et hora in piu commoda forma ridotti (Venetia 1567, 4°) et composé un traité d’optique, La Prattica della perspettiva : opera molto utile a pittori, a scultori, ad architetti ; con due tavole. Daniel Barbaro, Patriarca d’Aquileia (Venetia 1568, folio), qui exerça une grande influence tout au long du XVI e siècle. On lui attribue la rédaction d’une Cronaca Veneta qui n’a pas été publiée. Voir F. Thiriet, « Les chroniques vénitiennes de la Marcienne et leur importance pour l’histoire de la Romanie gréco-vénitienne », Mélanges d’archéologie et d’histoire, 66 (1954), p.246-249.

[10] Franciscus Belcarius, évêque de Metz, Rerum gallicarum commentarii ab anno Christi 1461 ad annum 1580 (Lugduni 1625, folio). Bayle fait allusion à cet évêque dans le DHC à l’article « Beaucaire de Peguilon (François) », rem. C.

[11] Henri de Sponde, Continuatio annalium ecclesiasticorum Cæsaris Baronii, ab anno 1197 quo is desiit, ad finem 1646 (Lugduni 1678, folio).

[12] Larroque avait annoncé son contrat avec un imprimeur d’Avignon pour une édition corrigée de Moréri : voir Lettre 987, n.5.

[13] Jacques Basnage avait publié son Histoire de la religion des Eglises réformées, pour servir de réponse à l’« Histoire des variations des Eglises protestantes » de M. de Meaux (Rotterdam 1690, 8°, 2 vol.) plusieurs années auparavant ; la deuxième édition « augmentée des sept premiers siècles de l’Eglise » ne devait paraître que bien plus tard (Rotterdam 1725, 4°, 2 vol.).

[14] Sur la famille de l’ancien « patron » de Bayle à Rotterdam, Adriaan Paets, voir Lettres 195, n.3, et 638, n.42.

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