. Lettre : à

Annexe III   Lettre inédite   James Vernon père à William Blathwayt [1]   Whitehall 4th May 1693

S[i]r

I have the favour of yo[u]rs of the 7 inst. N[ew] S[tyle] and am very much obliged to you for the offer of yo[u]r assistance if I had any thing to propose to My L[or]d Portland, but I don’t know that I have any thing to trouble his Lo[rdshi]p with at present, yet ther[e] is one thing I must beg yo[u]r advice in, how I am to behave myself in relation to my son, who has studyed philosophy 8 or 9 months under Mons r Bayle att Rotterdam 2. The whole course is not finished under a year and att the end thereof I intended to send him back again to Utrecht to study the Civill Law for a couple of years, but understanding by the last post that Mr Bayle’s conduct has given so great dissatisfaction that his Maj[es]ty has thought fitt to disallow of My Lord Dursly’s placing his son there as I find hee once intended. I know not how far it may concern me to take notice of what is thus intimated to another, My Lord Dursly’s quality and the figure hee makes by his character in Holland will require his observing measures and precautions which may be overlook[e]d in an obscure and insignificant person, but if I thought that any manner of offense was taken att my son’s being there[,] I should bee sorry I did not understand it sooner, and would not faile to remove him immediately to some other place, for I had rather interrupt his improve- / ments in learning than bee look[e]d upon as one who affects to persist in a thing that ought not to have been begun. I submitt myself entirely to your judgement in this matter which if you please to favour me with it[,] will putt me att ease which way soever it determines me. [...]

Y[ou]r most faithfull humble servant

Ja[mes] Vernon

 

[Traduction]

  James Vernon père à William Blathwayt  

Whitehall, le 4/14 mai 1693

Monsieur

J’ai bien reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 7 du mois présent (nouveau style) et je vous suis très reconnaissant de l’offre de votre soutien si j’avais quelque chose à mander à Lord Portland, mais je ne crois pas avoir d’informations qui vaillent qu’on le dérange pour le moment, et cependant il y a une chose sur laquelle je souhaiterais avoir votre conseil : qu’est-ce que je dois faire à l’égard de mon fils, qui étudie la philosophie depuis 8 ou 9 mois sous la direction de Mr Bayle à Rotterdam [2]. Le cours complet exige une année entière, à la fin de laquelle j’avais l’intention de le renvoyer à Utrecht afin de suivre des études de droit civil pendant deux ans, mais je comprends par le dernier courrier [diplomatique] que le comportement de Mr Bayle a si fortement déplu que Sa Majesté a cru bon d’interdire à Milord Dursley de placer son fils sous la direction de Bayle, comme il en avait apparemment l’intention. Je ne sais pas à quel point il me convient de prendre garde aux ordres donné à un autre : le statut de Lord Dursley et le rôle qu’il joue aux Provinces-Unies lui imposent de respecter des règles et des précautions qui seraient superflues pour une personne plus obscure et insignifiante, mais si je pensais qu’on puisse s’offenser de ce que mon fils y soit, je regretterais de ne l’avoir pas compris plus tôt et ne manquerais pas de l’envoyer immédiatement ailleurs, car je préférerais interrompre sa formation que d’apparaître comme quelqu’un qui voudrait persister en une voie où il n’aurait jamais dû s’engager. Je me soumets entièrement à votre jugement dans cette affaire et vous en serai très reconnaissant, quelle que soit la décision qu’il m’engage à prendre. [...]

Votre très fidèle et très humble serviteur James Vernon

Notes :

[1] Source : *A. Yale University, Beinecke Library, William Blathwayt Papers, Correspondence, Series I, Box 9, folder 195. Nous devons la découverte de cette lettre intéressante à Christine Jackson-Holzberg (Shaftesbury Project, Friedrich-Alexander University, Erlangen-Nürnberg).

[2] James Vernon demande à William Blathwayt s’il lui conseille de maintenir son fils à Rotterdam, où celui-ci fait des études de philosophie sous la direction de Pierre Bayle. Un mot sur la carrière des uns et des autres permettra de mettre cette information capitale en perspective et de mieux saisir les relations de Bayle avec les hommes politiques britanniques. James I Vernon (1646-1727), après ses études à Christ Church, Oxford, fut employé par Sir Joseph Williamson, sous-secrétaire et ensuite secrétaire d’Etat, qui l’envoya en mission secrète en Flandres en 1672. La même année, il accompagna Lord Halifax en mission à la cour de France. En 1673, il devint secrétaire privé de James Scott, duc de Monmouth, le fils naturel de Charles II. Il fut le protecteur et mécène du peintre Godfrey Kneller, qu’il introduisit auprès de Monmouth. Au moment de la « Glorieuse Révolution », il fut un « collaborateur Whig » et s’allia avec Guillaume III dès le mois de décembre 1688. Il travailla ensuite à la London Gazette et, en 1689 et en 1690, comme secrétaire de Lord Shrewsbury, secrétaire d’Etat pour les affaires du Sud, puis comme secrétaire auprès de Sir John Trenchard jusqu’au retour de Shrewsbury en 1694. Entre mars 1693 et mars 1694, il fut chargé de recueillir toutes les nouvelles politiques pertinentes concernant la Flandre. C’est à cette époque, le 4/15 mai 1693 qu’il adressa sa lettre à William Blathwayt pour lui demander s’il convenait de maintenir son fils auprès de Bayle à Rotterdam, le roi Guillaume III ayant interdit à Lord Dursley d’envoyer son fils à Rotterdam afin de suivre les cours de Bayle. En 1697, grâce à l’influence de Lord Sunderland, Vernon succéda à Sir William Trumbull comme Northern Secretary (secrétaire d’Etat pour les affaire du Nord) ; dès l’année 1698, il dut prendre en main également les affaires du Sud jusqu’en 1702 : il faisait partie du Whig Junto, le groupe de Whigs influents sous le règne de Guillaume III et de la reine Anne. Nous avons vu que Bayle était en correspondance avec Charles de La Faye, clerc auprès de Lord Shrewsbury, puis de James I Vernon entre 1700 et 1702 : voir Lettre 1427, n.1. Vernon se retira alors des affaires publiques – tout en servant de commissaire du sceau privé en 1716 – et résida à Watford dans le Hertfordshire jusqu’à sa mort en 1727. William Blathwayt (1649-1717) fit ses études, comme son père, à Brasenose College, Oxford, avant d’intégrer le Middle Temple en 1665, visant une carrière dans la magistrature. En 1668, cependant, son oncle, Thomas Pover, lui trouva un poste à l’ambassade britannique à La Haye (1668-1672). De retour à Londres, il fut nommé sous-secrétaire, puis secrétaire des Affaires coloniales (1675-1679). Il contribua ainsi à l’élaboration de la constitution de la colonie de la province de la baie de Massachusetts (futur Etat de Massachusetts) et au développement du commerce avec l’Amérique et avec les îles Caraïbes. En 1678, il fut nommé secrétaire extraordinaire du Conseil privé, puis en 1686 secrétaire ordinaire, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort. En 1681, il fut nommé sous-secrétaire d’Etat pour les affaires du Nord, et, en 1683, grâce aux bons offices de Sir Robert Southwell, il acheta le poste de secrétaire du commandant de l’armée britannique. Il étendit considérablement les compétences de ce secrétariat – même si la stratégie militaire fût déterminée par les « Départements » du Nord et du Sud. Au moment de la « Glorieuse Révolution », Blathwayt sut transférer son allégeance au nouveau roi et se rendit indispensable par les informations qu’il fournit au roi sur les ressources militaires de Jacques II, et ensuite dans la guerre de Succession d’Espagne, puisqu’il servait à cette époque de secrétaire du roi pour toutes les affaires militaires. En 1693, il fut élu membre du Parlement, représentant la ville de Bath, et il continua à être élu dans cette circonscription jusqu’en 1710. Cette année-là, il se retira dans sa maison de Dyrham Park près de Bristol, où il mourut en 1717. James II Vernon (1677-1756) fit ses études à Utrecht en 1690, puis sous la direction de Bayle à Rotterdam entre 1690 et 1693 ; après avoir fait un tour de l’Europe du Nord en 1695 en compagnie de Sir Fulmar Skipwith et après avoir accompagné Richard Hill à Bruxelles l’année suivante, il retourna à Utrecht et y resta jusqu’en 1697. Sa carrière politique devait beaucoup à son parrain, Lord Sunderland, et à l’influence de Lord Portland, qui lui obtint un poste auprès de son père au secrétariat d’Etat pour les affaires du Sud. Il accompagna ensuite Lord Portland à Paris, où il resta auprès de Matthew Prior (correspondant de Bayle : voir Lettre 1181). En 1698, Lord Albemarle lui obtint le poste de gentilhomme de la chambre auprès du duc de Gloucester, qui mourut deux ans plus tard. En 1700, le jeune Vernon repassa certainement par Rotterdam accompagné de son secrétaire Jacques-Philippe de La Combe de Vrigny : voir Lettre 1500, n.2. Lorsque Vernon fut envoyé en 1702 au Danemark, le même secrétaire l’y accompagna et devait publier un récit de leur voyage : Relation en forme de journal d’un voyage fait en Danemarc, à la suite de M. l’envoyé d’Angleterre. Avec plusieurs extraits des loix de Danemarc, accompagnez de quelques remarques (Rotterdam 1706, 1707, 12°). En revenant du Danemark, Vernon passa par la cour de Hanovre, mais la mort du prince George en octobre 1708 mit fin à tout projet diplomatique, car il se heurta ensuite à l’hostilité du duc de Marlborough et de sa femme, Sarah Jenyns. Par la suite, Vernon entra au Parlement comme représentant de Cricklade (1708-1710), puis fut nommé secrétaire ordinaire du conseil privé et se fit connaître, sous le règne du roi George I er, par ses activités charitables. Enfin, « Lord Dursly », mentionné dans la lettre citée ci-dessus de Vernon à Blathwayt, est Charles Berkeley, 2 e earl de Berkeley (1649-1710), diplomate, connu comme Sir Charles Berkeley entre 1661 et 1679 et désigné comme Viscount Dursley lorsque son père fut promu earl en 1679 ; il devait hériter du titre de son père en 1698 ; il avait été élu fellow de la Royal Society en 1667. Après une mission en Espagne en 1689, il fut ambassadeur aux Provinces-Unies entre 1689 et 1695 (il occupait donc ce poste à la date de la présente lettre). Il épousa Elizabeth Noel en 1677 et de ce couple sont issus quatre fils et trois filles. Il semble probable qu’il s’agit dans la lettre citée de son fils aîné, Charles Berkeley, vicomte Dursley (1679-1699), qui devait mourir à l’âge de vingt ans, plutôt que du deuxième fils, James Berkeley, futur 3 e earl de Berkeley (après 1679-1736), très jeune à la date de la lettre ; celui-ci devait faire une belle carrière dans la marine. On comprend par l’interdiction faite à Lord Dursley par Guillaume III d’envoyer son fils poursuivre ses études auprès de Bayle que le roi avait bien présent à l’esprit « l’affaire Bayle » dès avant la réunion du conseil municipal ( vroedschap) qui devait destituer Bayle de son poste à l’Ecole Illustre en octobre 1693. On voit aussi que Bayle avait comme élève à Rotterdam un jeune homme dont la famille entretenait des relations étroites avec les cercles du pouvoir souverain en Angleterre, ce qui donne une idée de la notoriété du philosophe de Rotterdam auprès de William Trumbull, de Lord Sunderland, de Lord Portland (protecteur de Michel Le Vassor), de Lord Halifax, de Lord Monthermer et de tant d’autres – sans compter Lord Shaftesbury, qui devait intervenir auprès de Sunderland, en faveur de Bayle, et de Halifax en faveur de Des Maizeaux. Voir les Memoirs de James II Vernon : BL, Add. mss 40794, f. 1-61 ; « James Vernon, Daniel Pulteney 1702–1715 », Royal Historical Society. Camden Third Series, 36 (1926), p 22-44 ; G. A. Jacobsen, William Blathwayt : a late 17 th century English administrator (New Haven 1932) ; E. O. Keller, The Career of James [II] Vernon (Université de Manchester, thèse de MA, 1977) ; D.W. Hayton, E. Cruickshanks, S. Handley (dir.), The History of Parliament : the House of Commons 1690-1715 (London 2002), art. « James II Vernon » (art. de P. Gauci), et art. « William Blathwayt » (art. de A.A. Hanham) : http://www.historyofparliamentonlin... (consulté le 17 avril 2015) ; ODNB, art. « William Blathwayt » (art. de B.C. Murison) et « James I Vernon » (art. d’A. Marshall).

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