Lettre : à

• [Genève, le 17 novembre 1690]

Turin, le 4 novembre

Au cours de l’après-midi du 28 dernier, les Français firent sauter, à grand renfort de mines, une grande partie du beau et fort château de Villafranca appartenant au sérénissime prince de Carignano [1], où, après la bataille de Staffarda, ils avaient posté et tenu garnison jusqu’au jour cité plus haut. Le fracas des mines a gravement endommagé les maisons voisines du château, lequel a été traité de la sorte afin que les nôtres ne puissent pas s’y retrancher, les gênant fortement dans leurs marches et rendant très inconfortable la forteresse de Pinarolo.

Le 30, l’armée de Raconiggi leva le camp et abandonna dans le même temps Fossano, Saluzzo et Savigliano sans y avoir fait d’autre mal que détruire les palissades de cette dernière ville, et quelques autres fortifications qu’ils y avaient construites. Les maires de toutes ces cités, bien que Catinat en partant les ait tous exhortés à demeurer fidèles au Roi, sont tout de suite allés rendre leurs devoirs à S.A.R. et lui offrir leur très fidèle allégeance.

Le 31, environ 120 cavaliers issus des réfugiés passèrent par cette cité, ayant pris depuis plusieurs semaines leurs quartiers à Volpiano et en d’autres lieux voisins ; tous des gens de qualité superbement vêtus. Ils quittèrent leur campement pour Brà afin de s’allier à Monsieur le marquis de Parella [2] qui se trouvait là-bas avec un corps d’environ huit mille soldats issus des milices choisies de la région, parmi lesquels se trouvait Sebastiano Facchino [3] accompagné de cent autres soldats à cheval de l’élite de la province de Mondovì.

Dans le même temps, les autres milices de ladite province de Mondovì se sont postées, avec leur gouverneur, Monsieur l’ abbé de Verrua [4], sur les rives de la Stura dans le village de Sant’Albano, situé face à Fossano, et après une nuit de séjour en ce lieu, une partie de ces milices traversa la Stura et s’étant rapprochées de Fossano, les portes leur furent fermées au nez par les habitants ; ils ne voulurent les leur ouvrir qu’après avoir été assurés par le gouverneur nommé plus haut, qu’aucun mal ne leur serait fait, et en réalité ceux de Mondovì avaient fermement l’intention de tout saccager, et cela (disaient-ils), parce que cette population n’avait pas accompli son devoir à l’approche des Français.

Après le départ des Français de Savigliano, le marquis de Parella y est entré, emmenant avec lui de là-bas, du port de Brà, quatre mille hommes.

La nuit du premier au deux courant, après un long conseil de guerre s’étant tenu à Moncalieri avec l’assistance de S.A.R., à cinq heures, malgré une très forte pluie, notre campement se déplaça, et arriva le jour suivant à Rivoli, où il s’est aujourd’hui immobilisé, une partie s’étant déployée jusqu’à l’abbaye de Saint-Antoine, située à mi-chemin entre Rivoli et Avigliana, l’autre jusqu’au lieu appelé Piscina vers Pinarolo. A Moncalieri, le régiment de Lorraine est resté avec une partie de la cavalerie du régiment de Taf, et on y avait fait aussi venir de Carmagnola celui des dragons verts de S.A.R. On dit que toute l’armée de France se trouve à présent entre ici et le Pô et dans les environs de Pinarolo, qu’elle est tourmentée tout autour par nos troupes, et si les passages vers la Perosa se trouvent bien gardés, j’estime que la tâche de Catinat ne sera pas sans peine [5].

Le conflit survenu vers le début de la semaine dernière entre les vaudois et le parti venu les affronter de Pinarolo, a été plus dommageable aux Français que ce que j’affirmai dans ma lettre précédente, ayant fait plus de cent morts dans leurs rangs, et parmi eux on compte un capitaine suisse très cher à Catinat et un certain nombre d’officiers faits prisonniers.

Le dernier jour d’octobre, par la route d’Asti, notre campement fut rejoint par un renfort d’environ 800 Napolitains moitié cavalerie moitié infanterie, tous de bons fantassins et d’excellents cavaliers. D’ici peu, un corps de 4 mille fantassins d’ordonnance doit être mis sur pied. Il sera issu des milices de cet Etat, et j’estime qu’il constituera un corps d’élite qui fera belle figure.

 

Il s’est passé mon cher Mr deux ordin[ai]res d’Italie depuis que ceci est écrit sans que j’aie û aucune lettre ce qui me fait croire qu’il ne s’est passé en Piémont aucun fait considerable puis que celui qui est en possession de m’écrire n’auroit pas manqué de me le faire savoir. D’autres ont bien û des lettres mais toutes pleines d’ on dit. Ce qu’il y a d’assuré est la retraite de Mr de Catinat jusques dans le Daufiné par le Pragelas [6][ ;] aussi m’écrit-on de Paris par lettre du 9 e qu’il en avoit l’ordre. On m’ajoûte que Mr de S[ain]t Ruth va commander sur la Moselle à la place de Boufflers[,] qui est en Flandres à la place de Mr de Luxembourg[,] qui est à Paris [7]. On / y desespere des affaires d’Irlande nonobstant la levée du siege de Limric [8][.]

On y est enchanté des deux continuations de La Morale pratique des jesuites [9] tant il est vray[,] me marque-t’on[,] que tout n’y est que cabale. Il est vrai que celui qui m’écrit cela est ennemi juré de Mr Arnaud [10][,] au sujet duquel vous me dirés quand il vous plaira si jamais il vous est arrivé de lire un livre intitulé Factum de Mr Des Lions[,] qu’on dit qui emporte la pièce contre l’homme [11]. Je n’ai point pû le voir[,] étant devenu tres rare pour avoir été suprimé par les jansénistes.

Vous m’obligerés sensiblement si l’on peut savoir au plûtôt les dispositions de quelques personnes de vôtre gouvernem[en]t au sujet de l’écrit pour la paix [12] qui moyennant quelques petites reparations s’est fort mis en vogue par deça[,] non seulement parce que le morceau touchant les refugiés[,] lequel on vous envoiera au plutôt[,] est extremement du goût de plusieurs d’entr’eux mais encore parce que des personnes de caractere en parlent avec approbation, en demandent la suite et en souhaitent l’impression et qui plus est l’execution, avec la garantie, s’entend[,] qui sera fort bien touchée. Ainsi j’attens au plûtôt de vous la faveur de vôtre jugem[en]t et de celui de vos amis dans la dern[iè]re franchise. L’ami ne souhaitant rien tant que d’étre éclairci et redressé là où l’on pourra croire qu’il se trompe et qu’il s’égare.

Nous venons de recevoir avec la Gaz[et]te de France, une Lettre d’un gentil-homme françois à Mr le cardinal… C’est une réponse à la lettre que la G[azett]e d’Amsterdam du lundi 2 d 8 bre porte, à l’art[icle] de Rome 9 e 7 bre avoir été écrite au pape par le roi d’Espagne et qui est en effet une terrible invective contre la France [13]. Je n’ai pas encore û le tems de lire la refutation, pour voir si elle sera solide[,] ce qui seroit bien difficile, tandis que je ne doute pas qu’elle ne soit fort ingenieuse.

J’ay reçû aussi tout à l’heure vôtre liste de livres nouveaux [14] de quoi je vous remercie bien fort. Je serai ponctüel à vous marquer ce qui me reviendra de curieux. Tout à vous.

17 / 7 [novem]bre 1690.

 

A Monsieur / Monsieur Baile professeur / en philosophie et en histoire / A Rotterdam / franco p[ort] Rhinhausen

Notes :

[1] Thomas de Savoie (1595-1656) devint prince de Carignan en 1620, et comte de Soissons en 1641. Il était fils de Charles-Emmanuel I er , duc de Savoie et prince de Piémont, et de Catherine-Michelle d’Espagne. Il est à l’origine de la branche de Savoie-Carignan au sein de la Maison de Savoie. Par Marie de Bourbon-Soissons, comtesse de Soissons et de Clermont (1606-1692), qu’il épousa en 1625, il eut une fille, Louise-Christine de Savoie-Carignan, princesse de Carignan, et trois fils : Emmanuel-Philibert de Savoie-Carignan, prince de Carignan (1628-1709), auquel il est fait allusion dans la présente lettre et qui avait épousé en 1684 Angélique Catherine d’Este (1656-1722) ; Joseph-Emmanuel de Savoie-Carignan et Eugène-Maurice de Savoie-Carignan, duc de Carignan (1635-1673), qui épousa à Paris en 1657 Olympe Mancini, nièce de Mazarin. L’événement rapporté par Minutoli ne fait pas l’objet d’un commentaire dans la Gazette de cette époque.

[2] Le marquis de Parella, général de l’armée du duc de Savoie, devait être tué le 4 octobre 1693 à la bataille de Marsiglia, où la victoire de Catinat fut complète.

[3] Nous n’avons su identifier plus précisément Sebastiano Facchino.

[4] D’une famille d’origine toscane, Camille Martini de Châteauneuf, fils de Jean-André, petit-fils de Jacques, fut gouverneur de Verrua et général aide de camp du duc de Savoie.

[5] Sur Catinat, voir Lettre 751, n.26.

[6] Voir la Gazette, ordinaire n° 7, nouvelle de Suze du 1 er janvier 1691, – nouvelle qui intervient après un silence prolongé dans la Gazette sur les événements du Piémont.

[7] Accompagnant Philibert de Froulay (1651-1701), chevalier de Tessé, lieutenant général, le marquis de Saint-Ruth embarqua à Brest et accosta à Limerick le 20 février 1691. Il s’occupa d’organiser la défense de Galway, Sligo, Athlone et Limerick.

[8] Après la défaite des troupes jacobites françaises et irlandaises le 12 juillet 1690 à la bataille de la Boyne, elles se regroupèrent à Limerick. Jugeant la ville indéfendable, Tyrconnel et Lauzun étaient favorable à la reddition aux troupes de Guillaume III, mais les conditions très dures imposées par celui-ci incitèrent Patrick Sarsfield à la résistance. Le siège commença le 7 août ; l’assaut fut donné le 27 août ; constatant le nombre élevé des pertes dans ses rangs, Guillaume ordonna la levée du siège. Limerick devait rester une place forte jacobite jusqu’à l’année suivante. Voir la série des nouvelles dans la Gazette, ordinaire n° 38, du 9 septembre, n° 40, du 23 septembre : nouvelles de Paris ; n° 43, nouvelle de Londres du 26 septembre, et l’extraordonaire n° 44 du 17 octobre 1690 : « Relation de la levée du siège de Limerick ».

[9] Il s’agit très probablement des volumes III et IV de La Morale pratique des jésuites, représentée en plusieurs histoires arrivées dans toutes les parties du monde, extraitte ou de livres très-autorisez et fidellement traduits, ou de mémoires très-seurs et indubitables (Cologne 1669-1695, 12°, 8 vol.), publiée par Sébastien-Joseph Du Cambout de Coislin de Pontchâteau (1634-1690), le célèbre solitaire de Port-Royal, avec la collaboration d’ Antoine Arnauld.

[10] Cet ennemi d’ Antoine Arnauld (et des écrivains de Port-Royal) est sans doute l’ abbé de Saint-Réal, qui écrivait régulièrement à Minutoli, comme celui-ci le déclare dans sa lettre du 5 septembre 1690 (Lettre 751). En effet, l’ouvrage publié par Saint-Réal en 1691, De la critique (Paris 1691, 12°), comporte une violente attaque contre les écrivains de Port-Royal et une remarque acerbe à l’égard du refus de Pascal d’employer le « je » : « Tout le monde connaît leur “on” ; que c’est la manière dont ils se citent l’un l’autre, eux-mêmes ; que personne ne s’en était servi avant eux ; et qu’il n’y a encore guère qu’eux qui s’en servent. » ( Œuvres (Paris 1745, 4°, 3 vol.), iv.305). Voir aussi d’autres commentaires sur Pascal dans ses Réflexions sur le cœur de l’homme et dans ses Lettres sur divers sujets, Œuvres (La Haye 1722, 12°, 5 vol.), iii.15-17, 147-156. Voir C. Meurillon, « Saint-Réal et Pascal », in Saint-Réal, De l’usage de l’histoire (1671), éd. R. Demoris et C. Meurillon (Lille 1980), et A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.104, 249-250. Saint-Réal s’opposait aussi à Port-Royal sur le plan politique : il était orangiste (voir Lettre 778 n.16), tandis qu’Antoine Arnauld venait de publier son pamphlet acerbe, Le Vray Portrait de Guillaume Henri de Nassau, nouvel Absçalom, nouvel Herode, nouveau Cromwel, nouveau Neron (s.l. 1689, 8°).

[11] Les Journaux de Jean Deslyons (1615-1700), docteur de Sorbonne, doyen de Senlis, sont la source du Recueil de choses diverses, anthologie d’extraits des conversations des amis de Port-Royal rassemblés à l’hôtel de Liancourt en 1670-1671. Il tentait de rester neutre dans la bataille entre disciples et adversaires de saint Augustin, tout en refusant d’approuver la condamnation et l’expulsion d’Antoine Arnauld de la Sorbonne en 1656. En 1678, il entra en conflit avec Antoine Arnauld à propos de sa nièce Perrette Deslyons, qui avait réclamé à son père sa part de l’héritage de sa mère décédée ; Arnauld, qui tentait de la faire entrer comme religieuse à Port-Royal, la soutenait contre sa famille, ce qui provoqua la composition par Deslyons d’une Réponse de M. Deslyons, docteur de Sorbonne, doyen et théologal de Senlis, à la lettre qui lui a été écrite par M. Arnauld, aussi docteur de Sorbonne, imprimée et produite par Me Jean Gontin, [...] curé de Saint-Hilaire de Senlis ; pour servir au procès pendant en la Tournelle pour François Deslyons, [...] sieur de Theuville, et consorts, ses enfants, [...] contre ledit Gontin et Robert Tarteron [...] Divisée en douze lettres (s.l.n.d. [Paris 1684], folio). Voir aussi la réponse d’Arnauld : Lettre apologétique pour Mr. Arnauld, écrite à un abbé de ses amis, sur trois des derniers livres qui ont été faits contre ce docteur (Cologne 1688, 12°), qui porte I. Sur L’Esprit de M. Arnauld ; II. Sur la traduction du Nouveau Testament de Mons ; III. sur l’affaire Perrette Des Lyons ; de ce dernier ouvrage un compte rendu parut dans l’ HOS de Basnage de Beauval, mai 1688. Le doyen de Senlis finit par se réconcilier avec le théologien après la mort de sa nièce à Lyon le 15 octobre 1679. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v., et J. Lesaulnier, Port-Royal insolite. « Recueil de choses diverses », 1670-1671 (Paris 1992).

[12] Cette question naïve de la part de Minutoli témoigne de ses illusions quant à la portée du projet de paix composé par Goudet et diffusé par Bayle. Manifestement, il pense que c’est un projet viable et c’est avec cette conviction qu’il a demandé à Bayle d’en diffuser des copies à des personnes influentes en Europe. Lorsque Jurieu découvrira le texte du projet, il n’aura donc pas tout à fait tort d’y voir un véritable projet politique, puisque tel était le cas aux yeux de son auteur et de l’intermédiaire, Minutoli. Bayle rendra ridicule l’idée d’une « cabale » politique où il aurait trempé. Toute la question est donc de savoir quel poids Bayle lui-même donnait au projet dont il établissait des copies pour obtenir le commentaire d’hommes politiques avisés. Il donne une première réponse prudente à Minutoli, après avoir consulté Jean Tronchin Dubreuil, dans sa lettre du 5 décembre 1690 (Lettre 770 : voir n.20) et semble s’engager plus positivement dans sa lettre du 22 janvier 1691 (Lettre 783 : voir n.3).

[13] Nous n’avons su vérifier cette information concernant la Gazette d’Amsterdam du lundi 2 octobre 1690, qui comporterait, sous la rubrique des nouvelles de Rome du 9 septembre, une lettre censée avoir été écrite au pape par le roi d’Espagne « et qui est en effet une terrible invective contre la France ».

[14] Cette liste de livres récents, envoyée par Bayle à Minutoli, sans doute avec une nouvelle lettre, ne nous est pas parvenue.

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