[Leipzig, le 1 er novembre 1705]

Homme très célèbre et très excellent,

Je [1] vous exprime mon immense gratitude et ma reconnaissance pour votre envoi très généreux du [livre de] Perrault [2]. Après avoir été exploité, voici qu’il revient à vous. Les très savantes notes de cet homme, je les ai toutes dévorées et retranscrites, avec cependant des sentiments différents. En effet, d’une part je me suis réjoui de ce que plusieurs erreurs se sont soudain révélées, que longtemps, et sans doute malgré moi, j’avais été sur le point de laisser passer. Mais d’autre part, ce n’est pas sans indignation, ni sans une très désagréable affliction, que j’en ai relevé un très grand nombre parmi celles que moi-même, en perdant beaucoup de temps et en peinant et travaillant longtemps, j’ai tirées et arrachées des continuelles lectures et relectures que, depuis trois ans et plus, je fais d’ Athénée, de Plutarque, de Pausanias, de Pline, de Lucien, d’ Aulu-Gelle et de tous les autres, aussi bien des auteurs grecs que des latins (sans parler des modernes).

O si seulement j’avais eu auparavant cette facilité, bon Dieu, de combien de sueur, de combien de longues veilles j’aurais pu me dispenser ! Je me félicite cependant de mon industrie, parce que les choses que Barclay gardait obscures et cachées dans son histoire moderne de la satire [3], grâce à l’aptitude de mon esprit je les ai presque toutes découvertes, je le crois, et ramenées à la lumière. Quoi qu’il en soit, je vous suis certainement redevable de ce que le Perrault va très heureusement m’offrir des choses très brillantes en plusieurs endroits, même s’il y a beaucoup d’erreurs que, par mégarde, j’ai acceptées sur sa foi à cause de son statut et que je ferai remarquer un jour au lecteur. Au reste, j’attends encore de vous ce service, homme très célèbre, comme vous me l’avez récemment laissé espérer : si par la liberté du commerce sont mises en vente la Critique d’Euphormion, d’un auteur anonyme, et la Critique de cette même Critique [4], au nom du penchant et de l’affection que vous nous portez, daignez l’acheter pour moi. Par cette action, vous aurez droit à toute ma reconnaissance, et vous pourrez considérer qu’à mon tour, je serai tout à fait prêt à vous rendre, dans les meilleurs délais, toute espèce de services que vous pourrez attendre et espérer d’un homme de ma sorte.

Portez-vous bien, homme très excellent, et jugez-moi digne de votre affection, celui qui honore votre nom très célèbre, Gottfried Wagner Donnée à Leipzig, le jour des Calendes de novembre 1705

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / Sçavant tres-cé- / lebre / à / Rotterdam / par Couvert

Notes :

[1] Gottfried Wagner (1652-1725), né à Leipzig, passa quatre années à voyager en France, aux Provinces-Unies et en Angleterre avant de retourner à sa ville natale pour y devenir conseiller municipal en 1686 et maître des bâtiments en 1701. Il composa plusieurs écrits polémiques et une traduction de l’ Euphormion de Barclay ; son commentaire sur cet ouvrage est resté manuscrit à la bibliothèque de Leipzig. Voir aussi, sur la collection Gottfried Wagner de desseins à Leipzig, http://jhc.oxfordjournals.org/conte...

[2] Bayle avait envoyé à Wagner un ouvrage de Perrault, peut-être les différents tomes de son Parallèle des anciens et des modernes (Paris 1688-1697, 12°, 4 vol.) : la lettre d’accompagnement ne nous est pas parvenue. Un éloge de Perrault, mort le 16 mai 1703, avait paru dans le JS du 10 mars 1704.

[3] John Barclay (1582-1621), Euphormionis Lusinini Satyricon. Nunc primùm recognitum, emendatum, et variis in locis auctum (Parisiis 1605-1607, 12°, 2 vol.). Peu après la date de la présente lettre devait paraître l’édition Euphormionis Lusinini [...] Satyricon, nunc primum in sex partes dispertitum, et notis illustratum (Hagæ Comitum 1707, 8°). Voir J. Dukas, Etude littéraire et bibliographique sur le Satyricon de Jean Barclay (Paris 1880), et ODNB (art. de N. Royan).

[4] Seaton (parfois Seton), Censura Euphormionis, auctore anonymo, qui suscita la réaction de Pierre Musnier, chanoine de Vézelay, Censura censuræ Euphormionis ; les deux ouvrages furent publiés ensemble (Parisiis, apud L. Boulanger 1620, 12°, 56 pages) : nous n’en avons pas pu identifier d’autres éditions. Barclay lui-même avait publié son Euphormionis Satyrici Apologia Pro Se (Paris, apud F. Huby 1610, 12°). Bayle consacre un article à « Barclai (Jean) », où il s’en prend aux inexactitudes de Ménage dans sa Vita Petri Ærodii quæsitoris Andegavensis, et Guillelmi Menagii advocati regii Andegavensis (Parisiis 1675, 4°) et dans sa Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc [...] vita (Parisiis 1641, 4° ; Hagæ Comitum 1655, 4°).

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