Rotterdam, le 14 mars 1706

A l’homme éminent et très érudit Monsieur Thomas Crenius, Pierre Bayle adresse son salut,

Le livre composé sur la discipline enseignée dans la France réformée [1] m’est totalement inconnu. Je sais, bien sûr, que la Discipline des Eglises réformées en France a été publiée par un certain ministre de Saumur, du nom de d’ Huisseau [2], qui par la suite, à cause d’un livre qu’il publia en français sur la réunion des chrétiens dans lequel il se trahissait comme socinien, fut privé de sa charge de pasteur [3]. Je sais aussi que Larroque, pasteur de l’Eglise de Rouen, a fait paraître en français un livre in-4°, dans lequel on trouve, semble-t-il, des articles des mêmes Eglises, avec un commentaire qui tend à établir aux yeux du public la conformité de cette discipline avec celle de la vieille église [4]. Je suis désolé dans la mesure où, ni pour le livre susdit, ni pour Thomas Gallet [5], je ne puis satisfaire votre désir. Il n’y a guère qu’à la bibliothèque de König [6] que j’ai eu des informations sur ce Gallet. J’y ai lu qu’en 1615, il avait publié un livre dont le titre Religiosus in Psalmum XXII [7] m’a fait connaître que partout une rumeur persistante et la tradition attribuent l’ Histoire ecclésiastique des Eglises réformées de France à Théodore de Bèze, et si justement je ne me trompe pas tout à fait, il me semble que Nicolaus Gallasius, son confrère a participé à l’ouvrage [8]. Je vous envoie un exemplaire de son livre, que je possède, je vous l’envoie, dis-je, pour que vous vous en serviez et que vous le feuilletiez à votre fantaisie. Du reste, je m’en prive difficilement. En effet, quand je travaille à mon Dictionnaire historique et critique, je m’efforce de consulter cette histoire et d’en extraire des passages conséquents. S’il vous importe de posséder un tel livre, je ferai mon possible pour chercher si par hasard l’un de nos réfugiés l’aurait et voudrait le vendre. Les exemplaires sont devenus rares depuis longtemps. Il n’est rien, mon très cher et très estimé ami, que je refuserai de faire pour votre service. Portez-vous bien. Je me réjouis avec plus de zèle de ce que vous vous occupiez déjà du tome XV de vos Animadversiones.

J’ai immédiatement envoyé votre lettre à Leers [9], et je l’ai prévenu ce matin que s’il voulait vous répondre, il devait me faire porter sa réponse. S’il le fait, vous la recevrez avec ma lettre.

Notes :

[1] Il se peut que Crenius entende parler – dans la lettre perdue à laquelle répond Bayle – d’un des ouvrages que désigne Bayle dans la suite de sa réponse, mais il semble plus probable qu’il s’agit d’un ouvrage récent dont Crenius aurait mal saisi la nature précise : en ce cas, il se peut qu’il ait eu vent de la publication de l’ouvrage de Louis Thomassin, Traité dogmatique et historique des édits et des autres moïens spirituels et temporels dont on s’est servi dans tous les temps pour établir et pour maintenir l’unité de l’Eglise catholique, divisé en deux parties... Avec un supplément par un prêtre de la même congrégation [ C. Bordes], pour répondre à divers écrits séditieux et particulièrement à l’« Histoire de l’édit de Nantes » [d’ Elie Benoist] (Paris 1703, 4°, 3 vol.), dont un compte rendu avait paru dans le JS du 17 mars 1704. Voir aussi B. Roussel, « La Discipline des Eglises réformées de France en 1559 : un royaume sans clergé ? », in De l’Humanisme aux Lumières. Mélanges en l’honneur d’Elisabeth Labrousse (Paris, Oxford 1996), p.169-191.

[2] Isaac d’Huisseau, La Discipline des Eglises reformées de France, ou, l’ordre par lequel elles sont conduites et gouvernées (Genève 1666, 4°). Sur l’auteur, voir Lettre 10, n.33 et 34, et sur son influence à Saumur, voir T. Guillemin, Isaac Papin (1657-1709). Itinéraire d’un humaniste réformé, de l’Ecole de Saumur au jansénisme (thèse, université d’Angers 2015, 3 vol.), s.v.

[3] Isaac d’Huisseau, La Reunion du christianisme ou la maniere de rejoindre tous les chrestiens sous une seule confession de foy (Saumur s.d. [1670], 12°) : voir Lettre 10, n.34.

[4] Mathieu de Larroque, Conformité de la discipline ecclésiastique des protestans de France avec celle des anciens chrétiens (Quervilly 1678, 4°).

[5] Tommaso Galletti, ecclésiastique italien, docteur en droit civil et canonique, traducteur des Instruttione de sacerdoti del r.p.d. Antonio Molina, monaco certosino (Mantoua 1678, 8°),

[6] Bayle fait allusion sans doute au catalogue de Johann König (1626-1676), imprimeur-libraire suisse, qui publia, parmi d’autres catalogues spécialisés, un Catalogus librorum diversarum facultatum, variorumq ; idiomatum, nundinis Francofurtensibus diversis, præcipue vernalibus hujus anni conquisitorum, atque apud Johannem König, Basileæ prostantium. Anno MDCLXXI (Basileæ 1671, 4°, 12 pages).

[7] Tommaso Galletti, Religiosus. Cui adnectuntur Sanctorum aliquot varia opuscula nondum edita, eiusdem authoris studio et operâ collecta (Lugduni, sumptibus Horatii Cardon 1615, 12°), dédié à Pietro Guicciardini.

[8] Théodore de Bèze, Histoire ecclesiastique des Eglises reformées au royaume de France, en laquelle est descrite au vray la renaissance et accroissement dicelles depuis l’an 1521 iusques en lannee 1563 (Anvers 1580, 8°, 3 vol.).

[9] Cette lettre de Crenius à Leers est sans doute celle du 3 mars 1706 : Leyde, Universiteitsbibliotheek, BPL 885 ; Voir O. Lankhorst, Reinier Leers, p.222, n° 128.

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