Lettre : à

St. Giles’s, le 21 janvier 1706/7 [1]

A M. Basnage

Monsieur,

Ce serait pour moi en toutes circonstances un grand plaisir d’avoir l’honneur de vous écrire ; mais vous avez augmenté ce plaisir au plus haut point par votre manière d’écrire et par l’occasion que vous me donnez de m’adresser à vous [2]. De plus, je profite de la permission que vous me donnez d’écrire dans ma propre langue et j’estime comme un honneur fait à mon pays que vous vous soyez donné la peine d’ajouter cette langue à votre grande science et à votre savoir supérieur.

Je ne sais pas si je devrais céder sans résistance à l’affliction que me cause la mort de notre ami commun, M. Bayle, sur laquelle vous avez bien voulu m’envoyer vos condoléances, mais la question d’intérêt public que vous avez soulevée à cette même occasion m’oblige à ne pas me préoccuper trop de mon chagrin personnel, car dans ce cas je dois avouer que la perte que je subis personnellement me rend moins sensible à la perte que fait le public par la mort d’un si grand homme. Mon amitié peut bien excuser cette faiblesse, car, quel que soit le bénéfice que le monde en général ait reçu de sa part, je suis sûr qu’aucune personne privée ne lui doit plus que moi, ni n’a mieux connu ses qualités.

Mais que je l’aie tant admiré n’est pas étonnant.

Il ne fallait pas s’attendre à ce que les préjugés qu’on a soulevés contre lui à cause de ses sentiments sur le plan philosophique causent aucun souci à quelqu’un qui ne se préoccupe aucunement d’affaires religieuses : mais que les reproches âpres que le monde lui a faits sur ce plan n’aient pas entraîné la perte de l’amitié d’un acteur aussi éminent et aussi digne que vous-même, voilà, je l’avoue, ce qui est fort généreux et fort noble et qui doit être reconnu comme tel par tous les amis non seulement de M. Bayle mais aussi de la vérité et de la liberté philosophique. Et rien, à mon avis, ne peut mieux témoigner de la ferme confiance que vous avez en votre excellente cause, ni donner une meilleure expression de la conscience profonde que vous avez de la sincérité de vos convictions, que votre volonté de rendre ainsi justice à la mémoire d’un ami, qui, quelles que soient les erreurs qu’on a pu lui attribuer, avait indéniablement des qualités et des vertus dignes des personnes les plus orthodoxes de notre époque. Je sais parfaitement que dans les domaines de la religion et de la philosophie, comme ailleurs, les différends ne créent pas seulement l’inimitié mais aussi l’hostilité et la haine. Mais les choses se sont passées tout à fait autrement entre M. Bayle et moi-même, car, alors que nous étions d’accord sur les règles fondamentales de la morale et que nous croyions rester fidèles à ces règles-là, les différends et les disputes constantes entre nous ont servi à affermir notre amitié. J’ai eu le bonheur de voir que ces différends n’enlevaient rien à son amitié pour moi, et j’ai bien senti que ma propre amitié pour lui s’affermissait au fur et à mesure que je profitais de sa conversation si instructive. Je peux bien dire instructive sur tous les plans, même en ce qui concerne des principes dont les ennemis de M. Bayle ne croient point qu’il ait pu les défendre. Mais si c’est bien par le débat et par l’argumentation qu’on se confirme, après un sérieux examen, dans les convictions qu’on adoptait initialement par préjugé, alors je peux déclarer en vérité que ce que j’ai de plus précieux sur ce plan je le dois en grande partie à notre ami que le monde désignait comme sceptique. Si j’avais une opinion qui ne résistait pas à l’épreuve de sa raison perspicace, j’acceptais peu à peu de l’abandonner comme une opinion frivole ou du moins de ne pas me fonder sur elle avec la même fermeté ; mais quant à ce qui résistait à cette épreuve, je le gardais comme de l’or le plus pur. Et si cette philosophie, quelle qu’elle soit, qui, tout en respectant les limites de la décence, examine les choses de cette façon, est considérée comme une offense à la religion ou à l’humanité et qu’elle est bannie du monde, alors je ne prévois par la suite que des ténèbres et de l’ignorance. Je crois que le monde et en particulier le monde savant doit beaucoup à de tels esprits qui mettent les arguments à l’épreuve, et, en ce qui me concerne, j’attribue aux qualités de M. Bayle ce que d’autres ont pu écrire pour la défense de vérités qu’il avait passées au crible de sa raison. Quel mal pouvait faire au monde un homme qui pratiquait une telle quête de la vérité avec tant de modération, de générosité, d’intégrité et d’innocence de mœurs, je ne le sais pas, mais je sais et je sens le bien qu’il a fait et ne dois jamais cesser de le dire et de le déclarer. Vous me pardonnerez cet accès de zèle en faveur de mon ami défunt puisque vous m’y avez en quelque sorte poussé par l’éloge généreux que vous en avez fait et par le plaisir inexprimable que vous m’avez donné par le récit de ses derniers jours et de son maintien philosophique si méritoire et à tous égards si ressemblant, comme je m’y attendais [3].

Ce serait inexcusable de ma part que de manquer à quelque devoir d’amitié privée, étant exclu comme je le suis de la vie publique par ma mauvaise santé, qui ne me permet pas de résider pendant l’hiver – la saison principale des affaires publiques – dans ou à proximité de la capitale, où on brûle du charbon ; de sorte que je suis à moitié banni de la société et de la vie publique sauf lorsque je suis à l’étranger dans vos villes hollandaises, où l’on brûle de la tourbe, qui me fait autant de bien que le charbon me fait de mal. Mais heureusement, avant de quitter le voisinage de Londres (vers la fin novembre), j’ai reçu des lettres d’amis de votre nation et de notre Eglise commune qui m’ont mis au courant et qui m’ont imposé la charge agréable de défendre cette cause [4].

J’ai fait état de cette question devant ceux de nos hommes d’Etat sur lesquels j’ai quelque influence : et je peux vous assurer que j’ai trouvé en eux toute la bonne volonté qu’on pourrait souhaiter à l’égard du soutien aux protestants français jusqu’à l’établissement de la paix ou jusqu’à la signature d’un traité qui aille dans ce sens. Notre ministère est de jour en jour plus protestant. Toute tentative d’établir des distinctions plus marquées entre les communautés protestantes a désormais cessé ; et l’esprit de la modération et de l’union règne. De sorte que toute animosité à l’égard de ceux qui refusaient l’épiscopat a disparu et ainsi il ne reste plus de prétexte pour le mépris ou le dédain à l’égard de nos frères protestants étrangers ; la défense de leurs intérêts est envisagée par notre ministère comme un honneur ; et j’ose croire qu’ils ont en tête de faire valoir leur action dans ce sens comme un mérite en fin de compte [5]. Car, aussi fort que puisse être notre gouvernement, et aussi méritoires que puissent être les favoris et les grands hommes de ce règne, ils savent tous que, sans le soutien honnête et la bonne estime de l’ensemble de la population, rien ne pourra les maintenir longtemps au pouvoir en Angleterre. Ainsi, sans compter même leurs principes et leur bonne disposition, on peut espérer que leurs intérêts bien compris les conduiront à agir honorablement dans cette affaire. Je pourrais, en me fondant sur ces mêmes termes, aller jusqu’à vous assurer que, si la guerre se faisait uniquement entre la France et nous, et si nous étions de forces à peu près égales, je suis persuadé que, même après tant d’années de guerre aussi lourdes que celles que nous avons vécues, nous serions heureux, sous ce gouvernement et sous l’autorité d’une reine si excellente, de supporter ce conflit pendant plusieurs années encore et de courir tous les dangers au nom de la seule cause de la restauration des protestants en France, – cause que l’évêque de Salisbury a glorieusement mise en avant avec beaucoup d’applaudissements bien mérités le jour de Thanksgiving devant la reine et devant le Parlement, ce qu’il n’aurait pas fait (on peut le supposer) en de telles circonstances sans savoir d’avance qu’on approuvait cette cause comme une des conditions de la paix qu’il a aussi fait valoir et fait espérer [6]. Ce sermon est en effet digne d’être lu à l’étranger pour qu’on connaisse les principes nobles proclamés devant les souverains mêmes, ce qui fait honneur à de tels souverains libres, qui jouissent, avec le peuple sur lequel ils règnent dans le bonheur et dans la sécurité, du bienfait commun des lois et de la liberté. Un petit geste de la Cour fera que le peuple soutiendra de toutes ses forces la cause de la religion. L’Angleterre ne craint ni n’appréhende d’ailleurs une guerre de religion. Le peuple anglais n’a pas le même respect que les gouvernements protestants étrangers pour les alliés catholiques. Mais surtout et pour la cause même de cette religion qui nous est si chère, nous sommes obligés de respecter et de développer de notre mieux les relations amicales avec les Etats-Généraux [7]. Or, quoique leur zèle en faveur de la religion protestante soit égal au nôtre, néanmoins leur attitude à cet égard sera sans doute très différente. Et je n’attribue pas cette différence à notre zèle religieux plus fort, mais à notre aveuglement quant à la politique et aux intérêts de l’Etat. Car tandis qu’une nation sage sait que sa force réside dans le nombre de ses citoyens, surtout de ceux qui sont à la fois pieux et travailleurs, pour notre part – que ce soit à cause de la susceptibilité de nos ecclésiastiques à l’égard de l’organisation épiscopale de leur Eglise ou bien d’une hostilité et aversion naturelles à l’égard des étrangers, par lesquels nous avons été, plus que toute autre nation, infestés – pour quelque raison que ce soit, nous ne tenons pas du tout à ce que des étrangers viennent s’établir chez nous, et pour cette raison même nous serons d’autant plus portés à soutenir la cause généreuse du retour des protestants français et la tolérance de leur foi dans leur propre pays [8].

Mais si les Etats-Généraux, grâce à une meilleure politique, à une prudence plus grande, à une prévision supérieure et à cause de leurs obligations plus contraignantes à l’égard des alliés catholiques, ne peuvent pas nous suivre, nous qui sommes par notre situation géographique même si indépendants et, par tempérament si peu désireux de bénéficier de l’apport d’un nombre accru d’étrangers, qu’est-ce que nous pourrons bien faire dans ce cas-là en faveur des pauvres protestants français [9] ? Comment inciter et que demander ? Car, de faire la guerre ou la poursuivre une seule heure dans le seul but de restaurer la religion [protestante] en France, ce n’est guère une proposition qu’on puisse faire avec confiance et avec espoir aux grands hommes du gouvernement du pays où vous êtes. Mais si, malgré tout, cette politique est appuyée avec force, imposée et bien défendue (puisqu’elle n’est que justice), elle peut produire ses fruits ou du moins quelques termes et quelques propositions inspirées par la compassion ou par la honte : de sorte que les intérêts des protestants ne soient pas si entièrement abandonnés comme lors du dernier traité de paix, où l’on n’y a guère songé [10]. Vous savez que c’est une maxime citée quelque part qu’ il faut exiger plus que son droit afin d’obtenir son droit. Mais vous ne demandez que vos droits les plus stricts, de sorte que votre demande peut être appuyée avec plus de modestie. Et si, en faveur des protestants français, elle ne devait obtenir que la liberté de ceux qui sont détenus et leur propriété à ceux qui se sont échappés, les Provinces-Unies en profiteraient le mieux et pourraient obtenir ce résultat si avantageux sans jalousie de la part de l’Angleterre, qui fera fi de son intérêt à cet égard et ne fera rien (je le crains) en faveur de la naturalisation ou d’autres mesures qui iraient dans le sens d’un accord si avantageux. Et cela devrait peser, je pense, dans l’esprit des principaux membres de votre gouvernement. En attendant, vous feriez bien de profiter de notre zèle en faveur de votre retour et pousser d’autres à faire de même, ce qui pourrait peser lorsqu’on commencera les négociations ou qu’on établira les termes d’un traité. Je puis vous assurer que je ferai tout ce qui m’est possible pour appuyer et exiger une mesure si pieuse et si glorieuse ; et j’agirai comme si je comptais sur le degré de mon zèle, de mon espérance et de ma confiance, pour assurer le succès de cette cause.

Je vous remercie de vos éclaircissements sur les négociations que nous avons conduites par le passé ; et je ne doute pas que, par de nouvelles recherches, vous ne trouviez d’autres exemples de l’engagement de l’Angleterre en faveur des intérêts des protestants étrangers – tout particulièrement sous le règne de la reine Elisabeth, qui s’est mise à la tête de la cause protestante, et dont l’exemple peut toujours être invoqué devant notre bonne reine [Anne] et devant son gouvernement actuel, si vous deviez leur adresser une demande ou une pétition [11].

Voilà, selon ma pauvre capacité, ce que je peux vous proposer de mieux comme réflexions à l’instant. Mes efforts zélés ne manqueront pas, jusqu’à la limite de mes forces, en faveur d’une cause que je défendrai toujours sans honte et sans peur [12].

Je suis, Monsieur, votre humble serviteur.

Notes :

[1] Shaftesbury écrit la date en style julien, qui correspond au 1 er février en style grégorien et à l’année 1707 aux Provinces-Unies.

[2] Shaftesbury répond à la lettre de Jacques Basnage du 17 janvier 1707 (Lettre 1745).

[3] Voir le récit de la mort de Bayle dans la lettre de Jacques Basnage du 17 janvier 1707 (Lettre 1745). Sur les entretiens entre Shaftesbury et Bayle à Rotterdam, voir Lettre 1431, n.1.

[4] En décembre 1706, Benjamin Furly et Jacques Boyd, ami de William Popple (voir Locke, éd. E.S. de Beer, n° 3286, vii.790), avaient envoyé au duc de Shrewsbury une demande concernant les taxes très élevées imposées aux importations de produits hollandais en Angleterre et Furly avait, en même temps, plaidé la cause des huguenots exilés ( ODNB, art. « Furly, Benjamin » par R.L. Greaves). Shaftesbury avait déjà déclaré à Furly le 11/22 octobre 1706 qu’il s’était entretenu avec Lord Sunderland au sujet des plaintes des marchands hollandais concernant les tarifs. Début 1707, Shaftesbury fit parvenir à la reine une lettre des ministres huguenots réfugiés et, fin mars, attendait encore sa réponse ; Godolphin la lui communiqua enfin : « she shall be extreamly glad to be instrumentall in restoring the refugiés upon a peace with France, and is willing you should press to have it added as a preliminary, if you find any inclination in Holland to joyn with her Majesty in these good intentions », mais il ajoute à cette note : « I fear you will not » : voir The Marlborough-Godolphin Correspondence, éd. H.L. Snyder (Oxford 1975), lettres 747 et 748 des 24 et 25 mars 1707. Voir aussi Shaftesbury, Correspondence, n° 512, concernant la démarche de Furly et de Boyd. Sur l’identité de Jacques Boyd, voir aussi S. Lachenicht, Hugenotten in Europa und Nordamerika. Migration und Integration in der frühen Neuzeit (Franfurt, New York 2010), p.356.

[5] Sur les mesures prises en faveur des huguenots réfugiés en Angleterre, la bibliographie critique s’est élargie considérablement au cours des dernières années. Outre les études connues de C. Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France depuis la révocation de l’édit de Nantes jusqu’à nos jours (Paris 1853, 2 vol.), de D.C.A. Agnew, Protestant exiles from France in the reign of Louis XIV ; or, the Huguenot refugees and their descendants in Great Britain and Ireland (London 1871–1874, 3 vol.), et de F. de Schickler, Les Églises du Refuge en Angleterre (Paris 1892, 3 vol.), les travaux récents révèlent un contexte politique très complexe et très conflictuel, caractérisé par la tension entre un gouvernement Whig ouvert aux huguenots réfugiés, un parti Tory gardien de l’orthodoxie étroite et un sentiment populaire très hostile non seulement aux catholiques en général mais aussi aux huguenots, exacerbé par l’affaire des prophètes français qui aboutit à la condamnation humiliante d’ Elie Marion, de Nicolas Fatio de Duillier et de Jean Daudé en novembre 1707. Voir M.R. Watts, The Dissenters. vol. I : From the Reformation to the French Revolution (Oxford 1986) ; O.P. Grell, J.I. Israel et N. Tyacke (dir.), From persecution to toleration : the Glorious Revolution and religion in England (Oxford 1991) ; G. Adams, The Huguenots and French opinion, 1685–1787 : the Enlightenment debate on toleration (Waterloo, Ontario 1991) ; R. Ashcraft, « Latitudinarianism and toleration : historical myth versus political history », in R. Kroll, R. Ashcraft et P. Zagorin (dir.), Philosophy, science and religion in England, 1640-1700 (Cambridge 1992), p.151-177 ; R. Vigne and C. Littleton (dir.), From strangers to citizens : the integration of immigrant communities in Britain, Ireland, and colonial America, 1550–1750 (Eastbourne 2001) ; J. Marshall, John Locke, toleration and early Enlightenment culture (Cambridge 2006) ; A. Walsham, Charitable Hatred : tolerance and intolerance in England, 1500–1700. Politics, culture and society in early modern Britain (Manchester 2006) ; B.J. Kaplan, Divided by faith. Religious conflict and the practice of toleration in early modern Europe (Cambridge, Mass. 2010) ; L. Laborie, Enlightening Enthusiasm : prophecy and religious experience in early eighteenth-century England (Manchester 2015), ch. 5 : « Enthusiasm, blasphemy and toleration », p.166-203, qui comporte une bibliographie abondante.

[6] Gilbert Burnet, A Sermon preach’d before the Queen and the two Houses of Parliament at St. Paul’s on the 31 st of December, 1706. The Day of Thanksgiving for the wonderful successes of this year (London, 1707, 8°, 16 pages).

[7] Sur l’exaspération de Marlborough devant les tergiversations des Provinces-Unies au cours de la guerre de Succession d’Espagne, voir Lettre 1689, n.10.

[8] « infesté » : le mot est fort. Shaftesbury évoque l’hostilité des Anglais à l’égard des étrangers qui datait de la fin du XV e siècle et qui avait atteint son apogée entre 1550 et 1585, lorsque 40 000 ou 50 000 réfugiés protestants arrivèrent en Angleterre. La crainte tenace de la « surpopulation » devint une véritable obsession tout au long du XVII e siècle et conduisit les hommes politiques à assigner au colonialisme un rôle d’absorption. Sans doute l’afflux des huguenots exilés après la Révocation avait fait renaître l’angoisse et la xénophobie des Anglais : voir M.R. Thorp, « The anti-Huguenot undercurrent in late seventeenth century England », Proceedings of the Huguenot Society of London, 22/6 (1976), p.569-580 ; A. Pettegree, Foreign Protestant communities in sixteenth-century London (Oxford 1986), p.1, 23, 299, B. Arneil, Locke and America : the defence of English colonialism (New York 1996), et S. Lachenicht, « Etude comparée de la création et de la survie d’une identité hugenote en Angleterre et dans le Brandebourg au XVIII e siècle », in P. Benedict, H. Daussy et P.-O. Léchot (dir.), L’Identité huguenote. Faire mémoire et écrire l’histoire (XVI e-XXI e siècle) (Genève 2014), p.279-294. Cette réflexion fonde la conclusion de Shaftesbury sur ce point : en somme, la Grande-Bretagne aura d’autant plus à cœur de défendre le droit des huguenots de rentrer en France qu’elle aurait peur – si leur exil devait se prolonger – de se voir « infester » par de nouveaux émigrés. L’exaspération de Shaftesbury fut sans doute intensifiée par l’activité des « prophètes français », qui lui inspirait à cette époque une Letter concerning enthousiasm (London 1708, 8°). Voir aussi, en ce qui concerne cette méfiance anglaise à l’égard des étrangers, ses Miscellaneous reflections, composées quelques années plus tard : « For our part, we neither care that foreigners should travel to us, nor any of ours should travel into foreign countries. Our best policy and breeding is, it seems, “to look abroad as little as possible, contract our views within the narrowest compass, and despise all knowledge, learning, or manners which are not of a home growth”. » ( Characteristicks of men, manners, opinions, times, etc., éd. J.M. Robertson [London 1900, 2 vol.], Miscellany III, ch. 1, ii.250-251). Cependant, tout en résumant ainsi, dans ses Miscellaneous reflections, l’attitude des Anglais à l’égard des étrangers, il prend ses distances par rapport à cette attitude, car, dit-il, elle est paradoxale, la nation anglaise ayant été constituée par l’arrivée d’étrangers sur son sol. Ainsi, on peut penser qu’il insiste sur l’impossibilité d’apporter son soutien politique aux huguenots réfugiés à cause de l’attitude hostile des Anglais à leur égard, tout en étant personnellement favorable à la cause huguenote. Il faut tenir compte de ce double aspect de la réponse de Shaftesbury pour bien saisir son propos. En effet, il répond à la lettre de Basnage du 17 janvier (Lettre 1745), où celui sollicitait son soutien – et celui des hommes politiques anglais – à la cause des huguenots exilés. Pour Basnage, il s’agit de ne pas commettre la même erreur que lors des négociations de la paix de Ryswick, où, à ses yeux, les demandes des huguenots avaient été formulées trop tard pour être prises en compte dans l’accord final. En fait – Bayle en avait été le témoin à l’époque de ces négociations – les intérêts des huguenots avaient été contrés par le Père jésuite Louis Doucin, qui accompagnait les plénipotentiares français : voir Lettre 000. Quoi qu’il en soit, l’essentiel pour la compréhension de la présente lettre est de rappeler que Basnage demandait le soutien des Anglais pour faire libérer les huguenots emprisonnés ou envoyés aux galères en France et pour permettre aux réfugiés de se faire naturaliser au pays de leur exil et de louer ou vendre leurs biens en France : « Il y a dans ces Provinces et dans tous les Etats protestants plus de 200 milles ames qui souf[f]rent les incommodités de l’exil et qui[,] sup[p]ortant pour la pluspart les impots des pays qu’ils habitent[,] devroient estre regardez comme autant de sujets naturels tres dignes de la protection du souverain[ :] ce qu’ils demandent est un bien qui leur ap[p]artient legitimement... » (Lettre 1745). C’est à cette demande que Shaftesbury répond implicitement dans la première partie de sa réponse sur ce point. Il souligne la bonne volonté des hommes politiques anglais et le fait que les protestants ne sont plus divisés par les différences d’une communauté à l’autre (anglicans, réformés, arminiens, sociniens) : le soutien des hommes politiques anglais à la cause protestante devrait donc découler à la fois de l’intérêt bien compris, de l’honneur (« agir honorablement ») et de la foi religieuse commune. Mais les hommes politiques « savent tous que, sans le soutien honnête et la bonne estime de l’ensemble de la population, rien ne pourra les maintenir longtemps au pouvoir en Angleterre ». Or, ce principe élémentaire de la vie politique exclut une des demandes de Basnage, comme l’affirme Shaftesbury dans la présente lettre : « pour notre part [celle des Anglais] – que ce soit à cause de la susceptibilité de nos ecclésiastiques à l’égard de l’organisation épiscopale de leur Eglise ou bien d’une hostilité et aversion naturelles à l’égard des étrangers, par lesquels nous avons été, plus que toute autre nation, infestés – pour quelque raison que ce soit, nous ne tenons pas du tout à ce que des étrangers viennent s’établir chez nous ». Le peuple anglais n’apporterait donc aucun soutien à la demande de naturalisation des huguenots dans leur pays d’exil et ce fait incontournable empêche les hommes politiques d’agir en ce sens. En revanche, Shaftesbury envisage une autre voie qui permettrait aux hommes politiques anglais d’« agir honorablement dans cette affaire », en précisant qu’avec un peu d’encouragement de la part de la Cour, les Anglais pourraient défendre la cause protestante en imposant par la force « la restauration des protestants en France » – ambition qui aurait évidemment la soutien du peuple anglais... Cependant, cette proposition se heurte à une objection majeure : sans le soutien des Hollandais – qui, dans leur intérêt économique, ont compris qu’il vaut mieux maintenir les huguenots exilés aux Provinces-Unies – que pourrait faire l’Angleterre ? Elle serait réduite à se battre pour le retour des huguenots exilés en Angleterre, mais non de ceux qui sont exilés aux Provinces-Unies « Qu’est-ce que nous pourrons bien faire dans ce cas-là en faveur des pauvres protestants français ? Comment inciter et que demander ? Car, de faire la guerre ou la poursuivre une seule heure dans le seul but de restaurer la religion [protestante] en France, ce n’est guère une proposition qu’on puisse faire avec confiance et avec l’espoir aux grands hommes du gouvernement du pays où vous êtes. » Shaftesbury conclut qu’il est impossible d’apporter un soutien efficace aux huguenots et renvoie à de vagues espérances : il faut « profiter de notre zèle en faveur de votre retour et pousser d’autres à faire de même, ce qui pourrait peser lorsqu’on commencera les négociations ou qu’on établira les termes d’un traité. » Basnage comprit parfaitement ce message, auquel il devait répondre le 12 avril (Lettre 1756) en insistant sur les motifs de gloire et d’intérêt qui devraient pousser l’Angleterre à faire entrer l’exigence de liberté de conscience pour les réformés français dans les négociations préliminaires ; il mentionne aussi deux appels en ce sens lancés par les réformés auprès de la reine Anne et du Parlement britannique – appels mentionnés dans le Post-Boy (nouvelles de Londres, 1 er avril 1707) et dans une lettre de Godolphin à Marlborough datée du 24 mars / 5 avril 1707 ( The Marlborough–Godolphin Correspondence, éd. H.L. Snyder (Oxford 1975, 3 vol.), ii.738, lettre 747 ; voir aussi ibid., lettre 748, et Narcissus Luttrell, A Brief Historical Relation of State Affairs from September 1678 to April 1714 (Oxford 1857, 6 vol.),vi.155). Mais, aux yeux de Basnage, ces tentatives semblent rester vaines : il résume ses conclusions avec amertume dans sa lettre à Des Maizeaux du 25 août 1709 : « Nous ne devrions pas avoir naturellement grand regret à la rupture des negotiations, car nous n’y aurions pas pris beaucoup de part. Dès le moment que toutes les puissances reformées donnent les mains aux catholiques et leur promettent / de ne point faire entrer la religion dans les preliminaires, je compte toutes les belles promesses qu’on nous fait de soutenir nos interets dans les negociations pour peu de chose » (Lettre 1772). En fait, à la date de cette dernière lettre, Gilbert Burnet avait fortement soutenu un acte passé au Parlement en 1708 en faveur de la naturalisation de tous les réfugiés protestants – malgré l’opposition de l’évêque de Chester, William Dawes, du parti de la High Church, qui aurait voulu restreindre cette accueil aux réformés qui acceptaient d’entrer dans l’Eglise anglicane. Il s’agit de l’acte de naturalisation des protestants étrangers 1708 (7 Anne c. 5), qui permit la naturalisation de bon nombre de huguenots et de leurs enfants, aussi bien que de réfugiés luthériens allemands entre mai et juin 1709. Certaines dispositions de cette loi furent révoquées par les Tories en 1711. Voir Gilbert Burnet, History of his own time [...] (London [The Hague, Thomas Johnson] 1725-1734, 6 vol.), vi.1042-1043. Nous remercions l’éditrice de Shaftesbury, C. Jackson-Holzberg, de son aide dans l’analyse de l’argumentation du Lord anglais.

[9] Le deuxième volet du refus opposé par Shaftesbury à la demande de Basnage s’appuie sur l’inanité d’une guerre contre la France dans le seul but de défendre le droit des huguenots exilés de retourner chez eux.

[10] Sur les intérêts des huguenots exilés écartés des négociations de la paix de Ryswick et sur le rôle de l’éminent jésuite Louis Doucin, voir Lettre 1330, n.1.

[11] Voir les exemples précédents d’intervention britannique dans les conflits des nations européennes invoqués par Basnage : Lettre 1745, n.9 et 10.

[12] Face au refus fort poli et fort zélé de Shaftesbury , Basnage devait s’associer avec Pierre Jurieu et Daniel de Superville pour lancer une pétition adressée à la reine par l’intermédiaire du duc de Marlborough, « la teste et le bras qui fournissés à cette illustre Reyne les moyens d’executer les grands ouvrages et les glorieux desseins que le Ciel lui inspire » (lettre du 22 mars 1707, éd. M. Silvera, n° LXXVIII, p.261-262). C. Arnold, qui prépare une thèse intitulée Objects of charity : Britain and the development of a humanitarian politics, 1690-1748 (Université de Yale, sous la direction de S. Pincus), signale que, le 11 avril 1707, les principaux membres de la communauté huguenote de Londres se réunirent pour signer publiquement une pétition adressée à la reine pour lui demander de faire renouveler l’édit de Nantes. Selon un diplomate néerlandais en poste à Londres, le bruit courait que cette pétition avait été signée par plus de trois cents personnes : voir Sauniere de l’Hermitage à Anthonie Heinsius. 12 avril 1707, Heinsius Correspondence, vi.201 ; « The Humble Representation of the French Protestant Refugees », datée du 21 avril / 2 mai 1712 (BL, Add ms 70.316. Portland Papers, Vol. CCCXVI : Petitions to Anne and Harley, 1710-1714). Naturellement, ces pétitions furent vaines : voir la lettre désabusée de Basnage à Des Maizeaux du 25 août 1709 (Lettre 1772).

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