Lettre : à

St. Giles’s, le 2 février 1708 [1] Mr Darby [2] Je serai heureux de recevoir le cadeau agréable que Mr Hughes veut me faire de sa traduction de Mr Fontenelle [3] et je ne doute pas que je priserai l’ouvrage pour lui-même aussi bien que par reconnaissance à l’égard du traducteur [4].

Je vous remercie aussi bien que votre ami anonyme de votre intention de me dédier une œuvre concernant mon ami défunt Mr Bayle [5] : je pouvais faire état de mes relations et de mon amitié avec lui pendant sa vie et ferais donc volontiers de même maintenant qu’il est mort, et ferais même tout ce qui peut honorer sa mémoire.

Quelles qu’aient pu être ses opinions en politique ou en philosophie (car deux personnes ne furent jamais plus éloignées l’une de l’autre que nous ne l’étions lui et moi sur de telles questions), nous vivions et entretenions une correspondance avec une amitié sans réserve. Et je dois lui rendre justice en disant que, quelle qu’ait pu être sa position en théorie, dans la pratique il était tout à fait chrétien et presque le seul homme que j’aie connu qui, tout en donnant des leçons de philosophie, vivait comme un vrai philosophe, avec cette innocence, vertu, tempérance, humilité et mépris à l’égard du monde et de ses intérêts qu’on peut véritablement appeler exemplaires. Je n’ai jamais connu non plus quelqu’un qui raisonne de façon plus équilibrée ni dont l’entretien soit plus sociable, plus poli ou plus plein d’esprit. Le monde connaît assez son érudition par ses livres : mais moi je l’ai connu par une amitié longue et intime et j’ai même vécu sous un même toit avec lui [6], ce qui m’a rendu témoin de son intégrité et de ses qualités morales, pour lesquelles il m’était encore bien plus cher que par son esprit et par sa science.

Cependant, malgré tout ce que j’ai dit et dirai volontiers de lui partout et devant le monde entier, je dois vous supplier de me permettre de me retirer dans cette affaire de dédicace : car il y a des traits de flatterie qui sont exigés par ce genre de composition et qui m’incommodent [7]. Je n’ai encore jamais pu supporter cette idée et, étant forcé par ma constitution de vivre en retrait du monde comme je le fais, je ne supporte pas de mener une vie si publique de cette autre façon. De sorte que je vous supplie de faire mes excuses auprès de celui qui avait le dessein de me faire cet honneur.

Notes :

[1] Nous ne connaissons cette lettre que par la minute de la main d’un secrétaire, qui donne la date en vieux style (style julien) ; en style grégorien, la lettre daterait donc du 13 février. Cependant, puisqu’il s’agit ici d’un ouvrage qui devait être publié en 1708, il semble qu’il ait donné le millésime en style « continental » : on sait, en effet, que, jusqu’en 1752, l’année commençait en Angleterre le 25 mars (jour de l’Annonciation ou Lady Day) : la date complète de la présente lettre « à l’anglaise » aurait donc été le 2 février 1707.

[2] Les imprimeurs John Darby, père et fils, étaient connus pour la publication d’écrits de « dissenters » religieux et de Whigs radicaux. Le père (vers 1632-1707) s’était établi en 1667 à l’adresse de Bartholomew Close à Londres ; son fils (vers 1673-1733), à qui Shaftesbury adresse la présente lettre, rejoignit l’entreprise familiale et, en tant que « maître », embauchait des apprentis dès 1699. Il est possible que l’un ou l’autre ait imprimé l’édition de 1699 de l’ Inquiry concerning virtue de Shaftesbury ; il est certain que le fils imprima The Moralists en 1709 et joua un rôle significatif dans la publication des Characteristicks (1711, 1714, 1723, 1727, 1732). Voir ODNB, s.v. (art. de B. Lynch) ; M. Treadwell, « London printers and printing houses in 1705 », Publishing History, 7 (1980), p.5-44 ; Shaftesbury, Correspondence, n° 602 (numéro sujet à modification).

[3] Fontenelle, Dialogues of the dead, trad. John Hughes (London, 1708, 8°), ouvrage imprimé par John Darby pour Jacob Tonson. Un exemplaire figure dans le catalogue de la bibliothèque de Shaftesbury.

[4] John Hughes (1677-1720), poète, traducteur et librettiste, joua un rôle actif dans la campagne en faveur de l’opéra et du chant en langue anglaise. Il avait composé son premier opéra, Amalasunt, queen of the Goths, or Vice destroys itself (1697, mis en scène avant 1700) ; ensuite, il devait composer des cantates sur la musique de Haendel, Vénus et Adonis et, en 1718, collaborer avec John Gay et Alexander Pope au livret de l’opéra Acis et Galatea de Händel, d’après les Métamorphoses d’ Ovide (livre XIII). Il avait traduit l’ouvrage célèbre de Boccalini, I ragguagli di Parnasso sous le titre : Advices from Parnassus (London, 1706), dont un exemplaire est signalé dans le catalogue de la bibliothèque de Shaftesbury. Il devait également traduire Le Misanthrope de Molière (1709), les Lettres d’Abélard à Héloïse (1713) et établir la première édition critique des œuvres d’ Edmund Spenser en 1715. Voir ODNB (art. de T.N. McGeary), et K. Fordonski et P. Urbanski, Casimir Britannicus. English translations, paraphrases, and emulations of the poetry of Maciej Kazimierz Sarbiewski (London 2010), ch. 18, p.157.

[5] D’après les formules suivantes sur Bayle « chrétien » et « philosophe », il semble probable qu’il s’agit d’une proposition de dédier à Shaftesbury la traduction anglaise anonyme du Commentaire philosophique : a philosophical commentary on these words of the Gospel, Luke XIV. 23. Compel them to come in, that my house may be full. In four parts. I. Containing a refutation of the literal sense of this passage. II. An answer to all objections. III. Remarks on those letters of St. Austin which are usually alledg’d for the compelling of hereticks, and particularly to justify the late persecution in France. IV. A supplement, proving, that hereticks have as much right to persecute the orthodox, as the orthodox them. Translated from the French of Mr. Bayle, [...]. In two volumes (London 1708, 8°, 2 vol.), qui parut sans dédicace, imprimé par John Darby. La même année devait paraître la traduction par Des Maizeaux des Pensées diverses avec la version anglaise de sa biographie de Bayle sous forme de lettre adressée à « My Lord » [Shaftesbury] : Miscellaneous reflections, occasion’d by the comet which appear’d in December 1680 : chiefly tending to explode popular superstitions. Written to a Doctor of the Sorbon, by Mr. Bayle. Translated from the French. To which is added, the author’s life. In two volumes (London 1708, 8°, 2 vol.), qui fut imprimée peut-être également par John Darby.

[6] Shaftesbury avait été hébergé à Rotterdam dans l’ancien appartement de Bayle, alors que celui-ci avait déménagé pour être plus au calme lors de la correction des épreuves de la deuxième édition du DHC : voir Lettre 1431, n.1.

[7] Shaftesbury emploie la métaphore d’une « coupe » d’un breuvage de flatterie qui serait trop fort pour son estomac. Il refuse la dédicace parce que, dit-il, il abhorre la flatterie qui caractérise de tels écrits. Il avait néanmoins accepté que la version anglaise de la The Life of Mr Bayle soit publiée sous la forme d’une lettre qui lui était adressée. Il est possible que ce précédent motivait son refus dans la présente lettre et qu’il ait voulu éviter de paraître étroitement associé à deux traductions des œuvres de Bayle dans la même année, tout particulièrement en ce qui concerne le Commentaire philosophique, qui pouvait paraître laisser le champ libre à la conscience dissidente des enthousiastes que Shaftesbury combattait dans sa Lettre sur l’enthousiasme.

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