XIII.Annexe2. Lettre : à

Appendice II

 

Consultation de Mr Fagon, premier médecin du Roy,

sur la maladie de Mr Bayle, qui est une peripneumonie avec crachements de sang et qui est mort avant [de] l’avoir receüe

On ne peut apprendre sans douleur que l’indif[f]erence pour la vie ait engagé l’illustre Mr Bayle à negliger les progrez d’une maladie dont les moindres establissements sont formidables ; ce peut etre un bonheur d’avoir evité des remedes dangereux ; mais le regime, qui est le principal, ne peut jamais etre differé dans cette occasion sans un extrême peril. Le nom de pulmonie convient au poumon fletri ou ulceré. Le travail d’esprit immense de Mr Bayle en fait craindre la fletrisseure, l’hiver où a commencé son rhume, et sa perseverance, donnent un grand soupçon de l’impression qu’une serosité acre determinée à se porter sur le poulmon aura fait à sa substance, la toux frequente et seche, ou accompagnée de crachats, sereux, sanglants ou purulen[t]s, en doit descider ; • Il n’entre immediatement dans cette partie que l’air, par la respiration[,] le reste n’y aborde, qu’avec le sang par la circulation, on doit donc avoir une grande attention au choix de l’air que l’on respire, et aux alimen[t]s dont on se nourrit, et se servir de ces deux moyens pour introduire les remedes convenables dans le poulmon. L’air doit étre temperé de façon qu’il ne soit ny trop vif, ny pezant ; celui qui est rempli d’exhalaisons salines est pernisieux pour les poulmons malades, et celuy qui l’est d’exhalaisons malignes, qui s’élèvent des tourbes brûlées et des terres dont on les tire n’est pas moins dangereux ; il faut éviter aussy celuy qui est humide et relant, et pour cela ne point habiter des appartements qui ne soient elevés d’un estage. Le froid et l’excez de la chaleur rendent l’air également à craindre, et sur tout la chaleur des poëles, lesquels soit de terre, ou de fonte, poussent dans l’air des particules minerales qu’on ne respire point impunem[en]t. Le feu de bois dans une cheminée qui ne fume pas et qui renouvelle / l’air sans l’infecter, est le seul qui puisse convenir, pourveu qu’il soit moderé, jour et nuit, et qu’on en soit eloigné de façon qu’on ne respire pas le sel de bois, et qu’on ne souffre point de froid, aïant soin de s’habiller suffissament [ sic], pour ne le pas sentir, ce qu’il est tres important de prevenir, la nuit particulierement, en se couvrant la teste, le col et le dos, de maniere qu’on ne s’aperçoive point du rafroidissement qui arrive toûjours dans l’air, à la pointe du crepuscule matutinal, et qui ne manque pas de réveiller la toux de ceux dont la poitrine est attaquée ; je fais employer pour cet effet non seulement des tours de lit épais qui ferment bien, mais de plus un pavillon sous les rideaux attaché aux quatre colonnes du lit, qui le borde lors que le malade est couché, et qui ne renferme d’air que ce qui suffit pour la respira[ti]on commode et pour le conserver temperé toute la nuit, par la chaleur naturelle du malade, et par le feu exterieur de la chambre, ces soins ne regardent pas seulement la temperature de l’air qu’on doit respirer, mais encore de celui de qui depend la transpiration generale de tout le corps, dont la liberté est d’une consequence infinie pour éloigner de la poitrine les parties les plus acres de la serosité qui l’abreuve, lesquelles étant arrestées par l’air froid qui serre les pores de la peau, reflüent plus dangereusement sur le poulmon qu’en y abordant directement, mais il ne suffit pas d’empécher que l’air n’augmente le mal, il faut tacher de le remplir de ce qui peut y servir de remede, afin qu’il le porte avec luy dans le poulmon ; sy donc il paroist une disposition ulcereuse dans le poulmon de Mr Bayle par des crachats teints de sang, ou purulen[t]s, pour charger l’air de matieres balsamiques, qui pénètrent immediatement avec luy dans le poulmon, il faut y repandre plusieurs fois pendant la journée la fumée d’un melange de parties égales de mastic et de carabé / brûlées sur de la cendre rouge, et le faire de maniere que les particules qui forment cette fumée, s’insinüent loin du malade dans l’air de sa chambre, afin qu’elles puissent étre doucement respirées, sans le faire tousser n’y éternüer, ou bien prendre de la poudre subtile du méme mélange, et l’ayant mise dans un sac de toile de soye, le secoüer legerement pour jetter dans l’air un peu de cette matiere et poudre balsamique, avec de semblables precautions, pour la faire respirer presque imperceptiblement, mais sy la toux sèche et convulsive fait connoistre la sécheresse du poulmon fletri par la stipticité du sel qui a commencé à dominer dans les humeurs à mesure que ses esprits dissipez par l’excez de l’estude ont cessé de le temperer, l’usage des décoctions emollientes et vulneraires sera plus convenable, on y aura recours en faisant bouillir des feuilles et racines de guimauves, des feuilles et fleurs de tussilages, des fleurs et des tranches de racines de neneuphar, des fleurs de bouillon blanc, et de la graine de lin, avec de la canuraille [ sic], de chenevis graîne de chanvre, dans du lait, et de l’eau pour humer souvent, en respirant la vapeur de cette décoction fumante, d’aussy prés qu’on le pourra faire commodement.

Pendant que l’on tache à ménager au poulmon tous les secours qui se peuvent tirer de l’air, on ne doit pas estre moins attentif à profiter de ceux que l’on peut espérer du sang qui sert à sa nourriture, et qui passe sans cesse, avec rapidité, au travers de l’entrelassem[en]t de ces vaisseaux, en le rectifiant par le choix des bons alimen[t]s et lui procurant, par le melange de quelques matieres balsamiques, les moyens de contribüer au retablissement de la poitrine. Les alimen[t]s pour satisfaire à ce dessein, doivent être trés doux simples et faciles à digérer, tels que sont les volailles bouillies, ou rosties, sy Mr Bayle est en estat d’user de viandes solides, sy non ces coulis de ris cuits avec / un poulet, les potages legers, les œufs frais, la gelée de corne de cerf et de poulet, et autres choses de pareille nature ; le lait, tant par sa douceur, que par sa consistance et la facilité avec laquelle il se tourne en chile, seroit le plus convenable pour toute nourriture, avec de bon pain, leger, point aigre et sans leveure de biere, sy la fievre habituelle qui accompagne ordinairement ces attaques de la poitrine, et qui redouble aprés les repas n’en empéchoit les bons effets, en l’aigrissant et le corrompant, mais j’ai coustume (Mr Fagon est asthmatiq[ue]) de substitüer à sa place une maniere de boüillon emulsionné qui sup[p]lé[e] à ce qu’on pourroit espérer de la douceur du lait, et qui porte dans le sang quelque chose de balsamique, pour le rendre une espece de remede vulneraire, lorsqu’il passe dans le poulmon, ce boüillon se fait avec un poulet, une demi poignée de ris et un petit morceau de racine de granelé consoulde, le tout bien cui[t], on pile à part une douzaine et demie de pistaches, bonnes et bien recentes, et une dragme de graines de pavot blanc, dont on tire le lait, avec quatre ou cinq onces d’une légère décoction de pavot blanc, et on y ajoute demie once de sucre-candi pulverisé, on mêle pareille quant[it]é de bouillon preparé avec cette émulsion, et on prend ce mélange chaud comme un boüillon ordinaire, le matin à j[e]un et le soir en se couchant, au lieu de soupé : mais avant que de prendre la dose du matin, il faut avaler un bol, une goutte d’excellent beaume blanc d’Arabie, dit ordinairement baulme de Judée, roulée dans de la poudre de sucre et ce boüillon par-dessus, le soir en se couchant on doit encore avaler une pareille goutte du même baume envelop[p]é de poudre de sucre, et y adjoutant au milieu un quart ou une sixieme partie d’un grain de laudanum, selon le besoin, et prendre le bouillon emulsionné par-dessus[ ;] on adjoute cette petitte dose de laudanum pour prévenir ou appaiser la toux, qui se renouvelle ordinairement dans ce temps, et continuë quelq[ues] fois avec tant d’oppiniatreté dans le cours de la nuit, qu’on est obligé d’avoir / recours à un, ou deux autres quarts de grains de laudanum, de deux en deux heures, pour faire cesser l’irritation convulsive qui entretient ces sortes de toux rebelles, qui deschirent la poitrine, et empechent le sommeil, tres necessaire pour adoucir et cuire la serosité qui blesse le poulmon, et pour l’en delivrer par une plus libre transpiration qu’il procure.

Sy par cette conduite on peut gaigner avec le printemps le retour des herbes qui rendent le lait meilleur, on pourroit essayer sy le lait de vache meslé pour le préserver de l’aigreur avec deux ou trois cuillerées d’une eau de chaux, (qui est en usage en Hollande) pourroist passer sans s’aigrir et fournir avec le pain seul, une nourriture douce, et suffisante. Il est bon cependant pour s’y preparer et pour faciliter l’adoucissement du sang, par le regime proposé cy-dessus, de ne boire ny vin ny cidre ny biere, ny aucune autre liqueur fermentée, de peur qu’en s’aigrissant, elles n’empéchent les plus doux alimen[t]s d’amortir l’aigreur du sang, on peut au lieu de ces boissons en préparer une bonne, avec la rapeure de corne de cerf renflée lentement dans un peu d’eau sur les cendres chaudes, et boüillie ensuïte avec un peu de chiendent et quelques dattes fraiches et bien conditionnées, dans une suffisante quantité d’eau pour faire un breuvage legér, qu’il faut renouveller tous les jours [.]

Je souhaiterois passionnement qu’on peu[s]t espargner toute cette contrainte et qu’il feust possible de trouver un remede aussy singulier que le meritte de celui pour lequel on le demande, qui peu[s]t guérir sans assujettir à l’anuyeuse attention de tant de circonstances, mais il est sy difficile de prevenir la ruine entiere d’une partie nerveuse telle que la poulmon blessée, par ce qui l’environne continuellement, qu’on ne doit pas se plaindre des petits soins que demande une affaire de sy grande importance[.] Signé Fagon à Versailles le 27 e decembre 1706

 

Monsieur Fagon [1] composa, ecrivit et signa de sa main cette consultation, la remit à Mr le marquis de Castres [2] qui la donna à Mr • de La Roque amy de Mr Bayle. Le méme jour que Mr de Lar[r]oque la met[t]oit à la poste[,] il ap[p]rit la mort de l’illustre et scavan[t] Mr Bayle son ancien ami, la consulta[ti]on en original luy est restée et il me l’a prestée pour en tirer une copie, que voicy tres fidèle. Cette consulta[ti]on peut servir à ceux qui comme le celebre Mr Fagon sont attaquez de maux de poitrine asthmat[iques].

Notes :

[1] Guy-Crescent Fagon (1638-1718), dont la carrière avait été soutenue par Mme de Maintenon, était devenu médecin de Louis XIV en 1693 – remplaçant Antoine Daquin (ou d’Aquin) – et se fit connaître surtout par l’usage du quinquina. On peut penser qu’il valait mieux que Bayle ne reçoive pas cette proposition de remède avant sa mort.

[2] Joseph François de La Croix, marquis de Castries (1663-1728), maréchal de camp en 1693 (Pinard, vi.495), lieutenant du roi en Languedoc, gouverneur et sénéchal à Montpellier ; marié en premières noces à Marie-Elisabeth de Rochechouart-Mortemart, nièce de M me de Montespan, et en secondes noces à Marie-Françoise de Lévis de Charlus (1698-1728), fille aînée de Charles-Eugène de Lévis-Charlus (1669-1734), duc de Lévis, et de Marie Françoise d’Albert de Luynes (1678-1734), et donc petite-fille de Charles-Honoré d’Albert, duc de Chevreuse.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 191947

Institut Cl. Logeon