XIV.Annexe1. Lettre : à

Annexe I

 

Leibniz, Jugement sur le Projet et fragmens d’un dictionnaire critique [1]

 

J’ay tousjours esté persuadé du grand sçavoir de Mons. Bayle, mais je ne m’estois jamais imaginé, qu’il estoit entré si avant dans le detail de ce qu’on peut appeler la belle lit[t]erature, et des faits historiques, comme je le reconnois maintenant par l’essay de son Dictionnaire critique. Son dessein est de remarquer et de redresser les fautes des dictionnaires, sçavoir non seulement des historiques et des geographiques, qui contiennent les noms propres, mais encor[e] des reels, qui contiennent les termes des sciences, et je ne sçay s’il n’ira jusqu’aux ceux [ sic] des arts, sa lettre à Mons. Du Rondel qui semble tenir lieu de preface [2], nous laissant en suspens à l’egard de toute l’etendue du dessein.

L’entreprise est des plus belles et des plus utiles, mais aussi des plus grandes : opus Herculeum [3]. Il y a peu de gens qui en soyent aussi capables que luy, tant à l’egard de la lecture que de la penetration. Je souhaitte que le corps soit en estat d’y fournir aussi bien que l’esprit ; cependant j’ay oui dire que la santé de M. Bayle n’est pas des plus affermies. Cela me fait peur, et m’oblige de souhaitter qu’il ne se charge pas d’un travail superflu qui le pourroit empecher de fournir toute la carriere de ce bel ouvrage. Voicy comme je l’entends.

Le but est sans doute d’instruire le public ; or ce but ne se peut obtenir, en redressant les fautes des autres sans les marquer tousjours. La pluspart des lecteurs ne se soucient pas de sçavoir combien souvent Moreri a failli, ils ne s’interessent que rarement dans les disputes entre les sçavan[t]s, mais ils seront ravis de sçavoir qu’on ne leur donne jamais que des choses bien seures, ou munies du moins de bons garants. Quelques uns mêmes se rebuteront de la lecture des contestations dont ils n’ont que faire, et qui les detournent en quelque façon de l’intelligence claire et nette du fait. Pour cet effect je m’imagine que le meilleur seroit de parler de la matiere en elle même, de rapporter le plus souvent les passages / des auteurs, sur lesquels on s’appuye, et de donner souvent leur[s] propres paroles à l’imitation de l’excellent ouvrage de Mons. Du Cange [4]. On pourra mettre ces paroles à la marge, parce qu’on fera scrupule apparemment d’inserer souvent le grec ou le latin dans le corps du texte françois. Si l’ouvrage avoit esté entrepris en latin, on auroit eu plus de liberté là dessus, car en matiere de faits il n’y a rien de tel que de voir les propres paroles des auteurs.

Ainsi l’ εργον estant d’etablir la verité, la παρεργον seroit de marquer quelques fois les opinions non pas d’un Moreri dont les fautes sont sans nombre, mais des auteurs plus considerables et plus originaux, sur tout lorsqu’ils ont traité la matiere à fonds, qu’ils ont fait quelque observation ou decouverte, ou lorsqu’ils ont avancé quelque chose de nouveau ou d’extraordinaire, principalement quand leur opinion a quelque chose de plausible. Et pour eviter une trop grande prolixité, je crois que souvent on pourroit s’exem[p]ter d’entrer dans une grande discussion de raisonnemen[t]s, car les autorités dont chacune des opinions s’appuye, bien rapportées donnent lieu aux sçavan[t]s de juger de ce qui en est, et ceux qui n’en soint pas capables, ne seront gueres en estat ou en humeur de juger le procés, quelques discussions qu’on leur fournisse qui souvent ne font que les embrouiller. Car je suis asseuré, que plusieurs, apres avoir lû quelque article bien contesté, ne sçauront où ils en sont, et demanderont qu’on leur en donne la substance.

De plus, comme il sera impossible d’expliquer tousjours les choses à fonds, on pourroit, apres avoir dit le plus necessaire, renvoyer le lecteur qui en demanderoit d’avantage, à ceux qui le pourroient contenter le plus, comme sont ceux qui ont fait des traités ou des chapitres expres sur le sujet dont il s’agit, sur tout lorsqu’ils vont à la source. Il est vray que souvent un auteur excellent qui ne touche la matiere qu’en passant donne plus de lumieres qu’un ecrivain peu habile ne sçauroit faire dans un livre / ou chapitre entier, et c’est alors qu’il est bon de marquer le passage du bon auteur, et generalement de ne pas manquer de reconnoissance à l’egard de ceux dont on a tiré profit.

Et comme la matiere paroist presque infinie, et qu’il est impossible d’eviter les omissions, je souhaitterois qu’on commencât par le plus utile, sauf aux editions suivantes, et aux continuateurs, de remplir les vides et de suppléer ce qui manque. C’est pourquoy les titres semblables à celuy d’Achille [5], où il entre trop du fabuleux et du chimerique, pourroient estre un peu plus resser[r]és, car il y a tant de fautes à redresser et de difficultés à eclaircir dans l’histoire veritable, à l’egard de la chronologie, des genealogies des maisons principales, de la geographie ancienne, moyenne et moderne, de la vie des personnes illustres par leur naissance, actions ou sçavoir, qu’on n’aura pas du tem[p]s de reste, pour s’etendre sur les sujets moins considerables sans faire tort au principal.

Peutestre ne seroit-il pas mauvais aussi de garder un certain ordre constant dans chaque titre, car ces discours libres et vagabonds, où les connexions naissent par hazard, comme dans une conversation, sont bons dans quelque petit ouvrage galant fait plustost pour plaire que pour profiter, mais il ne sont pas bons à eclaircir les choses, dont le bon arrangement tient souvent lieu de commentaire, et sert à epargner les paroles.

Mais je ne dis tout cecy que parce que je souhaitte qu’un ouvrage si important reussisse le mieux et le plustost qu’il est possible. Car je reconnois volontiers, que personne [ne] peut mieux juger que M. Bayle luy même de la matiere qu’il voudra employer et de la forme convenable, et quant à la forme, il a si bien examiné luy même tant de bons livres qu’on peut dire qu’il est peritissimus spectator formarum [6] en ce genre. Et à l’egard de la matiere, il est juste qu’il ait le droit de la nomination. Tout fondateur a naturellement jus patronatus [7]. Chacun a des connoissances et des pensées favorites qu’il a droit de faire entrer / dans ses ouvrages sans qu’on luy doive faire le proces comme d’un crime d’omission, lorsqu’il passe sous silence des choses, qui pouvoient le meriter autant que ce qu’il a dit. Il aura quelques fois des informations ou observations particulieres sur quelques personne, famille, lieu, histoire, matiere, qui se presentera à sa memoire ou à son jugement preferablement à d’autres, où il auroit peutestre besoin de plus de rechercher et ne feroit que copier des choses données par d’autres et neantmoins peu necessaires, de sorte que dans la vûe même de menager son temps et son terrain, il aura sujet de preferer ce qu’il a le plus prest et de se servir de cette occasion pour apprendre au public ce qu’il sçait mieux qu’un autre, ou ce qu’il a eu la commodité de decouvrir. Ainsi tout ce qu’il donnera de son fonds, ou qu’il tirera des endroits peu observés par d’autres sera utile, lors mêmes qu’on s’en pourroit passer d’ailleurs, et c’est pour cela que bien loin de l’entamer de l’honneur qu’il a fait à Mad. Des Loges [8], je crois qu’on le doit remercier sans que pour cela toutes les dames de France, d’Allemagne ou d’Italie dont le merire egaloit ou surpassoit peutestre celuy de cette dame, ayent droit de s’en prevaloir. Mais matiere pour matiere, lorsque M. Bayle aura besoin egalement de peine et de temps pour eplucher quelque point, je ne doute point qu’il ne soit disposé luy même de donner la preference au plus important.

Je suis fort de son sentiment, quelque estimateur des mathematiciens et des experiences de physique que je sois, que des mathematiciens ou physiciens purs qui ignorent et meprisent toutes les autres connoissances, ont tort. Et quelque grande estime que j’aye pour le Pere de Malebranche, je ne sçaurois approuver ce qu’il dit dans quelques endroits de sa Recherche contre les critiques et les langues orientales [9] ; je suis seur que ces jugemen[t]s des cartesiens ont armé contre eux M. l’eveque d’Avranches [10] et irrité d’autres sçavan[t]s hommes. Chaque connoissance a son prix, il ne faut rien mepriser. J’estime tant ce qui nous tire de / l’ignorance, il est bon que le terroir du pays de la Republique des Lettres soit bien cultivé par tout, et je tiens que M. Bayle ne nous oblige pas moins dans l’execution de ce grand dessein, que s’il continue à donner les belles pensées qu’on voit bien qu’il a sur la philosophie et autres matieres.

Notes :

[1] Source : Imprimés : *1. Leibniz, Philosophische Schriften, éd. Gerhardt, vi.16-20 ; 2. Pierre Bayle, Progetto di un Dizionario critico, éd. L. Bianchi (Napoli 1987), p.52-59.

[2] La préface est, en effet, constituée d’une lettre adressée à Jacques Du Rondel datée du 5 mai 1692 : voir Lettre 864.

[3] Pour une analyse du jugement philosophique de Leibniz à l’égard du DHC de Bayle, voir M. Laerke, Les Lumières de Leibniz. Quatre essais en perspectivisme historique : controverse avec Huet, Bayle, Regis et More (Paris 2015), ch. «  Opus Herculeum . L’encyclopédie et le Projet de Dictionnaire de Bayle », p.205-284.

[4] Charles Du Fresne, seigneur du Cange (1610-1688), Histoire de l’empire de Constantinople sous les empereurs françois (Paris 1657, folio) ; Glossarium ad scriptores mediæ et infimæ latinitatis (Parisiis 1678, foli) ; Historia Byzantina duplici commenatrio illustrata (Parisiis 1680, folio) ;

[5] Bayle avait tiré la matière de son article « Achille » du livre de son « patron » de Leyde, Charles Drelincourt le fils, Homericus Achilles penicillo delineatus, per convicia et laudes (Lugduni Batavorum 1693, 4°), et l’avait fait suivre d’un éloge emphatique du « patron », qu’il supprima dans la deuxième édition : voir Lettre 926, n.5.

[6] Traduction : « un très grand expert quant à la forme des ouvrages ».

[7] « Droit de maître ».

[8] Voir le DHC, art. « Loges (Marie Bruneau, dame des) » : « [Elle] a été une des plus illustres femmes du XVII e siècle. [...] Son zêle pour la religion reformée, dont elle fit toute sa vie une constante profession, sa piété, et la grandeur de son ame parurent avec un nouvel éclat sur la fin de sa vie [...]. »

[9] Malebranche, De la recherche de la vérité, livre IV, ch. 7 : « Du désir de la science, et des jugements des faux savants », éd. G. Rodis-Lewis, in Œuvres complètes, éd. A. Robinet, ii.58 : « D’où vient qu’il y a des personnes qui passent toute leur vie à lire des rabbins et d’autres livres écrits dans les langues étrangeres, obscures et corrompuës, et par des auteurs sans goût et sans intelligence ; si ce n’est parce qu’ils se persuadent que lorsqu’ils savent les langues orientales, ils sont plus grands et plus élevez que ceux qui les ignorent ? Et qui peut les soûtenir dans leur travail ingrat, désagreable, pénible et inutile, si ce n’est l’espérance de quelque élevation, et la vûë de quelque vaine grandeur ? » et ch. 8 §i : « Du désir de paroître sçavant » : « Si le désir déreglé de devenir sçavant rend souvent les hommes plus ignoran[t]s, le desir de paroître sçavant ne les rend pas seulement plus ignoran[t]s, mais il semble qu’il leur renverse l’esprit : car il y a une infinité de personnes qui perdent le sens commun, parce qu’ils le veulent passer, et qui ne disent que des sottises, parce qu’ils ne veulent dire que des paradoxes. Ils s’éloignent si fort de toutes les pensées communes dans le dessein qu’ils ont d’acquerir la qualité d’esprit rare et extraordinaire, qu’en effet ils y réüssissent ; et qu’on ne les regarde plus, ou qu’avec admiration, ou qu’avec beaucoup de mépris. » ( ibid., ii.64).

[10] Pierre-Daniel Huet, qui avait déjà publié sa Censura philosophiæ cartesianæ (Paris 1689, 12°)

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