Lettre 1787 : Pierre Des Maizeaux à Charles Pacius de La Motte

A Londres le 13 de decembre 1729 [1]

Me voila enfin, Monsieur, au bout de la tâche que vous m’avez imposée [2] : mais je crains bien que cet écrit ne se ressente du peu de tem[p]s que j’ai eu à y travailler, et que mon zèle à vous obéir ne m’ait jeté dans une précipitation, qui m’aura empêché de répondre au desir que j’avois de bien faire. Quoique mes materiaux fussent prêts depuis longtem[p]s, ce n’étoit pas assez : il falloit les mettre en ordre et les arranger, ce qui n’est pas peu de chose. Je suis très-persuadé, Monsieur, qu’un ami tel que vous l’êtes, sera content de mes efforts, et pardonnera les defauts de cet écrit en consideration de l’empressement que j’ai eu à faire ce que vous me demandiez. Mais si l’ami regarde principalement à la bonne volonté, le public ne regarde qu’à l’execution. Il est impossible qu’étant si pressé, je n’aye quelquefois trop resserré ce qui devoit être plus étendu ; trop étendu ce qui devoit être resserré. Le style en est très-négligé. Je ne sai même s’il n’y a pas des discordances : car ayant envoyé les cahiers à mesure que je composois, je n’ai pas encore vû l’ouvrage dans son entier, et n’ai pû par consequent en comparer toutes les parties. Il seroit à souhaiter que le public en fût informé : les lecteurs seroient plus portez à excuser mes defauts ; et puisque vous êtes la cause du mal, vous êtes obligé de travailler à y apporter du remede. Ayez la bonté d’y joindre un mot d’avertissement, qui puisse me tenir lieu d’apologie [3]. Mais n’oubliez pas sur tout de marquer, que vous m’avez engagé à travailler à ces memoires, lorsqu’on imprimoit déja la table des matieres du Diction[n]aire.

Il est vrai qu’après avoir représenté mon écrit par son mauvais côté, vous pouvez aussi le faire valoir par ce qu’il a de bon. Quelque defectueuse qu’en soit la forme, vous pouvez, Monsieur, parler avec assurance de la matiere, puisqu’elle n’est pas de moi. J’ai travaillé sur de bons memoires. Après la mort de Mr Bayle, Mr de comte de Shaft[e]sbury, son ami, me chargea de lui communiquer toutes les particularitez que je pourrais recueillir touchant sa vie et ses ouvrages [4]. Je m’adressai d’abord à Mr Basnage, qui m’en fournit un grand nombre [5]. Je les fis entrer dans l’écrit que Mylord Shaft[e]sbury m’avoit demandé, et dont on publia une traduction angloise très-imparfaite en 1708 [6]. Quelque tem[p]s après, Mr de Bruguiere, heritier de Mr Bayle et de ses manuscrits, me communiqua quelques pieces et quelques memoires touchant Mr Bayle et sa famille. Mr Marais, avocat au Parlement de Paris, qui me les procura, voulut bien les accompagner de tous les éclaircissemen[t]s dont j’avois besoin [7]. Mr Baÿze m’a ap[p]ris plusieurs particularitez de la jeunesse de Mr Bayle [8]. Il étoit son parent. Je pourrois encore nommer Mr de La Riviere [9], Mr Abbadie [10], Mr Huet [11]etc. Les lettres de Mr Bayle, que j’ai publiées [12], m’ont été d’un secours infini. Enfin, j’ai eu un guide assûré pour fixer l’époque de ses voyages, de ses études, de la composition et de l’impression de ses ouvrages, et des differentes circonstances où il s’est trouvé pendant les quarante premieres années de sa vie. Ce guide, c’est Mr Bayle lui-même, qui a laissé un journal historique et chronologique de sa vie, sous le titre de Calendarium Carlanum [13].

Je remarquerai en passant que c’est sur ce journal et sur les lettres de Mr Bayle, qu’on dressa l’ Histoire de Mr Bayle et de ses ouvrages, mise à la tête de son Diction[n]aire de l’édition de Geneve. Cette petite piece est de l’abbé du Revest [14]. Il la communiqua à Mr de La Monnoye, qui lui indiqua plusieurs corrections dans un memoire que j’ai en original. C’est apparem[m]ent ce qui a donné lieu de l’at[t]ribuer à Mr de La Monnoye. Mr du Revest n’avoit qu’une copie tronquée du journal de Mr Bayle : elle l’a souvent induit en erreur. Il a aussi fait plusieurs fautes de son chef. On les a relevées dans l’écrit intitulé, Exacte revuë de l’« Histoire de Mr Bayle et de ses ouvrages » : contenant des additions et des corrections ; avec diverses particularitez, ou anecdotes, ou [sic] / tirées de ses écrits et de sa « Vie » publiée en anglois. L’auteur [15] auroit pû pousser plus loin sa critique, et éviter quelques méprises, s’il avoit été à portée de consulter le journal de Mr Bayle. Comme il ne s’est pas proposé de donner une histoire exacte et suivie, il a quelques fois abandonné son sujet. Il s’est jetté dans des digressions, qu’on a néanmoins adoptées dans la nouvelle édition de l’ouvrage de Mr du Revest, jointe au Supplement du Diction[n]aire de Mr Bayle imprimé à Geneve en 1722 [16]. On a plus songé à grossir ce petit ouvrage qu’à le perfectionner. D’ailleurs, les additions sont entassées sans ordre : il s’y trouve plusieurs faussetez, et il y manque beaucoup de faits importan[t]s.

J’ai joint à la Vie de Mr Bayle trois petites pieces, qui servent de preuve, et qu’on pourra mettre à la fin par maniere d’appendix. La premiere c’est le Calendarium Carlanum. La traduction françoise explique ce qui n’est dit qu’en peu de mots, ou par abreviation dans l’original. La seconde piece, c’est l’ Ordonnance de Mr de La Reynie [17], lieutenant général de police, portant condamnation de la Critique genérale de l’« Histoire du calvinisme » de Mr Maimbourg. Elle a quelque chose de singulier. La troisiéme contient les Actes du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam concernant le Diction[n]aire de Mr Bayle [18]. On y voit toutes les procedures du consistoire, et les déclarations de Mr Bayle. Cette piece n’avoit point encore vû le jour.

Vous pourrez prendre de tout ceci, Monsieur, ce que vous jugerez à propos, pour votre Avertissement. Il me semble que vous ne sauriez vous dispenser d’y nommer les personnes qui m’ont fourni des memoires [19]. C’est une reconnoissance qui leur est dûe. Mais je puis bien m’en reposer sur vous : mes interêts ne sauroient être en de meilleures mains. Il ne me reste donc, Monsieur, qu’à vous demander la continuation de votre amitié, et à vous assûrer du parfait devouëment avec lequel je serai toûjours vôtre très-humble et très-obéissant serviteur Des Maizeaux

Notes :

[1] Des Maizeaux date ses lettres en style julien : voir Lettre 1784, n.1. La présente lettre date donc du 24 décembre 1729 en style grégorien.

[2] La composition de la version française de la Vie de Mr Bayle, dont la version anglaise avait paru sous forme de lettre adressée à Shaftesbury en 1708 : voir Lettre 1758, n.3.

[3] La quatrième édition comporte, en effet, un Avertissement (p.5-6), placé avant le texte de la présente lettre.

[4] Des Maizeaux prend définitivement ses distances par rapport à la version anglaise de The Life of Mr Bayle, in a letter to a peer of Great Britain (London 1708, 8°), en la présentant comme la traduction par un tiers d’un texte en français, fondé sur des informations fournies par Jacques Basnage, qu’il avait donné à Shaftesbury, à sa demande, immédiatement après la mort de Bayle. Il confirme ainsi le récit qu’il avait fourni – face aux critiques – aux périodiques NRL, janvier 1708, et JS, août 1709 : voir Lettre 1765, n.11.

[5] Voir la lettre de Basnage du 25 septembre 1716, où il fait suivre les remarques de Mathieu Marais sur l’ Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages : Lettre 1781, appendice. Ce n’est peut-être pas la seule lettre de Basnage à ce sujet, mais c’est la seule qui nous soit connue.

[6] Les jugements sur le texte de la version anglaise ayant été assez durs (voir Lettres 1764, n.5, 1765, 1766 et 1773), Des Maizeaux évite de dire ici qu’il était lui-même l’auteur de la « traduction ».

[7] Charles Bruguière de Naudis ne communiqua donc pas ces documents directement à Des Maizeaux mais par l’intermédiaire de Mathieu Marais : il en est question dans la lettre de Basnage du 4 décembre 1708 (Lettre 1768, n.5) ; voir aussi Lettre 1781, n.4.

[8] Une seule lettre – sans date – de Jean de Bayze à Des Maizeaux a survécu ; d’autres lettres sont certainement perdues : voir Almagor, Pierre Des Maizeaux, p.226, n° 1297.

[9] Paul Falentin de La Rivière, ancien pasteur du Mas d’Azil et ancien chapelain du maréchal de Schomberg, réfugié en Angleterre, où il était à cette époque ministre de l’Eglise de la Savoie à Londres : voir Lettres 77, n.19, 484, n.1 et 2, et 601, n.21.

[10] Jacques Abbadie avait fait ses études à Puylaurens, à Saumur et à Sedan, avant d’être ministre à Berlin entre 1680 et 1688 ; il avait consenti à accompagner le maréchal de Schomberg en Angleterre, puis en Irlande, pour suivre Guillaume III, et il fut ensuite – à partir de 1691 – ministre de l’Eglise de la Savoie à Londres jusqu’à sa mort ; il avait composé une réfutation de l’ Avis aux réfugiés : voir Lettre 881, n.13, et 910, n.14.

[11] Il pourrait s’agir de Pierre-Daniel Huet, avec qui Bayle avait eu des contacts indirects, mais il faut sans doute entendre Gédéon Huet, qui avait établi l’index de la première édition du DHC et qui avait composé une réfutation de la Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié de Bayle et de l’ Avis aux réfugiés. Il avait été ministre suffragant à Dordrecht ; après sa suspension à l’initiative de Jurieu, il continua à résider dans cette ville jusqu’en 1693, date de son appel à La Haye comme pasteur adjoint. : voir la lettre d’ Ostervald à Louis Tronchin du mois de juin 1691 : Lettre 807, appendice, n.14.

[12] Lettres de M. Bayle, publiées sur les originaux avec des remarques par M. Des Maizeaux (Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie 1729, 3 vol.).

[13] Le Calendarium Carlananum fut publié pour la première fois dans l’édition Des Maizeaux du DHC en 1730 ; voir notre édition de ce texte au tome I de la présente édition de la correspondance de Bayle.

[14] Sur l’ Histoire de l’ abbé du Revest et sur la nouvelle édition de ce texte par Bernard de La Monnoye, accompagnée de différents commentaires plus précis sur la vie de Bayle et sur ses écrits, voir Lettre 1781, n.2.

[15] Sur Jean Masson, auteur de cet écrit, voir Lettres 1631, n.2, et 1781, n.2.

[16] Diction[n]aire historique et critique, par Monsieur Bayle, Troisième édition […] (Rotterdam [Genève, Fabri et Barrillot] 1715, folio, 3 vol.) : Cette édition pirate, qui comporte, au premier tome, l’ Histoire de Mr Bayle et de ses ouvrages par l’abbé du Revest, fut suivie en 1722, chez les mêmes imprimeurs, d’un Supplément au Dictionaire historique et critique : pour les éditions de MDCCII et de MDCCXV (Genève 1722, folio) tiré de l’édition Marchand du DHC de 1720.

[17] Le texte de l’ordonnance de La Reynie est reproduit dans l’édition Des Maizeaux du DHC (1730), i.CXV : « Ordonnance de Mr de La Reynie, lieutenant-général de police de la ville, prevosté et vicomté de Paris, touchant la Critique générale de l’Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg. De par le Roy, et Monsieur le prevost de Paris, ou Monsieur son lieutenant-general de police : Sur ce qui nous a esté representé par le procureur du Roy ; Que quelques personnes mal-intentionnées ont fait apporter et debité en cette ville plusieurs exemplaires du livre qui a pour titre, Critique generale de l’Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg, imprimé, suivant qu’il est marqué sur la premiere page, à Ville-Franche chez Pierre le Blanc en 1682, dans lequel l’auteur dudit livre au lieu d’une juste et sage critique permise aux hommes de lettres et d’erudition, a eu la temerité d’avancer sous ce titre specieux de Critique plusieurs faits calomnieux et supposez, qui tendent, sous un faux zele de religion, à corrompre la fidelité des sujets : Et d’autant qu’il est de l’interest public d’empecher le debit d’un livre aussi pernicieux, et que ceux qui s’en trouveront estre les auteurs, ou qui l’auront imprimé, fait apporter en cette ville, vendu ou debité, soient punis suivant la disposition et la rigueur des ordonnances ; Requeroit le procureur du Roy, que sur ce il fust par nous pourveu. Veu ledit livre intitulé Critique générale de l’Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg, imprimé à Ville-Franche chez Pierre le Blanc en 1682, suivant qu’il est marqué ; ledit livre contenant 338 pages, et divisé en 22 lettres : Nous faisant droit sur ledit requisitoire avons declaré le livre intitulé Critique générale de l’« Histoire du calvinisme » de Mr Maimbourg, diffamatoire, et calomnieux, rempli d’impostures temeraires et seditieuses ; et comme tel, ordonnons qu’il soit laceré et brulé en place de Gréve, par les mains de l’executeur de la Haute-Justice ; et qu’à la requeste et diligence du procureur du Roy, il sera informé contre ceux qui ont composé, imprimé, fait apporter en cette ville, vendu et debité ledit livre, et le procez fait et parfait aux coupables, suivant la rigueur des ordonnances. Faisons très-expresses deffenses à tous imprimeurs et libraires, d’imprimer, vendre et debiter ledit livre, à peine de la vie, et à toutes autres personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient d’en faire faire aucun commerce ou debit, à peine de punition exemplaire ; Et sera la presente ordonnance publiée et affichée aux lieux ordinaires et accoutumés, mesme en la Chambre des libraires et imprimeurs de cette ville, afin qu’il n’en soit pretendu cause d’ignorance. Ce fut fait et donné par Messire Gabriel Nicolas de La Reynie, conseiller d’Etat ordinaire, lieutenant-general de police de la ville, prevosté et vicomté de Paris, le sixiesme jour de mars mil six cens quatre-vingt-trois. Signé, De La Reynie, de Riantz, Sagot, greffier. L’ordonnance ci-dessus a été leue, publiée et affichée au son de trompe et cry public, aux lieux ordinaires et accoustumez, par moy Marc Antoine Pasquier, juré crieur ordinaire du Roy, en ladite ville, prevosté et vicomté de Paris, y demeurant ruë du milieu de l’hôtel des Ursins, accompagné d’Estienne Du Bos, juré trompette du Roy, Philippe Le Sieü et Louïs La Coste, commis trompettes, le neuviesme jour de mars 1683. Signé Pasquier De l’imprimerie de Denis Thierry ruë S[aint-]Jacques. »

[18] Les actes pertinents sont publiés dans le DHC, éd. Des Maizeaux, tome I, p.CXV-CXX ; voir aussi H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706. Edition annotée des actes avec une introduction historique (Paris 2008), et H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle ». La bataille entre Pierre Bayle et Pierre Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam (Saint-Etienne 2006).

[19] En publiant le texte même de la présente lettre dans l’édition de 1730 du DHC (Amsterdam, Leyde 1730, folio, 4 vol.), p.7-8, La Motte se dispensait de nommer ces correspondants de Des Maizeaux dans son Avertissement.

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