Lettre 1777 : Mathieu Marais à Pierre Des Maizeaux

A Paris, ce 16 decembre 1710

Il y a longtemps, Monsieur, que j’avois preparé une lettre pour vous mais Mr Bardou [1] n’ayant point voulu se charger du paquet[,] elle est restée et vous la trouverez cy jointe.

Je vous rends mille tres humbles graces de tous vos presen[t]s. Ils m’ont eté remis par un officier de marine et je ne puis qu’admirer votre attention et votre generosité. Si nos libraires peuvent faire usage de votre Vie de S[ain]t-Evremont je leur en parlerai [2]. Je suis bien glorieux d’avoir les corrections de votre main. Je n’ai point la Lettre du nouveau converti double, ainsy je garderay celle du dernier envoy que je reconnois estre de Mr Bayle [3] et ses premiers coups portez à Jurieu qui y est fort maltraité. Cela n’a pas peu servi à fortifier la haine. On a bien fait de joindre l’escrit macaronique de Beze aux Epistolæ obscurorum etc. [4] et d’imprimer en volume de mesme grandeur la Pedetrofie et la Callipedie, que je feray relier ensemble [5]. / Ce n’est pas le tout de faire de beaux enfan[t]s, il les faut bien elever. Graces à Mr l’abbé Quillet, nous sommes instruits de la façon et de l’éducation à Mr de Sainte-Marthe [6].

Vous ne me dites pas un mot de la Vie de Mr Bayle [7] : ce doit pourtant etre là notre unique objet, et le nœud qui nous attache l’un à l’autre. Pardonnez-moi[,] Monsieur[,] si je vous presse, et mesme si je vous persecute sur cette promesse que vous devez nous tenir. Vous sçavez combien nous tous, ses amis, et ses partisans devons avoir à cœur cet ouvrage. Nous respirons aprez cela, et nous ne vivrons point tant qu’il ne paroitra pas. Quel obstacle y a-t-il ? Qu’est-ce qui vous détourne ? Au nom de la tendresse qu’il vous portoit[,] je vous conjure[,] Monsieur, de ne point porter les yeux ailleurs et de finir ce que vous avez commencé, aprez quoi vous serez volage tant qu’il vous plaira ; mais jusque-là ce seroit une inconstance qui vous seroit reprochée par autant de bouches qu’il y en a qui vous eleveront lorsque vous nous aurez satisfait[s]. /

La Vie de Mr Despreaux encor[e] vivant seroit une chose bien singuliere [8] : on le croit peut-être mort, mais Dieu mercy il est plein de vie et il travaille actuellement à une nouvelle edition de ses ouvrages, où il mettra quantité de pieces qui n’ont point encore paru[,] entre autres cette satire Sur l’equivoque qui a fait tant de bruit il y a 2 ou 3 ans [9], le Dialogue sur les romans dont il y a un fragment informe dans les Melanges de S[ain]t-Evremont [10] et qu’il n’a point voulu donner pendant la vie de M lle Scudery, une preface à ce Dialogue que l’on dit merveilleuse [11], quinze ou seize lettres de sa façon sur des matieres de belles-lettres[,] des chapitres ajoutez à ses dernieres Reflexions sur Longin [12], une Dissertation sur la maniere de faire des inscriptions [13] etc. Ce sera là une belle matiere pour vos traducteurs anglois [14]. Pour sa vie, elle est tres simple, et je croy qu’elle est toute dans ses ouvrages : Mr Baillet en a parlé dans ses Jugemens des sçavans parmy les critiques et les poetes [15] et on pourroit prendre ces morceaux pour ajouter à la traduction. Du reste il a escrit / en grand poëte et en homme plein de sens. Je vous indique encor[e] ce que La Bruyere en a dit dans sa harangue à l’Academie, imprimée à la fin des Caracteres [16]. C’est un excellent portrait. Je n’ay point vu ce qu’il a escrit contre M.  Huet  [17] : cela n’a pas été imprimé. Il le donnera peutetre dans son edition nouvelle. A moins qu’il ne veuille ménager cet ancien evesque qui n’a plus guere à vivre [18], et attendre sa mort comme celle de M lle Scudery.

Il y a eu icy un grand procez sur des vers très satiriques : ils ont eté attribuez à Rousseau [19][,] poète tres mordant et tres marotiste : il en a eu des coups de bastons. Le battu a pretendu que ces vers n’etoient pas de luy et qu’ils etoient de Mr Saurin de l’Academie des sciences qui les avoit envoyez dans un caffé. Saurin a eté decreté, arresté prisonnier le 24 septembre, et enfin la justice ayant decouvert la calomnie de l’accusation et la subornation des tesmoins, Saurin a eté dechargé, Rousseau condamné en [ sic] 4 000 livres de dommages et interests et il a eté promis d’informer de la subornation. L’affaire a eté jugée au Chastelet le 14 decembre. Toute la cour etoit pour Rousseau : toute la ville et les sçavan[t]s pour Saurin, mais Rousseau avoit abusé la cour, et l’innocence a triomphé. Je vous dis tout cela parce que je joins à ce paquet le memoire que Mr Saurin a donné qui est un chef d’œuvre d’eloquence [20]. La narration y est charmante, les faits interessan[t]s ; le goust et les sentimen[t]s y sont semez partout, il vous mene où il veut, et il a eu l’art de mettre de la controverse et les motifs de sa conversion, là où on ne les attendoit pas. Vous serez bien aise d’avoir cette piece dans la nouveauté.

Je diray à Mr Despreaux le dessein que l’on a de le canoniser avant sa mort.

Je suis tres tendrement, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur, Marais

Notes :

[1] Il s’agit sans doute de Nicolas Bardou (?-1711), commis de la Gazette : à l’occasion de la relance des bureaux d’adresses en 1687, Eusèbe Renaudot l’avait investi de tous les droits dans « l’établissement des bureaux d’adresse et de rencontre de toutes les commodités réciproques des sujets de Sa Majesté en toutes villes et lieux de son obéissance » (Archives nationales, M.C. CXVIII-150, 23 et 24 décembre 1687). Bardou avait épousé Marie-Marguerite Leroy en janvier 1682. Lors de son voyage à Rome entre octobre 1700 et décembre 1701, Renaudot avait établi une procuration très large accordant à Bardou tous les pouvoirs sur l’administration de la Gazette hors la rédaction, confiée à l’abbé Claude Bernou (1638 ?-1716) et à Nicolas Thoynard. Voir J. Sgard, Dictionnaire des journalistes, art. « Renaudot, Eusèbe (1648-1720) » (articles de G. Feyel et de P.-F. Burger) ; G. Feyel, La « Gazette » en province à travers ses réimpressions, 1631-1752 (Amsterdam 1982), p.14, et, du même, L’Annonce et la nouvelle. La presse d’information en France sous l’Ancien Régime (1630-1788) (Oxford 2000), p.291-293, 455-458.

[2] Une première édition parisienne de la Vie de Mr de Saint-Evremond avait paru quelques années plus tôt (Paris 1705, 12°) ; une édition corrigée avait paru dans les Œuvres meslées de Mr de Saint-Evremond, publiées sur les manuscrits de l’auteur. Seconde edition reveüe corrigée et augmentée. Tome premier -[troisieme] (Londres, Jacob Tonson 1709, 4°, 3 vol.).

[3] Sur la Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié, de Bayle, en effet, voir Lettre 1776, n.20.

[4] Epistolarum obscurorum virorum, ad Dm. M. Ortvinum Gratium volumina II [...] accesserunt huic editioni, Epistola Magistri Benedicti Passavantii [ Théodore de Bèze] ad D. Petrum Lysetum ; et La Complainte de Messire Pierre Lyset sur le trespas de son feunez, éd. Michel Mattaire (Londres 1710, 12°).

[5] Claude Quillet, Callipædia, seu de pulchræ prolis habendæ ratione, poema didacticon. Cum uno et altero ejusdem authoris carmine (Lugduni Batavorum 1655, 4° ; Parisiis 1656, 8°), ouvrage dédié au cardinal Mazarin ; il venait de connaître une nouvelle édition à Londres, [...] Accessit Scævolæ Sammarthani Pædotrophi, seu de puerorum educatione poema (Londini, Jonah Bowyer 1708, 8°) et à Leipzig, (Parisiis [Lipsiæ] 1709, 8°) ; il devait être traduit en anglais sous le titre Callipædia : or, the art of getting pretty children [...] Translated from the original Latin [...] (trad. Nicholas Rowe, Samuel Cobb, William Diaper, 3 e éd., London 1733, 12° ; trad. William Oldisworth et d’autres, Edinburgh 1768 12°), avec, en avant-propos, la traduction de l’article du DHC que Bayle avait consacré à Claude Quillet.

[6] La Pædotrophiæ libri tres (Parisiis 1584, 4°) est de Scévole II de Sainte-Marthe (1536-1623) : « Scævolæ Sammarthani » : voir le titre exact à la note précédente. Sur cet auteur, voir Lettre 105, n.47

[7] Marais s’impatiente, mais Des Maizeaux veut prendre son temps : il s’agit pour lui de compenser les faiblesses de la version anglaise de 1708 et de découvrir la vérité sur l’auteur de l’ Avis aux réfugiés. Malgré le harcèlement de Marais, la version française ne devait paraître que vingt ans plus tard dans l’édition du DHC établie par Des Maizeaux (Amsterdam 1730, folio, 4 vol.).

[8] Pierre Des Maizeaux, La Vie de M. Boileau-Despréaux (Amsterdam 1712, 12°). A la date de publication, Boileau venait de mourir, le 13 mars 1711. Voir E. Mortgat-Longuet, « Espaces de la “critique” dans la première historiographie de Boileau, de Baillet à Des Maizeaux (1685-1712) », in La Figure de Boileau : représentations, institutions, méthodes (XVII e-XXI e siècle) (colloque à Paris-Sorbonne des 24-26 mars 2016, dir. D. Reguig), à paraître.

[9] Sur cette satire de Boileau, voir Lettre 1735, n.7

[10] Sur le Dialogue des héros de romans de Boileau, voir Lettres 1695, n.9, et 1750, n.4. Une version se trouve, en effet, non pas dans le Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à Mr de Saint-Évremond (Amsterdam, Pierre Mortier 1706, 12°, 2 vol.), mais dans les Œuvres (Londres, Jacob Tonson 1711, 12°, 7 vol.), vii.1-32. Madeleine de Scudéry était morte le 2 juin 1701, mais Boileau refusa toujours de publier son Dialogue en 1707 ; la raison avancée n’était donc sans doute pas la véritable cause de sa réticence : voir L.-G. Pélissier, « Les correspondants du duc de Noailles », RHLF, 1899 : la lettre de Le Verrier au duc de Noailles du 22 mai 1717.

[11] Voir Nicolas Boileau-Despréaux, Œuvres complètes, éd. A. Adam et F. Escal (Paris 1966), p.443-446 : le « Discours sur le Dialogue suivant » parut pour la première fois dans l’édition des Œuvres de Boileau, éd. Valincour et Renaudot (Paris 1713, 4°).

[12] Boileau, Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin où, par occasion, on répond à quelques objections de Monsieur P*** contre Homère et contre Pindare : les neuf premières Réflexions parurent pour la première fois dans l’édition des Œuvres diverses [...] avec le « Traité du sublime » traduit du grec de Longin (Paris, Denis Thierry 1701, 4°) à la suite du traité de Longin. Les trois dernières Réflexions parurent après la mort de Boileau dans l’édition des Œuvres, éd. Valincour et Renaudot (Paris 1713, 4°).

[13] Voir Boileau, Œuvres complètes, éd. A. Adam et F. Escal, p.611-623 : « Discours sur le stile des inscriptions ».

[14] Allusion à l’édition anglaise en préparation, The Works of Monsieur Boileau made English from the last Paris edition, by several hands. To which is prefix’d his life, written to Joseph Addision, Esq ; by Mr. Des Maizeaux. And some account of this translation by N. Rowe, Esq ; adorn’d with cuts (London 1712, 8°).

[15] Adrien Baillet, Jugemens des sçavans, éd. Bernard de La Monnoye (Amsterdam 1725, 12°, 17 vol.), vol. VI, parmi les auteurs qui ont traité de l’art poétique, §1087, et vol. IX, parmi les poètes modernes, §1552 (notice non numérotée, entre La Fontaine et Racine).

[16] La Bruyère, Discours prononcé dans l’Académie française, le lundi quinzième juin 1693 : « Celui-ci [ Boileau] passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d’autrui et se rendre propre tout ce qu’il manie ; il a dans ce qu’il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l’invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris : on y remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s’il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu’il est mauvais. », in Les Caractères, éd. R. Garapon (Paris 1995), p.506.

[17] Sur le démêlé de Boileau avec Huet – et avec Jean Le Clerc – à propos de la critique des thèses de Perrault dans la Querelle des Anciens et des Modernes, voir Lettre 1750, n.7. Boileau répond à l’un et à l’autre dans ses Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin, « Réflexion X ou réfutation d’une dissertation de M. Le Clerc contre Longin » (éd. A. Adam et F. Escal, p.543-558).

[18] Pierre-Daniel Huet, évêque de Soissons en 1687 et évêque d’Avranches en 1689, ne devait mourir qu’une bonne dizaine d’années plus tard, le 26 janvier 1721.

[19] Sur l’affaire des vers satiriques de Jean-Baptiste Rousseau au café de la veuve Laurent, voir Lettre 778, n.4, et 1708, n.4.

[20] Joseph Saurin (1659-1737), frère puîné d’ Elie Saurin et père du dramaturge Bernard-Joseph Saurin. Pasteur dans la Dauphiné en 1684, Joseph se rendit ensuite en Suisse pour exercer son ministère à Bercher, puis à Yverdon. Il refusa de signer le Consensus de Genève et dut quitter la Suisse. Revenu à Paris, il se convertit au catholicisme en 1690, sous l’influence de Bossuet. Muni d’une pension confortable, il s’engagea dans l’étude des mathématiques auprès de Malebranche, de Guillaume de L’Hospital et de Pierre Varignon ; en 1707, il entra à l’Académie des sciences. Proche d’ Antoine Houdar de La Motte, d’ Antoine Danchet et de Nicolas Boindin, il fréquentait le café de la veuve Laurent, rue Dauphine. Accusé par Rousseau d’être l’auteur des vers satiriques, il fut arrêté le 24 septembre 1710, mais fut blanchi et libéré quelques mois plus tard, le 12 décembre, quelques jours avant la composition de la présente lettre. Dès le 27 mars 1711, son acquittement fut confirmé par le Parlement de Paris et Rousseau condamné à lui verser la somme de 4 000 livres.

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