Lettre 1790 : Mathieu Marais à Pierre Des Maizeaux

A Paris ce 12 juillet 1730

Il ne faut point tant d’explication entre nous, Monsieur. Puisque vous croyez avoir raison, je veux bien que vous l’ayïez et il n’en sera plus parlé. Je n’ay jamais pretendu d’éloges, je ne les merite point et m’en soucie tres peu [1]. N’embar[r]assons point ny vos amis ny les miens de ce petit démeslé. Je suis bien aise que vous m’envoyïez l’exemplaire de la Vie pour Mr le president Bouhier [2], mais il auroit fallu y joindre si vous aviez pû le Calendarium et les actes du synode qui sont tres curieux [3]. On devroit rimprimer la Vie et ces pieces avec les remarques qui sont à la fin du 4 e tome [4], en un petit volume. Sçavez-vous que l’auteur de ces remarques est l’abbé Tricaud de Lyon [5] et connaissez-vous d’autres Remarques en deux volumes fort rares de l’ abbé Le Clerc [6] qui est aussy à Lyon ? Cela meriteroit bien d’etre rimprimé. J’ay eté bien etonné de voir dans la preface de Mr Bayle sur ces remarques une satire très cruelle contre / M. le mareschal de Villeroy et dont cette famille est icy fort indignée [7] : cela ne donnera pas cours à l’edition. Au reste cette edition m’a paru dans un bon ordre, et il y a mesme des citations augmentées dans certains articles. J’ai vû l’article de « Rez » dans l’errata [8], et je ne scay comment on s’est avisé de me citer une fois dans la table sous le nom de Marias [9]. On se plaint que le papier n’est pas bon ny l’encre, mais avec tout cela je la compte pour la meilleure edition. Votre Vie est tres bonne, je l’ai lue et relue avec plaisir et je ne vois pas qu’il y ait rien à y changer [10]. Je prierai M. le président Bouhier d’y faire ses remarques, mais cela ne se peut faire qu’en vacations [11].

A l’égard du manuscrit, je vous ay deja dit[,] Monsieur, que je m’en tenais au 4 e tome [12] et tous les comptes que vous faites sur cela sont tres inutiles. Je vous prie de n’y point penser du tout. Mais nous ne voyons pas venir ce 4 e tome, et on n’en comprend pas la raison en France. Il faut que je me / sois mal expliqué sur cet article.

J’ay vû la Vie de Mahomet que j’avois vû[e] en m[anu]s[crit] de la main de l’autheur en 1721 [13]. Il est mort en 1722. C’est un livre hardi et qui fera du bruit. Je suis faché que vous l’ayïez acheté, car on m’en doit faire présent. Mais si vous pouvez le faire passer je trouveray bien moyen de m’en défaire, et j’en payeray le prix sur le champ à Mr Zollmann, ne voulant point entendre parler de deductions, je vous en prie.

J’écriray à Mr Bouhier pour le Chisull [14] et sçauray de lui s’il le veut toujours avoir, mais je suis embar[r]assé par quelle voye vous le feriez tenir.

Enfin, Monsieur, demeurons bons amis. Dechirez ma lettre afin qu’il ne reste rien de ce demeslé. J’ay l’honneur d’etre avec toute sorte de consideration[,] Monsieur, votre très humble et tres obeissant serviteur. Marais

 

A Monsieur / Monsieur Desmaizeaux / A Londres

Recommandée à Mr Preverau

Notes :

[1] Marais s’était indigné de l’oubli de son nom dans la liste des personnes distinguées qui avaient été en relation avec Bayle : voir Lettre 1789, n.4.

[2] Sur le président Bouhier, voir Lettre 1789, n.11.

[3] Ces deux documents se trouvent bien dans l’édition du DHC de 1730 établie par Des Maizeaux, tout de suite après la Vie de Mr Bayle, p.CIX-CXI et CXII-XVI.

[4] Remarques critiques de Bayle sur la nouvellle [sic] édition du Dictionnaire historique de Morery, donnée en 1704, qui sont présentées à la fin du IV e volume de l’édition du DHC de 1730, avec une préface de Bayle. La Vie de Mr Bayle par Des Maizeaux devait connaître une édition distincte deux ans plus tard (La Haye 1732, 12°, 2 vol.).

[5] Les Remarques critiques publiées à la fin de l’édition du DHC de 1730 (édition de Des Maizeaux) sont attribuées à Anthelme Tricaud et à Alexis Gaudin. Il ne faut pas les confondre avec les Remarques critiques sur quelques endroits de ce « Diction[n]aire » communiquées par diverses personnes, publiées à la fin de l’édition du DHC de 1720 (édition de Marchand), qui restent anonymes : elles sont attribuées à Jacob Le Duchat par Mathieu Marais : lettre à Bouhier du 14 août 1725 (éd. H. Duranton, n° 62).

[6] Laurent-Josse Le Clerc, prêtre de Saint-Sulpice, directeur du séminaire de Saint-Irénée de Lyon depuis 1722, avait publié des Remarques sur différen[t]s articles du premier volume du « Dictionnaire » de Moreri, de l’édition de 1718 (s.l. 1719-1721, 12°, 3 vol.). Il devait par la suite faire paraître une Lettre critique sur le « Dictionnaire » de Bayle (La Haye [Trévoux] 1732, 12°) : voir L. Bertrand, Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le Clerc (Paris 1878), ch. XXII. Une première version de cette Lettre de Le Clerc est annoncée par Marais dès le mois de juin 1725 (éd. H. Duranton, n° 53 et 55) ; le 8 juillet 1725, Marais l’a vue et constate que Le Clerc s’appuie sur l’édition genevoise du DHC de 1715 (éd. H. Duranton, n° 57) ; la Lettre de l’abbé Le Clerc est datée du mois de septembre 1725, et en décembre de la même année, Marais observe que Le Clerc « me dit ingénuement qu’il a écrit contre Bayle, parce qu’il a été scandalisé de ses réflexions en matière de religion, qui ont introduit un certain libertinage d’esprit. Ainsi le scrupule a été le fondement de la critique sur d’autres articles, qui ne traitent point de religion. Il ne me parle plus de m’envoyer sa lettre [...] » (éd. H. Duranton, n° 84) : cette dernière remarque porte apparemment sur la version définitive de la lettre, qui ne devait être publiée que sept années plus tard ( ibid., n° 547). Un compte rendu de la Lettre de Le Clerc devait paraître dans la Bibliothèque raisonnée, 6 (1731), p.281-306, et dans le JS du mois de mars 1733, p.177-182. Le Clerc devait publier également des remarques critiques sur divers articles en appendice à une nouvelle édition du DHC (Amsterdam [Trévoux] 1734, folio, 5 vol.), i.825-857, ii.961-1000, iii.859-904, iv.949-985, v.859-887. D’autres remarques critiques avaient paru dans le Mercure de France, août 1722, p.54-61, et novembre 1722, ii.23-29. Par la suite devaient paraître une « Réponse à une lettre sur les progrès du pyrrhonisme » dans la Bibliothèque germanique, 20 (1730), p.114-144, en même temps que la publication de Jean-Pierre de Crousaz, Examen du pyrrhonisme ancien et moderne (La Haye 1733, folio), la Réfutation des critiques de M. Bayle sur saint Augustin (Paris 1732, 4°) de Charles Merlin, une attaque du Père Tournemine dans les Mémoires de Trévoux, juin 1736, des « Observations critiques » dans la Bibliothèque française, XXIX (1739), p.185-202, et XXX (1740), p.1-26, et XXXIII (1741), p.327-351, les Remarques critiques de l’abbé Philippe-Louis Joly (Paris 1748, folio, 2 vol.) et l’ Analyse raisonnée de Bayle ou abrégé méthodique de ses ouvrages, particuliérement de son « Dictionnaire historique et critique » de l’abbé jésuite François-Marie de Marsy et Jean-Baptiste-René Robinet (Londres 1755-1770, 12°, 8 vol.). Sur la réception du DHC, voir P. Rétat, Le « Dictionnaire » de Bayle et la lutte philosophique au XVIII e siècle (Paris 1971).

[7] Quoiqu’elle reste anonyme, la satire, est, en effet, assez vive. Elle se trouve dans la Préface [ou Avertissement] de M. Bayle sur la seconde édition des Remarques critiques sur la nouvelle édition du Dictionnaire historique de Moreri, donnée en 1704, dont il est stipulé dans le titre qu’elles « ont été premièrement imprimées à Paris, et M. Bayle les fit réimprimer à Rotterdam en 1706, in 8° » ; Marais la lit dans l’édition de 1730 du DHC, iv.673 (éd. 1740, iv.671) ; elle devait se trouver également parmi les Opuscules des OD, iv.193-198 et le passage en question, p.197b : « On affirme dans le Moreri qu’un maréchal de France, dont je tais le nom, a commandé les armées avec beaucoup de prudence, et de bonheur et de gloire. Quelque distrait que soit un lecteur, et quelque envie qu’il ait de gagner chemin en courant, il s’arrêtera tout court à la rencontre d’un tel éloge, et il voudra réfléchir sur un objet si surprenant. Depuis plus de 15 années, se dira-t’il à lui-même, j’ai suivi pied à pied les gazettes et les autres nouvellistes, et je ne me souviens d’aucune espece d’évenement qui puisse fonder cette prudence, ce bonheur, et cette gloire que je trouve ici. Je puis marquer le lieu et le tem[p]s où les entreprises de ce guerrier ont été fort malheureuses, mais non pas le lieu et le tem[p]s de leur réüssite. Ses plus glorieuses campagnes sont celles, où il n’a formé aucun projet, et où l’on n’a formé aucun projet contre lui. Il faut ou que mes connoissances soient très-imparfaites, ou que ces éloges soient injustes ; car ils ne peuvent être justes qu’en conséquence de quelques actions d’un succès si heureux et si brillant, qu’elles aient pû obscurcir les disgraces fréquentes et éclatantes dont toute l’Europe est informée, et qui ont été l’objet de mille chansons satiriques qui ont couru par toute la terre. D’où peut venir que j’ignore ces actions si glorieuses ? Il faut que je parte de la main pour en demander des nouvelles. On comprend qu’un tel lecteur priera tous ceux qu’il rencontrera de l’instruire, et qu’il ne trouvera personne qui en sache plus que lui, de sorte qu’il sera cause qu’une infinité de gens qui ne songeoient plus à ce maréchal, récapituleront toutes ses disgraces. Ce sera donc lui rendre un très-bon service que d’effacer cet endroit du Dictionnaire. » Sur les défaites du maréchal de Villeroy (1644-1730), maréchal de France depuis le 27 mars 1693, nommé chef du Conseil royal des Finances et ministre d’Etat en 1714, conseiller au Conseil de Régence et président du Conseil de commerce en 1715, enfin gouverneur du roi entre 1716 et 1722, voir Lettres 1053, n.5, 1542, n.7, 1554, n.16, 1557, n.2, 1638, n.15, 1650, n.5-10, et 1713, n.16, et, sur sa famille et sa carrière, S. Surreaux, Les Maréchaux de France des Lumières. Histoire et dictionnaire d’une élite militaire dans la société d’Ancien Régime (Paris 2013), s.v., p.1041-1043, qui comporte une abondante bibliographie

[8] DHC, éd. 1730, à la fin de la Table des matières : « Dans la table des articles, à la lettre R, on a omis « Rez (Antoine de) ».

[9] DHC (éd. 1730), Table des matières : « Marias (Mr). Extraits qu’il communique à l’auteur, touchant l’affront fait à la reine de Navarre ».

[10] Voir cependant le commentaire féroce que Marais envoie à Bouhier le 4 juin 1730 (éd. H. Duranton, n° 359) : « M. Desmaizeaux m’a envoyé un exemplaire de la Vie de Bayle et m’en promet un pour vous. Quand vous ne l’auriez pas, ce ne serait pas une grande perte. C’est un long, ennuyeux et froid discours qu’il a allongé par une plate analyse de plusieurs ouvrages. Ce qu’il y a de curieux, c’est la lettre de controverse dont je vous ai parlé et les mémoires menaçants de la reine de Suède que j’ai donnés et qu’on n’avait pas encore vus. Vous le devez avoir. Le Kalendarium Carlananum est à la suite de cette Vie, à ce que je vois par une réclame, et je l’aimerais mieux que cette longue Vie qui est une mort. [...] vous noterez qu’il ne me nomme point dans la Vie, au nombre de ceux qui avaient commerce avec M. Bayle, lui qui vient de faire un recueil des lettres de Bayle où il a vu cent fois mon nom et qui depuis vingt ans a correspondance avec moi sur ce chapitre, et qui viens encore de lui envoyer le mansucrit de Gustave. On ne comprend rien à cet homme, et M me de Mérignac, qui était une femme merveilleuse, me disait toujours : Monsieur, il nous le tuera encore au lieu de le faire revivre. » Bouhier devait répondre sur un tout autre ton le 23 septembre 1730 (éd. H. Duranton, n° 381) : « Je profite, Monsieur, d’une occasion assez subite pour vous envoyer mon remerciement à M. Desmaizeaux. J’ai lu avec plaisir sa Vie de Bayle, qui m’a paru d’une grande exactitude. Il y a bien des choses curieuses, principalement sur ce qui regarde les différents démêlés de Bayle, dont il expose bien les sujets, qu’on apprendra là plus volontiers que dans les écrits polémiques dont la plupart ne sont guère agréables. En un mot je ne croyais pas votre ami capable de si bien faire, et cette Vie lui fera honneur. Suivant que vous me l’avez demandé de sa part, je lui envoie un fort petit nombre d’observations, qui ne sont pas bien considérables. »

[11] Dans sa lettre du 24 septembre 1730 adressée à Bouhier (éd. H. Duranton, n° 382), Marais donne l’adresse de Des Maizeaux pour que le président puisse lui écrire directement, mais, le 30 septembre (éd. citée, n° 384), il accuse réception d’un paquet de la part de Bouhier : « On m’a remis, Monsieur, le paquet pour M. Desmaizeaux, que j’ai décacheté, parce que nous n’avons plus d’ambassadeur d’Angleterre ici, et je l’ai envoyé par la poste à l’adresse que vous savez. [...] M. Desmaizeaux va être bien content de votre approbation et il aura raison. » Bouhier lui répond le 5 octobre (éd. citée, n° 385) : « Vous avez bien fait d’ouvrir ma lettre à M. Desmaizeaux. Véritablement, j’ai été assez content de sa Vie de Bayle. »

[12] Marais n’attend plus qu’un exemplaire du IV e tome des OD : voir Lettre 1789, n.2.

[13] Sur cet ouvrage de Boulainviller, voir Lettre 1789, n.16.

[14] Voir la lettre de Marais à Bouhier du 4 juin 1730 (éd. H. Duranton, n° 359) : « M. Desmaizeaux m’écrit une grande lettre, où il me prie de corriger cette Vie, et qu’il mettra mes corrections dans un journal. Il me dit que M. Constant lui a fait savoir qu’il a encore plusieurs lettres de Bayle, et ce qui peut vous regarder, Monsieur, c’est qu’il dit que le 1 er tome des Antiquités asiatiques de M. de Chisul se vend deux guinées et qu’il peut vous le faire tenir sûrement, que le 2 e tome n’est pas encore sous la presse [...] ». Il s’agit de l’ouvrage d’ Edmund Chishull, Antiquitates asiaticæ christianum eram antecedentis, ex primariis monumentis græcis descriptæ (Londini 1728, folio). Marais évoque de nouveau cette publication, que Des Maizeaux se propose d’envoyer au président Bouhier, dans sa lettre du 14 juillet 1730 (éd. citée, n° 367) et Bouhier confirme sa commande dans sa lettre du 22 juillet 1730 (éd. citée, n° 369).

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