Lettre 1021 : Julien Simon Brodeau d’Oiseville à Pierre Bayle

[Metz, le 4 décembre 1694]

Monsieur

Une grande reputation est ordinairement plus flat[t]euse que commode : si la vostre estoit moins esclatante, elle ne vous attireroit pas si souvent les importunités d’un nombre infiny d’autheurs qui[,] charmés de vostre merite[,] s’addressent à vous de toutes parts pour apprendre la destinée de leurs ouvrages. Je [1] viens consulter l’oracle comme les autres, et quoyque je ne puisse passer que pour un autheur de la derniere classe, j’ose esperer nea[n]tmoins que vous ne me rebuterés pas, et que vous aurés mesme la bonté de m’honorer de vostre protection : elle m’est tres necessaire, Monsieur, pour pouvoir defendre contre le public une simple traduction : il est vray que je ne la regarderay plus comme un ouvrage mediocre, si elle a le bonheur de vous plaire, et que vous la trouviés digne de l’original. Pour ne vous pas tenir, Monsieur, plus long temps en suspens, et pour developper l’enigme, j’ay traduit depuis peu Il Divortio celeste di Ferrante Pallavicino [2] ; je crois qu’il est inutile de vous dire quel est ce livre, et vous le connoissés sans doute mieux que le traducteur / mesme : quelques uns de mes amis auxquels j’ay fait voir ma traduction m’ont voulu persuader qu’elle meritoit de voir le jour, et l’ont mesme envoyée à Mr Moetjens imprimeur à La Haye [3] : j’ay reçû une lettre de luy depuis peu de jours, par laquelle il me mande* qu’il ne peut imprimer mon ouvrage, parcequ’il est accablé de livres qu’il a sous la presse. Ce contretemps m’a fait penser à prendre d’autres mesures, et heureusem[en]t pour moy j’ay parlé de mon embarras à Mr Le Duchat autheur des Remarques sur la confession de Sancy [4] ; il est de mes intimes amis, et il m’a fait esperer que vostre generosité naturelle envers toutes les personnes qui ont recours à vous, vous porteroit aisement à ne pas refuser vos soins à l’impression de mon livre : Mr Du Fresnes [5] un de mes confreres m’a aussi asseuré qu’il avoit l’honneur de vous connoistre, et qu’il vous prieroit de la mesme chose ; je vous envoye sa lettre : c’est donc la grace que je vous demande, Monsieur, mais je vous supplie en mesme temps d’y en adjouster un[e] autre, qui est de me faire sçavoir si vous jugés mon ouvrage digne de paroistre, et s’il est encore de saison, et en ce cas d’avoir la bonté de le retoucher, et d’y faire tels changements que vous croirés necessaires ; ce n’est que de cette maniere que j’ose luy promettre quelque succés, et je ne le soumets à vostre critique que pour estre en estat de ne plus craindre celle / de toute l’Europe. J’escris à Mr Moetjens pour l’advertir de vous remettre entre les mains mon manuscrit ; je vous supplie, Monsieur, d’en vouloir charger Mrs Leers ou tel autre qu’il vous plaira, et de leur recommander de ne point mettre mon nom à la teste du livre, je ne souhaitte pas que le public soit instruit que cette traduction est de moy : le titre du livre justifie assés mes raisons sans qu’il soit besoin de les dire. Si vous me faites l’honneur de m’escrire, Monsieur, mon addresse est simplement à M. Brodeau con[seill]er au parlement, à Metz : je vous demande la grace de m’apprendre en mesme temps quand nous pourrons esperer de voir vostre admirable Dictionnaire critique que le public attend avec une si juste impatience [6].

Il ne me reste plus, Monsieur, qu’à vous prier d’excuser la liberté que je prends de vous demander tant de choses à la fois sans avoir l’honneur d’estre connu de vous : j’espere que vous voudrés bien me pardonner en faveur du nom que je porte, et que mes ancestres ont rendu assés illustre : c’est sous leurs auspices que j’ose m’introduire auprés de vous pour vous supplier de m’honorer de vostre amitié, et d’estre persuadé que je suis avec tout le respect possible Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur
Brodeau d’Oiseville A Metz le 4 e de decembre 1694.

Notes :

[1Sur Julien Simon Brodeau d’Oiseville, conseiller au parlement de Metz, voir Lettre 1020, n.3.

[2La traduction était en fait assez ancienne, la première publication ayant eu lieu en 1644. Brodeau entend sans doute qu’il l’a revue et corrigée : voir Lettre 1020, n.4.

[3Adrien Moetjens, un imprimeur que Bayle connaissait bien puisqu’il avait imprimé l’ Avis aux réfugiés : sur lui, voir Lettre 750, n.38.

[4Jacob Le Duchat (1658-1735), éditeur de Theodore Agrippa d’Aubigné, La Confession catholique du sieur de Sancy (Cologne, Pierre Marteau 1693-1699, 2 vol.). Voir T.P. Fraser, Le Duchat, first editor of Rabelais (Genève, 1971).

[5Voir la lettre de Dufresne du 3 décembre (Lettre 1020).

[6Le DHC en préparation, dont Brodeau a pu lire le Projet : voir Lettre 864.

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