Lettre 1027 : Pierre Bayle à Jacob Le Duchat

A Rotterdam le 12 e de fevrier 1695

M[onsieur],

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire à decouvert [1] me convainc de plus en plus de votre bonté pour moi, qui vous porte à me prevenir par les honnetetez les plus obligeantes et les plus dignes de la vive gratitude que j’en ai. C’est à cette generosité bienfaisante[,] Monsieur, que j’attribue l’honneur que vous m’avez procuré en me fournissant une occasion de temoigner à Monsieur Brodeau ma tres humble obeissance apres la lettre si pleine d’honnetetez que j’eus le bonheur de recevoir de lui, accompagnée d’une autre de M. Du Frene [2]. Il s’est rencontré un obstacle que l’on ne sauroit lever au dessein que j’avois fait de faire imprimer le manuscrit de M. Brodeau, qui m’en a paru tres digne, c’est qu’il a deja paru en françois en ce pays ci [3]. Je me suis donné l’honneur de lui ecrire cela dez que les libraires à qui j’avois recommandé l’ouvrage m’ont allegué cette excuse.

Je ne sai comment repondre, Monsieur, aux flat[t]eries dont vous me comblez. Si j’avois l’honneur d’etre bien connu de vous, je decherois bien tot de la bonne opinion que vous me temoignez ; mais d’autre coté, j’aurois l’avantage que vous seriez persuadé que les personnes comme vous m’epargnent une grande confusion lorsqu’elles proportionnent leurs louanges à mon tres petit merite. Il suffit alors de dire que je tache de contribuer, autant que mes petites forces le permettent[,] à ne fatiguer pas ceux qui prennent la peine de me lire ; je veux dire, de leur debiter ma marchandise avec quelque bigarrure qui puisse plaire par quelque endroit[,] si elle deplait par d’autres.

Puis que vous avez vu, M[onsieur], ma lettre latine sur les anonymes [4], vous avez vu une tres mauvaise piece ; mais vous avez pu conoitre ma curiosité pour savoir qui sont les auteurs anonymes. Je souhaite cela sur tout lors qu’un livre me plait. C’est ce qui est cause que je m’estime infiniment redevable à M. Brodeau de m’avoir appris qui etoit l’illustre auteur qui nous a donné La Clef du Sanci [5].

C’est une grace et une faveur particuliere que vous me faites, Monsieur, de vouloir que le sieur Des Bordes me communique ce que vous lui avez envoyé sur le Catholicon [6]. Je lui écris aujourd’hui qu’il me l’envoie incessamment. Ce sera un ragout* pour moi et une source de mille particularitez dont je pourrai profiter dans mon Diction[n]aire. J’ai deja eu occasion plus d’une fois de vous citer sur Sancy [7].

Le s[ieu]r Des Bordes m’a dit que vous nous promettez une Clef de Rabelais et du baron de Faeneste [8]. Ce sera un merveilleux ouvrage. J’ai quelque peine à croire que le baron de Faeneste soit M. d’Epernon, je croirois plutot que d’ Aubigné a fait dire bien souvent à son Gascon des choses qui representent la sot[t]e admiration que plusieurs Gascons avoient pour ce duc et qui fournissent lieu à l’auteur de se moquer de ce meme duc. C’est à vous, M[onsieur], à decider cela. Il y a deja long tems que je n’ai lu cette satyre et la memoire confuse que j’en ai me persuade qu’une bonne partie des choses qu’on fait dire par Faeneste ne conviennent point au duc d’Epernon.

Le Diction[n]aire de Moreri fait d’Aubigné batard d’un gentilhomme gascon [9]. J’ai evité de parler de cet historien dans la lettre A[,] car pour refuter ou pour confirmer ce fait, j’aurois eu besoin de plus de memoires que je n’en ai. D’Aubigné se donne un pere etabli dans le Poitou. On a vu depuis quelque tems une genealogie (dans le Mercure galant) de Madame de Maintenon [10], bien flat[t]ée.

Il n’y a rien de plus solide que votre remarque contre Varillas, sur la / demoiselle dont le duc de Nemours se moqua. Elle en avoit un fils. J’ai fait un article assez long de la demoiselle, où l’erreur de Varillas est refutée [11]. Cet historien est tout plein de fautes. Un homme qui [a] lu autant que vous, M[onsieur], les bonnes sources pourroit trouver dans chaque page de ses princes de la maison de Valois [12] des pechez de commission ou d’omission.

Je crois avoir vu dans quelque livre de Colomies votre conjecture sur les lettres initiales du Journal de Henri III [13]. Je verrai si je me trompe. Il ne me reste de papier que pour vous assurer du respect avec quoi je suis, etc.

P.S. Je prens la liberté de vous demander, Monsieur, quelques memoires sur M. Ferri m[inistre] de Mets [14]. Il etoit savant. Je n’ai vu que son Specimen Catholici Orthodoxi. A-t-il fait d’autres ouvrages ? Est-ce lui qui mourut vers l’an 1670 [15][?]

Depuis ma lettre fermée[,] je me suis souvenu que Colomies, dans sa Bibliotheque choisie, page 177 dit que l’auteur du Journal de Henri III est un nommé L’Estoile, audiencier de la chancellerie de Paris [16]. Je suis persuadé que les lettres initiales signifient M. Servin [17], mais je doute qu’il soit auteur de ce Journal.

Notes :

[1Bayle était en correspondance avec Jacob Le Duchat depuis quelque temps déjà, mais aucune des lettres de celui-ci n’a survécu à l’exception de celle du 3 juin 1702. Sur cet avocat de Metz, voir Lettre 938, n.1.

[2Le Duchat, avocat à Metz, avait certainement appuyé le projet de Brodeau d’Oiseville – soutenu également par Dufresne – de republier sa traduction du Divorce céleste de Pallavicino : voir Lettres 1020 et 1021.

[4Bayle avait joint une lettre latine sur les auteurs supposés et sur les pseudonymes à la réédition par Almeloveen de Deckherr, De scriptis adespotis : voir Lettres 527, 529, 532, et 537, n.6.

[5Sur cet ouvrage d’ Agrippa d’Aubigné, édité par Jacob Le Duchat, voir Lettre 938, n.5.

[6Sur ce projet d’édition de la Satyre ménippée, qui devait paraître chez Henry Desbordes en 1696, voir Lettre 936, n.14.

[7Il y a, en effet, un très grand nombre d’allusions et de renvois à l’édition par Le Duchat de La Confession de Sancy dans le DHC : voir les articles « Abéliens », « Antesignan », « Arnauld (Antoine, avocat) », « Banck », « Bautru », « Beaulieu », « Beloy », « Beze », « Botero », « Boucher », « Brossier », etc. On trouvera une liste complète de ces renvois dans l’ouvrage de H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique » (Amsterdam et Maarssen 2001).

[9Louis Moréri, Le Grand Dictionnaire, ou le mélange curieux de l’histoire sainte et profane (Lyon 1674, folio) ne comporte pas d’article consacré à Agrippa d’Aubigné : cet article apparaît pour la première fois dans l’édition établie par Parayre (Lyon 1681, 1683, folio, 2 vol.) et on y trouve bien le passage relevé par Bayle : « d’Aubigné : Gentilhomme gascon, a vécu sous le règne de Henry le Grand et de Louis XIII. On dit qu’il étoit bâtard d’une Maison de qualité. Il a écrit l’histoire depuis 1500 jusqu’en 1610, mais comme il étoit huguenot, il n’a point observé dans son ouvrage toute la discrétion qu’il devait en parlant des catholiques et des choses de la religion. Divers contes qu’il fit du roy Henri III et de quelques autres princes sont peu honnêtes. C’est pour cette raison que le Parlement de Paris fit brûler son livre. On luy attribue une satire contre quelques personnes de la Cour et Le Baron de Feneste qui est un dialogue entre un homme sage et un Gascon qui raconte ses aventures. [...] » Dans les éditions ultérieures, l’article de Moréri souligne l’ancienneté de la maison d’Aubigné et ne mentionne pas l’origine relevée par Bayle. Il y est précisé : « Il y a peu d’ouvrages qui soient aussi ingénieux que les deux satyres intitulées La Confession de Sancy, et Le Baron de Feneste, qu’on lui attribue. On prétend que dans le dernier c’est Du Plessis-Mornai qui se cache sous le nom d’Ainai, qui parle toûjours fort sagement, et que le baron de Feneste est le duc d’Epernon, ou du moins un Gascon évaporé qui donne occasion de se moquer de ce duc[.] » On voit que Bayle commente cet article dans sa lettre à Le Duchat. Il est à remarquer qu’il n’y a pas d’article sur Agrippa d’Aubigné dans le DHC ; dans la dernière édition, il y a quelques notes sur cet auteur, toutes tirées du Mercure galant des mois de janvier et février 1705.

[10Cette affirmation ne semble pas faire de doute, mais nous n’avons pas trouvé cette généalogie de M me de Maintenon dans le Mercure galant. Voir cependant la note sur Agrippa d’Aubigné dans le DHC, éd. 1740 : « J’ai lu dans le Mercure galant de janvier 1705 [p.233 et suiv.] [...] que Constant son fils, vice-roi des Iles de l’Amérique, où il passa en 1643, étoit pere de M me de Maintenon et de Mons r le comte d’Aubigné dernier mort, chevalier des ordres du roi et gouverneur de Berry. » Françoise d’Aubigné (1635-1719), la future M me de Maintenon, fut, en effet, la fille de Constant, fils d’Agrippa d’Aubigné. Née dans la prison de Niort, où son père avait été incarcéré sous le soupçon d’intelligence avec l’ennemi anglais, elle devait passer six années de son enfance en Martinique, où son père était le gouverneur de la petite île de Marie-Galante, et elle ne revint en France qu’en 1647. Voir S. Bertière, Les Femmes du Roi-Soleil (Paris 1998) ; A. Niderst (dir.), Autour de Françoise d’Aubigné, marquise de Maintenon : actes des Journées de Niort, 23-25 mai 1996 (Paris 1999) ; J.-P. Desprat, Madame de Maintenon, le prix de la réputation (Paris 2003).

[11Il s’agit de l’article du DHC consacré à « Garnache (Françoise de Rohan, dame de la) », dont la remarque E énumère les erreurs de Varillas. Bayle s’indigne des innombrables fautes de cet historien également dans l’article « Etampes (Anne de Pisseleu, duchesse d’) ».

[12Les ouvrages consacrés par Varillas à la maison de Valois sont très nombreux : Histoire de Charles IX (Paris 1684, 4°) ; Histoire de François I er, en treize livres (Paris 1685, 4°, 2 vol.) ; La Minorité de saint Louis, avec l’histoire de Louis XI et de Henri II (La Haye 1685, 12°) ; Histoire de Louis XI (Paris 1688, 4°, 2 vol.) ; Histoire de Louis XII (Paris 1688, 4°, 3 vol.) ; Histoire de Charles VIII (Paris 1691, 8°, 3 vol.) ; Histoire de Henri II et de François II (Paris 1692, 4°, 2 vol.) ; Histoire de Henri III (Paris 1695, 8°, 6 vol.).

[13Il s’agit de la Bibliothèque choisie (La Rochelle 1682, 8°) de Paul Colomiès : voir aussi ci-dessous n.16.

[14Paul Ferry (1591-1669) est connu principalement pour ses tentatives de dialogue irénique avec Bossuet. Voir R. Mazauric, Le Pasteur Paul Ferry. Messin, interlocuteur de Bossuet et historien (Metz 1964) ; J. Léonard, « Les pasteurs et la réunion des Eglises au XVII e siècle : le cas de Paul Ferry », BSHPF, 156 (2010), p.81-106, et, du même, Etre pasteur au XVIIe siècle. Le ministère de Paul Ferry à Metz (1612-1669) (Rennes 2015). Bayle, qui a prévu de lui consacrer un article du DHC, se réfère au Scholastici orthodoxi specimen, hoc est, salutis nostræ methodus analytica, ex ipsis scholasticorum veterum et recentiorum intimis juxta normam Scripturarum adornata et instructa [...] (Golstadii 1616, 8°).

[15Ferry est mort le 27 décembre 1669, ce qui explique l’erreur – rectifiée dans l’article « Ferri (Paul) » du DHC – que commet ici Bayle.

[16Paul Colomiès (1638-1692), réfugié à Londres, bibliothécaire de l’archevêque de Cantorbéry (voir Lettre 943, n.4), Bibliothèque choisie (La Rochelle 1682, 8°). Bayle cite son article sur Pierre Taisan de L’Estoile (1546-1611), Journal des choses memorables advenues durant tout le regne de Henry III, roy de France et de Pologne, éd. Pierre Dupuy (s.l. 1621, 4°), dont une nouvelle édition « augmentée de plusieurs pièces curieuses et enrichie de figures et de notes » devait être publiée par Jacob Le Duchat et D. Godefroy (Cologne 1720, 8°, 4 vol.).

[17Il s’agit de Louis Servin (1555-1626), avocat du Parlement, puis du roi, qui figure très fréquemment dans le journal de L’Estoile : Journal des choses memorables advenues durant tout le règne de Henri III, roy de France et de Pologne, éd. Pierre Dupuy (s.l. 1621, 4° ; voir aussi éd. L.-R. Lefèvre, Paris 1943, 8° ; éd. G. Schrenck, Genève 1992-2003, 6 vol.), comme aussi dans le Journal du règne de Henri IV (La Haye 1741, 8°, 4 vol. ; éd. L.-R. Lefèvre, 2 e éd. Paris 1948, 8°, 3 vol. ; éd. G. Schrenck, Genève 2011, 1 vol. paru). Il publia différents ouvrages, parmi lesquels le recueil de ses Plaidoyez (Paris 1603, 1605, 1609, 8°).

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