Rotterdam, le 11 novembre 1695

Au très célèbre, très humaniste et très érudit Thomas Crenius [1] Pierre Bayle envoie ses salutations.

En vous écrivant cette lettre, je ne cherche pas tant à tirer du secours de votre bibliothèque si bien fournie, homme très éminent et qui m’es très cher, qu’à vous assurer de ma considération et à savoir si vous vous portez bien et gardez mon souvenir. J’espérais qu’à un moment donné, et certainement pendant les vacances, vous feriez une excursion jusque chez nous et me donneriez l’occasion de jouir de votre conversation très éloquente et très érudite. Mais mon espoir s’est immédiatement effondré. Du fait que vous vous êtes transporté à Leyde je crois que vous n’avez jamais mis les pieds dans Rotterdam. Je me consolerai de cette décevante absence si seulement j’apprends que tout se passe avec bonheur pour vous dans cette nouvelle situation [2], ce dont je ne doute nullement.

Maintenant je vais parler de l’autre affaire sur laquelle je vous écris : je n’ai jamais pu trouver un homme qui puisse me prêter les lettres réciproques ou les quelques lettres utiles de Lingesheim [3] et de Bongars [4] que l’année dernière vous m’avez communiquées. Je suis obligé donc d’avoir recours à vous en espérant qu’avec votre bienveillance accoutumée vous daigniez m’envoyer ce livre par le bateau quotidien. Je veillerai à ce qu’il soit vite rendu à votre bibliothèque exceptionnelle.

Ces jours derniers, les livres de votre disciple Pesser le jeune [5], son nom ayant été supprimé, ont été vendus publiquement aux enchères chez Boekenes [6] avec beaucoup d’autres choses dans un fatras de livres mélangés. Je regrette que beaucoup aient été vendus au détail à si bas prix. Je n’avais aucune intention d’acheter les 7 tomes de discours de Melchior Junius [7] ; j’ai néanmoins offert 10 stuiver, mais comme personne d’autre ne faisait une offre, ils sont entrés en ma possession. J’ignore pourquoi la seconde partie de vos observations historico-philologiques ne paraît pas. La première est mentionnée plusieurs fois dans mon Dictionnaire, que les imprimeurs ont poussé jusqu’à la lettre L, à peu près le tiers du second volume, de sorte qu’on espère que l’ouvrage sera en vente une année en avance [8].

Portez-vous bien, homme le plus érudit et le plus excellent, et aimez-moi.

Donnée à Rotterdam le 3 e des Ides de novembre 1695

 

écrire sur l’enveloppe / à Mr Bayle / chez Mademoiselle Wils / op de Winhave

Notes :

[1Thomas Crenius, de son vrai nom Théodore Crusius (1648-1728), originaire de Brandebourg, fut correcteur d’imprimerie à Rotterdam, puis, à partir de 1697, à Leyde. Il procura l’édition de nombreux textes latins modernes chargés d’érudition. Selon certains témoignages, il aurait été ministre luthérien.

[2Nous ne saurions préciser quelle était la nouvelle situation de Crenius à cette date. Bayle pensait peut-être qu’il avait déjà pris un poste de correcteur d’imprimerie à Leyde.

[3Bayle demande ici les Jac. Bongarsi et Geo. Mich. Lingelshemi Epistolæ (Argentorati 1660, 8°). Georg Michael Lingelsheim (vers 1556-1636), après des études de droit à Bâle, devint conseiller du prince palatin Friedrich IV, exigeant qu’il se tourne vers la Réforme. Après la conquête du Palatinat par les troupes catholiques de l’empereur Ferdinand II sous le commandement de Spinola, Lingelsheim s’enfuit à Strasbourg ; pendant l’éphémère rétablissement de Friedrich V en 1633, il fut fait prisonnier à Frankenthal, où il mourut. Figure majeure de l’humanisme de son époque, il entretint un vaste réseau de correspondance parmi les savants ; il œuvra pour la réconciliation des sectes protestantes dans la résistance aux Habsbourg. Voir A.E. Walter, Späthumanismus und Konfessionspolitik. Die europäische Gelehrtenrepublik um 1600 im Spiegel der Korrespondenzen Georg Michael Lingelsheims (Tübingen 2004).

[4Jacques Bongars (1554-1612), issue d’une famille protestante de Picardie, après des études philologiques et juridiques achevées en 1576 sous la direction de Cujas à Bourges, publia une édition de Justin en 1581 ; il se lia avec Juste Lipse à Leyde en 1584 et voyagea ensuite en Hongrie et en Valachie (Roumanie), puis se rendit à Constantinople afin d’étudier les inscriptions romaines des anciennes provinces de Pannonie et de Dacie. Il se tourna ensuite vers la diplomatie et fut nommé Résident pour le roi de France auprès des princes allemands, demeurant tantôt à Strasbourg tantôt à Francfort. Il se retira de cette charge en 1610 et mourut en 1612. Voir Jacques Bongars, Lettres latines de Monsieur de Bongars resident et ambassadeur sous le roy Henry IV en diverses negociations importantes. Traduites en françois et dédiées à Monseigneur le Dauphin (Paris 1668, 12°) et Lettre 1051, n.15, ainsi que C. von Steiger, « Ein herrliches Präsent ». Die Bongars-Bibliothek seit 350 Jahren in Bern (catalogue d’exposition, Bern 1983).

[5« Pesser le jeune » est probablement Johan Johansz Pesser (1678- ?), fils de Johan Pesser (vers 1627-1678), le maire anti-orangiste de Rotterdam entre 1665 et 1672 : Pesser penchait fortement pour l’arminianisme. Voir E.A. Engelbrecht, De vroedschap van Rotterdam, 1572-1795 (Rotterdam, 1973) p. 213.

[6Paulus Boekenes (1659-1713) fut imprimeur à Rotterdam en activité entre 1681 et 1713.

[8Une année d’avance sur le calendrier prévu, sans doute : le DHC fut achevé d’imprimer le mercredi 24 octobre 1696.

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