Lettre 1072 : Pierre Bayle à Jacob Le Duchat

[Rotterdam,] le 9 e de janv[ier] 1696

Bien loin, Monsieur, que je sois capable de me plaindre de l’honneur que vous me faites de m’ecrire, je regarde cela comme un bonheur d’un tres grand prix ; et si des obstacles invincibles ne m’en empechoient, je prendrois la liberté de vous ecrire toutes les semaines, afin de m’attirer pour le moins une fois le mois la gloire et la satisfaction de recevoir de vos reponses. La seule grace que je vous demanderois avec instance seroit de ban[n]ir entierement l’hyperbole de vos complimens qui sont toujours infiniment au dessus de mon tres petit mérite.

Je vous renouvelle mes actions de graces pour les eclaircissemens que vous continuez de me fournir à l’égard du petit feuillant [1], je suis ravi d’ap[p]rendre que Monsieur l’éveque / de Saint Pons soit celui que vous aviez cru etre l’éveque de Cahors. Une lettre que l’on a vue [dans les Pasto]rales, par laquelle cet éveque condamnoit les communions forcées [2], l’a fait connoitre et estimer dans ce pays. Les particularitez de l’assassinat minuté par le petit feuillant m’etoient incon[n]ues [3] ; vous m’avez sensiblement* obligé de m’en indiquer la source. L’article « Mongaillard » pourra etre donné à l’imprimeur dans un mois d’ici, d’où vous conclurez aisement que mon Dictionnaire n’est pas aussi avancé qu’on vous l’a dit. Il nous faudra encore neuf ou dix mois pour le mettre en état de vente [4].

Mr D[es] B[ordes] m’a regalé des premiers d’un exemplaire du C[atholicon] [5]. J’en ai relu les remarques avec toute la meme joye que si je ne les eusse pas vues en manuscrit. C’est le propre des recherches curieuses et instructives comme les votres de plaire à la 2 e et à la 3 e et meme à la 10 e lecture ; decies repetita placebunt [6]. J’espere que le débit en sera si prompt qu’une 2 e edition sera necessaire, et alors on mettra à leur place les additions que vous fournirez.

J’ai déja reçu la reponse de Mr B[rodeau] d’O[iseville] à la lettre par laquelle je lui ap[p]renois l’impression du Divorce [7].

J’ap[p]rens avec une extreme joye que Mr D[es] B[ordes] se prépare à imprimer le B[aron] d[e] F[aeneste] [8], illustré de notes, comme le C[atholicon].

Je me souviens, Monsieur, de vous avoir mandé qu’on avoit imprimé à Londres une traduction angloise de R[abelais] avec des notes [9]. Quoi que vous soiez assez riche de votre propre fond, je ne laisse pas de croire qu’un bon ouvrier comme vous trouveroit peut-être dans cette edition angloise des materiaux qui profiteroient merveilleusement entre ses mains. Je ne puis vous dire de quelle qualité sont ces notes angloises.

Si le public a conçu quelque esperance, ou quelque bonne opinion de mon Diction[n]aire (de quoi j’ai lieu de douter, ne sachant pas sur quoi elle pourroit etre fondée), je n’ai qu’à me préparer à bien des murmures, on se trouvera frustré et vilainement abusé, car je vous avouë ingenument que cet ouvrage n’est qu’une compilation informe de passages cousus les uns à la queue des autres, et que rien ne sauroit etre plus mal proportionné au gout delicat de ce siecle ; mais il n’y a remede, jacta est alea [10]. Je crains sur tout la finesse de votre critique, qui me feroit perdre, et votre amitié, et votre estime, si vous l’exerciez à la rigueur, et si vous me consideriez par mes ouvrages, et non pas par la passion ardente qui me fait être, Monsieur, etc.
B.

Notes :

[1Sur le « petit feuillant », Bernard de Percin de Montgaillard, voir Lettres 1028, n.7, et 1039, n.2. L’article est intitulé « Montgaillard (Bernard de) ».

[2Sur Pierre-Jean-François Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons entre 1665 et 1713, qui avait qualifié les dragonnades d’« hérétiques », voir Lettre 667, n.2. Les « Lettres de monsieur l’évêque de Saint-Pons au commandant des troupes [le comte d’Usson, frère de Bonrepaux], écrites dans l’année 1687 », avaient été publiées par Jurieu dans la Lettre pastorale du 1 er mars 1688, p. 203-204. Dans l’article « Montgaillard » du DHC, rem. B, Bayle mentionne « Mr l’évêque de St Pons si connu par ses écrits, et fort estimé des protestans à cause qu’il desapprouva hautement la violence qu’on faisoit à ceux de la Religion pour les contraindre de communier » et renvoie en note marginale à cette Lettre pastorale.

[3Voir le DHC, art. « Montgaillard (Bernard de) », rem. D, où Bayle cite les propos de Jacob Le Duchat dans l’annotation de son édition du Catholicon – c’est-à-dire de la Satyre ménippée.

[4Prévision très précise, puisque l’achevé d’imprimer date du 26 octobre 1696.

[5Sur la Satyre ménippée éditée par Jacob Le Duchat, voir Lettres 922, n.1, et 936, n.14.

[6decies repetita placebunt : « [même] après avoir été répétés dix fois, ils plairont », voir Horace, Ars poetica, 365 ; chez Horace le verbe est au singulier.

[7Sur l’impression de la traduction par Brodeau d’Oiseville du Divorce céleste de Pallavicino, voir la lettre de Brodeau du 2 janvier (Lettre 1070).

[9Sur cette traduction de Rabelais par Pierre Antoine Motteux, voir Lettre 970, n.20.

[10« Le sort en est lancé » : dicton attribué par Suétone à Jules César franchissant le Rubicon.

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