Lettre 1075 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, mi-janvier 1696 [1]]

Il y a environ un mois que je vous écrivis [2] au sujet du fils de Mr Sébille [3] et vous disois que je le recevrois à 60 escus, pour nourriture, chauf[f]age, blanchissage et répétitions. Je ne sçay, mon cher Monsieur, si ma lettre auroit esté perduë : mais j’en serois bien fasché* ; car outre celle qui concernoit Mr Sebille, il y en avoit une autre où je vous souhaitois la bonne année [4] que je vous souhaite encore aujourd’huy.

S’il faut que j’aye esté assez malheureux pour que ma lettre ne vous ait pas esté renduë, voilà un pauvre commencement d’année pour moy, et je m’appreste à bien du tracas. Car enfin, n’ayant plus d’amis que vous et le patron [5], imaginez vous l’estat où je vais estre, de ne sçavoir que penser ni à quoy m’en tenir au sujet de vostre silence. Encore pour ce qui est de vous, vous avez des affaires qui vous emportent entiérement vostre temps. Je le sçais et me le dis cent fois par • jour. Mais le patron, qui a du loisir, et qui a femme et enfant qui abondent en loisir, c’est pour mourir de chagrin / de m’acquitter de mon debvoir, et de voir qu’on m’en sçache si peu de gré. A la vérité, je ne suis pas un homme si considérable, qu’il faille estre dans le respect avecque moy : mais enfin je vaudrois bien peu, si je ne valois la peine qu’on m’escrive, surtout après deux lettres pleines d’estime, de véneration et d’amitié qui vaut mieux que tout cela, comme celles que j’escrivis derniérement au patron ; la pénultieme où je le plaignois fort de sa strangurie et de son ischurie [6], et me plaignois • aussi d’estre sur le poinct de le perdre (c’estoit en novembre) la derniére en decembre où je luy souhaitois une bonne année, et luy demandois indirectement un exemplaire de la 3 me edition de son Achille [7], que vous m’aviez annoncée. Dieu m’est tesmoin de ce que je dis, et ce n’est pas à vous, à qui j’en voudrois faire accroire. Mais peut estre que le patron est las de m’aymer, et qu’il ne veut plus estre interrompu de mes lettres. A cela, je n’ay rien à dire, sinon que si pouviez par hazard, en sçavoir la / cause ; car il faut qu’il y en ait, d’autant que depuis 30 ans que nous nous escrivons, voila la premiére fois que le patron ni ma cousine [8] ne m’a pas rescrit, vous m’obligeriez fort de me mander* cette cause. Je vous responds icy de ma discretion et de mon silence. Excusez mon cher Monsieur. Quamvis meo sim promus pectori, non sum apud me. Hunccine Annum tam nigrum surrexe mihi [i] !

Un mot de response, s’il vous plaist, touchant le patron, et Mr Sebille que je crois estre celui que j’ay connu, et que je serois bien aise de servir.

La petite bonne [9] vous souhaite mille bénédictions.

Notes :

[1L’écriture est aisément identifiable. La date approximative est fournie par une allusion à la troisième édition de l’ Homericus Achilles de Drelincourt, qui porte le millésime 1696, mais qui, selon les usages de l’époque, peut avoir été mis en vente dans les derniers mois de 1695. La lettre de Du Rondel renouvelle des vœux de bonne année formulés « il y a environ un mois » (voir Lettre 1069) et se place bien entre cette dernière et la lettre du 28 janvier 1696 (Lettre 1079), qui débute par une allusion à Drelincourt.

[2La lettre de Du Rondel concernant le fils de Daniel Sébille ne nous est pas parvenue ; elle accompagnait la lettre de fin décembre 1695 (Lettre 1069).

[3Sur Daniel Sébille, qui s’était adressé à Bayle le 1 er juillet 1695, voir Lettre 1043, n.1.

[4Cette lettre de fin décembre 1695 a été conservée : Lettre 1069.

[5Charles Drelincourt : voir Lettre 964, n.1.

[6Style inimitable de Du Rondel : il s’inquiétait de la santé de Charles Drelincourt, qui souffrait d’une rétention d’urine.

[7Sur l’ouvrage de Drelincourt, Homericus Achilles, voir Lettre 964, n.1.

[8La cousine de Du Rondel est sans doute l’épouse de Charles Drelincourt.

[iQuamvis meo sum promus pectori, adapté de Plaute, Trinummus, i.II.44 : « Bien que je respecte les confidences ». Les phrases qui suivent ne semblent pas être de Plaute : non sum apud me. Hunccine Annum tam nigrum surrexe mihi, « je ne suis pas maître de moi-même. Allégez pour moi le poids de cette année si noire ».

[9La « petite bonne » est apparemment Madeleine Hamal, épouse de Jacques Du Rondel.

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