Lettre 1082 : Michel Le Vassor à Pierre Bayle

A Londres, ce 24 janvier / 3 fevrier 1696

Je n’ai point pensé, Monsieur, à vous faire aucuns reproches sur vôtre silence ; et il me semble, que ce que je vous ai dit ne devoit pas vous engager à faire une si longue apologie [1]. Il n’en faut point avec un ami aussi droit et aussi sincère, que je prétens l’être. Je croi que vous voulez bien me permettre de prendre cette qualité*. Monsieur le chevalier Trumball [2] a crû, que la reponse que vous m’aviez faite êtoit plus pour lui que pour moi, et dans l’embar[r]as de ses affaires il a oublié de l’envoier ; peutêtre qu’il s’est imaginé que la lettre êtoit pour lui. Quoi qu’il en soit, Monsieur, il n’y a rien de gasté, puisque Monsieur Trumball a toujours de fort bonnes intentions pour vous.

J’ai peine à me persuader que vous ne sachez rien de ce que je vous ai écrit touchant la dédicace de votre livre. • Voulez vous m’en faire une [ sic] mystère ? Je sai la chose de Monsieur Trumball mesme : j’ai vû la lettre que M. Leers lui a écrite sur ce sujet [3], et il m’a parû que Monsieur Trumball êtoit fort content, et qu’il regardoit cette dedicace comme une chose qui lui fait honneur. Je sai encore qu’il a le premier volume de votre livre, qu’il ne fait voir à personne, comme M. Leers l’en a prié. Je ne doute point que tous ces premiers commencemens n’aient une fort bonne issuë, et que vous ne trouviez un bon ami dans M. Trumball.

Je souhaiterois seulement, Monsieur, que vous fussiez un peu moins philosophe, et que vous cultivassiez davantage un ami qui s’est présenté à vous sans que vous l’aiez cherché. Ne lui avez vous point / écrit au commencement de cette année ? Si vous ne l’avez pas fait, il est encore temps et vous pouvez prendre occasion de lui faire savoir quelques nouvelles de la République des Lettres. Pendant que vos ennemis sont appliquez à soulever tout le monde contre vous, pourquoi ne voudriez vous pas ménager ceux qui rendent justice à votre mérite et qui voudroient vous faire du bien ? C’est pousser la philosophie trop loing ; et vos amis n’approuveront jamais une pareille indifférence. Je m’en suis plaint à M. Sylvestre [4] et à M. Terond [5], que j’ai vûs ici. Ils m’ont promis de se joindre à moi pour vous tirer de cette humeur sauvage et retirée.

Pour moi, Monsieur, j’espere que vous me ferez la justice de croire, que c’est l’estime particuliere que j’ai toujours euë pour vous, qui m’a poussé à prendre cette affaire avec un peu de chaleur, et à profiter de l’ouverture que M. Trumball m’a donnée en me parlant de vous le premier. Je ne pretens ni m’ingérer, ni entrer dans le secret de ce qui vous regarde : je serai le plus content du monde quand je saurai que vous ne fuiez pas un protecteur et un ami qui vient au devant de vous. Je suis persuadé, que vous avez infiniment plus de lumière et que vous savez prendre des mesures plus justes que moi. Vous ne trouverez pas ici un homme qui ait plus de zele et plus d’affection pour vos intérests que moi ; mais / je sai aussi que vos intérests peuvent être en de meilleures mains. C’est assez que j’aie le plaisir de savoir que l’on vous rend plus de justice en ce païs ci qu’en Hollande, et qu’à quelques François près, qui se sont laissez prévenir sans raison, • l’on y connoit ce que vous vallez, et qu’on y plaint votre malheur.

Au nom de Dieu, ne négligez point M. Trumball. Son estime peut faire du bien : au moins elle ne vous fera point de mal. La dédicace est engagée : il n’est plus question de faire la chose de bonne grace. Si vous jugez, que je puisse vous être utile en cette affaire, ou en quelqu’autre, faites moi la grace de m’emploier et de me donner occasion de vous convaincre, que je suis avec une estime et une reconnoissance parfaite, Monsieur, votre tres humble et tres obéïssant serviteur
Le Vassor

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Roterdam •

Notes :

[1Une lettre de Michel Le Vassor et la réponse de Bayle sont perdues. Sur Michel Le Vassor, voir Lettre 1010, n.4. Une lettre de sa part à William Trumbull, datée du 11 août 1695 est signalée parmi les papiers de William Trumbull : voir E.K. Purnell, Report on the manuscripts of the marquess of Downshire, preserved at Easthamptsead Park, Berks, volume I : Papers of Sir William Trumbull (London 1924), p.532 : « I informed Monsieur Bayle of your kindness to him before I left London. » (XXIX, 141). La lettre de Le Vassor à Bayle n’a pas été retrouvée, mais nous publions la réponse à Bayle à cette lettre-là en Annexe IV du tome XIII de cette édition : elle est datée du 12 juillet 1695 et porte sur le proposition de dédier le DHC à William Trumbull en échange de sa protection.

[2Sur Sir William Trumbull, le protecteur de Le Vassor, voir Lettre 1078, n.2.

[3La lettre de Reinier Leers au chevalier Trumball nous est inconnue : elle explique sans doute que Le Vassor ait cru que Bayle avait accepté le principe d’une dédicace de son Dictionnaire au chevalier.

[4Voir la lettre de Pierre Silvestre du 24 janvier 1696 (Lettre 1078).

[5Sur Jacques Térond (ou Thérond), réfugié lettré, voir Lettres 2, n.6, et et 146, n.23.

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