Lettre 1089 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

A Rotterdam le 20 fevrier 1696

Je repons bien tard, Mr et tres cher cousin [1], aux dernieres lettres que j’ai recuës de vous [2], quoique les peines tendres et obligeantes que vous avez prises pour mes petits interets demandassent que je m’acquitasse promptem[en]t des asseurances d’une forte reconoissance : prenez vous en aux fatigues continuelles dont je suis accablé à cause du Diction[n]aire que j’ay sous la presse ; et qui m’attirent de frequentes migraines, qui m’obligeant à ne rien faire, rendent mon travail plus necessaire, et plus pesant pour les jours de santé.

Comme il y a long tems que cet ouvrage s’imprime, et que le public en est averti, il est de mon interet et de celui du libraire encore plus qu’il paroisse bientot, c’est pour quoi il y met beaucoup d’ouvriers, et je m’efforce de lui fournir autant de copies qu’ils en demandent : ils font pour le moins six feüilles chaque semaine, dont la correction me coute beaucoup de tems. J’espere qu’avant la fin de l’année l’ouvrage sera en vente. Je tacherai de vous en faire tenir un exemplaire[.]

Après cette excuse de mon silence, je vous fais les remerciemens les plus forts qu’il m’est possible du soin que vous avez pris pour regler mes petites affaires, ma belle sœur m’en a rendu un long compte dans une lettre du 25 de novembre dernier [3], elle y a melé diverses plaintes, et diverses expressions soupçonneuses ( quod inter nos [4]) mais je n’y ai nul egard. Elle offre de m’envoyer par lettre de change les 1000 francs qui me restent : je lui ecris aujourd’huy que j’en serai bien aise, parce qu’on trouve ici des occasions* de placer avantageusement et seurement son argent. Les besoins de la guerre sont cause que tant ici qu’en Angleterre par autorité publique on emprunte des sommes à gros interet[.]

Elle se plaint sur tout du mauvais etat où elle dit que se trouve la bibliotheque [5], et que vous lui en refusez / le catalogue, et me dit que Mr de Courbaut [6] vous a satisfait et ne tient compte de la satisfaire. Je suis bien aise qu’à votre égard il se soit mis à la raison, et je voudrois bien qu’il achevat ce qu’il a commencé.

Mr Brossard [7] se trompe, comme je l’ecris à ma belle sœur, quand il lui dit que j’enseigne en particulier ; cela est tres faux ; je n’enseigne plus [8], et ne m’en soucie gueres ; il est tems que je me repose de ce coté là ; cette occupation n’a rien d’agreable : je l’avois seulement prié d’avertir qu’on ne païat point qu’apres que l’on auroit scu si Mr Daspe [9] me païeroit ; il ne s’agissoit point d’aucun argent qu’elle me dut envoïer. Elle s’abuseroit fort si elle s’imaginoit que je suis bien dans mes affaires : je n’y suis bien que parce que le long usage que j’ai fais [ sic] des maximes de la bonne philosophie m’a ap[p]ris à me contenter de peu de chose, à regler mes passions et mes desirs[.] L’on est toujours riche, quand on vient à bout de sa convoitise, paucis natura contenta est [10], disoit Seneque : ce n’est que la corruption du cœur, la vanité, une ambition mal entenduë, et anti-chretienne qui est cause que tant de gens se plaignent de leur condition. J’aurois plus de raison de me plaindre de ma tres petite mediocrité si j’étois aussi esclave qu’eux des biens externes que la philosophie, et la religion m’ont ap[p]ris à mepriser.

J’ap[p]rens toujours avec une extreme joye les bonnes nouvelles que vous me donnez des etudes de mes deux cousins vos aînés  : je leur ecris en latin la page ci jointe [11]. Dieu veuille faire prendre un autre plis au tems afin qu’ils puissent faire valoir du bon côté les talens qu’il leur a donnés. Je m’estimerai toujours le plus heureux du monde, si je me trouve dans les occasions de leur donner des preuves réelles de mon amitié et de mon estime ; vous êtes très loüable, mon tres cher cousin, de ne rien epargner pour en faire d’habiles, et d’honnestes hom[m]es[ ;] ce sont des avances dont vous retirerez de grands fruits un jour comme je l’espere.

Je ne sai en quel etat sont les affaires du sieur Daspe, mais je vois qu’elles vont tres mal. Je remercie bien fort Mr Arabet des offices qu’il m’offre pour retirer de la veuve Mercier [12] ce que le s[ieu]r Daspe me feroit perdre : il ne faut rien precipiter.

Le Testament politique de Mr de Louvois n’est pas un ouvrage de Le Noble ; mais c’est un catholique romain qui l’a fait ; et qui est actuellement à Paris [13].

Ce qu’on a dit à ma belle sœur touchant la cause du chagrin de l’auteur des Pastorales contre moi [14], doit être mis au nombre de ces fausses nouvelles que les gens de notre païs savent semer, quand ils reviennent chez eux des païs etrangers : je vous ai des abusé [ sic] dejà sur ce qu’ils disnent de Mr Du Bosc, et de Mr Claude [15][.]

Je vous rens tres humbles graces des nouvelles que vous m’ap[p]renez de la parenté, et du païs, et sur tout de votre famille, et de l’amitié qu’a toujours pour moy ma chere cousine votre épouse : je lui souhaitte toute sorte de prosperité, et l’embrasse de tout mon cœur. Nous avons eu un hyver fort doux, ce qui m’a eté commode : car le froid m’est fort contraire.

Je suis tout à vous, mon tres cher cousin[.]

 
Charissimis atque optimae Spei adolescentibus philosophiæ ad operam nascentibus

Cognatis suis Dilectissimis Petrus Baelius s. p. d.

Placuit lingua latina vobis respondere qui tam feliciter literarum studia huc usque excoluistis ; et porro hanc Spartam exornare pergitis. Placuerunt mihi vehementer quæcunque passim mihi de vestrorum studiorum ratione nota fecit parens vester Summâ a teneris annis amicitiâ præter sanguinis vinculum mihi conjunctissimus ; Sed gratiora fuere adhuc specimina ingenii, judicii, ac summæ in Scientias propensionis quae in vestris / ad me litteris dedistis, additis non paucis amoris in me vestri Singulariis Significationibus : Ego vero, Charissimi Cognati, vix possum verbis enunciare quanto amore vos prosequar, et quam ardentibus votis vos studiaque vestra Summo numini commendem, a quo progressus omnes cum in virtute qui præcipui, tum in litteris expectandi et postulandi sunt. Nec deerit, ut spero, nobis occasio testificandi coram amorem mutuum. Succedent tempora feliciora procellis quibus jactati fuimus licebit ora tueri, et veras audire, et reddere voces.

Quam mihi gratum esset, quam fausta dies contingeret si de vobis quocumque modo bene merendi daretur facultas : quod vulgari philosophiæ studium [...] conjungatis probatur mihi majorem in modum ; velim quoque ut humaniores litteras numquam negligatis ; sunt enim illæ maximo ornamento cæteris omnibus Disciplinis. fugite imprimis avocamenta quæ vos possent remorari. Diligentiam summam adhibete, nam ut Ethnici dicebant, Dii laboribus omnia vendunt. Valete plurimum mei memores qui vos tenerrimo affectu prosequor.

Datum Roterodami, X. Kal. Martias 1696.
 

Pour ne pas vous envoïer de papier blanc, je vous mettrai ci quelques nouvelles de la République des Lettres. On m’ecrit de Paris que le peripatetisme n’y subsiste presque que de nom [16] : on y enseigne presque dans tous les colleges la nouvelle philosophie, même chez les cordeliers, qui de tous les moines sembloient les plus indecrot[t]ables à cause de leur prévention pour Jean Duns Scot. On a imprimé à Caën la philosophie cartesienne d’un professeur nommé Cally qui a souffert persecution pour le cartésianisme [17] ; elle est en quatre volumes et en latin ; c’est un bon livre.

Je ne sai si je vous ai dit que le cours de Mr Regis imprimé in 4° et in 12 est très bon [18], et que vos ainés feront fort bien de le lire : il est assez profond, et au delà pour / la pluspart des philosophes, quoiqu’il ne le soit pas assés pour ceux qui ne se contentent de rien s’il n’est aussi evident que les demonstrations d’ Euclide : mais en phisique, et en morale, et meme en metaphisique, il n’est pas possible de parvenir à cette evidence. Depuis ma derniere je n’ay point de connoissance d’aucun livre fait par nos ministres refugiés : mais je crois avoir oublié l’ouvrage d’un Mr Du Vidal [19] autrefois ministre à Tours, et presentement à Groningue[ ;] il traitte du devoir des pasteurs dans la persecution et sa morale est un peu severe. Il ne voudroit pas que les pasteurs voïant venir le loup abandonnassent le troupeau pour pourvoir à leur seureté particuliere, mais ceux de France se sont trouvés dans des circonstances où il n’eut de rien servi de ne pas songer à la retraitte. Il voudroit qu’ils fussent plus ardens qu’ils ne le sont à retourner à leurs troupeaux, quelque peril qu’il y eut, et il donne sur les doigts à ces explicateurs de l’Apocalypse qui avoient prédit tant de belles revolutions [20].

Notes :

[1Cette formule, les détails que Bayle évoque concernant les affaires de Marie Brassard et une allusion aux fils aînés du destinataire qui poursuivent leurs études à Toulouse permettent d’affirmer que la lettre s’adresse à Jean Bruguière de Naudis.

[2Seules deux lettres de Naudis ont survécu : celles du 8 août 1697 et du 26 décembre 1698. Il se peut que ses lettres aient été soustraites des papiers de Bayle par Naudis lui-même, qui en hérita, ou par son fils, son propre légataire.

[3Voir la lettre de Marie Brassard à Bayle du 11 novembre 1695 (Lettre 1064), où elle donne le détail de ses affaires financières et se plaint fort du comportement de Naudis.

[4« que ceci soit dit entre nous ».

[5Marie Brassard évoque la bibliothèque de M. Guillemat et celle de Jacob Bayle dans sa lettre du 11 novembre 1695 (Lettre 1064).

[6Sur ce paiement effectué par M. de Courbaut à Naudis, voir Lettre 1065, n.12.

[7Erreur du copiste : il s’agit évidemment d’ Isaac Brassard, résidant à Rotterdam, père de Marie Brassard : sur lui, voir Lettre 1025, n.3.

[8Bayle n’enseignait plus depuis sa destitution de sa chaire à l’Ecole Illustre de Rotterdam par décision du conseil municipal du 30 octobre 1693 : voir Lettre 950.

[9M. Daspe, marchand d’Amsterdam originaire de Saverdun : voir Lettres 745, n.4, 961, 992, n.7, et 1063, n.3.

[10Paucis natura contenta est : « La nature se contente de peu » ; dicton.

[11Sur les deux fils de Naudis qui faisaient leurs études à Toulouse, voir Lettre 1026, n.2, la lettre latine ci-dessous et la traduction en appendice.

[12Sur ces intermédiaires, voir Lettres 961 et 1063.

[13Sur cet ouvrage de Gatien Courtilz de Sandras, voir Lettres 936, n.16, et 1039, n.8.

[14Sur les bruits qui couraient en Languedoc sur les causes de l’inimitié de Jurieu à l’égard de Bayle – concernant, en particulier, la « cabale » du projet de paix de Goudet – voir Lettre 751, n.17.

[15Ces explications ont dû être proposées par Bayle à Naudis dans des lettres qui ne nous sont pas parvenues. Sur Pierre Du Bosc, voir Lettres 10, n.21, et 1019, n.10 ; sur Isaac Claude, voir Lettres 155, n.21, et 882, n.42.

[16Bayle reprend la formule de Dubos dans sa lettre du 10 février 1696 (Lettre 1086). Sur la bataille entre l’aristotélisme et la « nouvelle philosophie » du cartésianisme en France, voir le site-web Scholasticon (http://www.scholasticon.fr/index_fr.php), dirigé par J. Schmutz, et ses très riches articles dans le Dictionary of seventeenth century philosophers.

[17Sur cette publication de Pierre Cally, voir Lettre 1086, n.36.

[18Pierre-Sylvain Regis, Système de philosophie contenant la logique, la métaphysique, la physique et la morale (Paris 1690, 4°, 3 vol.). Bayle déclare ici son insatisfaction avec le système cartésien et en particulier avec la métaphysique cartésienne, fondement du système, qui n’aurait pas l’évidence que lui attribue son auteur. Sa position semble proche de celle de Gassendi : voir G. Mori, « Scepticisme ancien et moderne chez Bayle », Libertinage et philosophie au XVII e siècle, 7 (2003), p.271-290.

[19Sur François Du Vidal, ancien pasteur de Tours, voir Lettre 356, n.22. Il s’agit ici de son ouvrage Des devoirs des pasteurs et des peuples par rapport à la persécution et au martyre (Rotterdam 1695, 8°) : voir Lettre 1031, n.27.

[20Allusion à l’ouvrage de Jurieu, L’Accomplissement des prophéties publié en 1686 : voir Lettres 511, n.5, et 519, n.4. Bayle saisit toutes les occasions de se moquer de cet ouvrage.

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