Lettre 1122 : Edouard de Vitry à Pierre Bayle

[Paris, le 15 juin 1696 [1]]

• Je n’ay osé, Monsieur, prendre la liberté de vous écrire, et j’attens que vous vouliés bien me le permettre. Je ne doute pas qu’on ne vous ait dit des choses qui ne doivent pas vous donner envie d’entretenir avec moy aucune correspondance [2]. Il ne me sera pas difficile de me justifier auprès de vous quand il vous plaira entrer dans ce detail, et je voy que ceux à qui j’ay rendu raison de ma conduite, me témoignent en estre contens. Celuy dont je vous envoye la lettre [3], me connoist assurément mieux que d’autres, et pourra vous estre garand de mon cœur et de ma droiture. J’en donneray des marques a ceux mesme[s] qui me persecutent, en les comblant de biens quand j’en trouveray l’occasion et en les obligeant du moins par là, d’avoüer qu’ils ont tort de se deffier de ma conduite. Je n’en dis pas davantage n’ayant pas dessein de faire une lettre et encore moins une apologie.

15 Juin 1696 •

Notes :

[1Cette lettre fut envoyée probablement de Paris par le futur Père jésuite Edouard de Vitry ; elle accompagnait sans doute la lettre de Daniel de Larroque du 7 juin (Lettre 1117) ; dans cette lettre-là, Larroque soulignait d’ailleurs le rôle essentiel que jouait Edouard de Vitry auprès de lui dans sa prison du château de Saumur.
P. Rétat, Le « Dictionnaire » de Bayle et la lutte philosophique au XVIII e siècle (Paris 1971), p.93, n.132, se demande pourquoi Vitry se mit en rapport avec Bayle à cette date et suggère, en accord avec E. Labrousse, qu’il aurait reçu l’ordre de la Compagnie de Jésus de se mettre en contact avec Bayle « sans doute parce qu’on projetait l’édition des Mémoires de Trévoux et que de bons contacts en Hollande paraissaient utiles à établir. Peut-être voulait-on voir en même temps, si Bayle serait susceptible de rentrer en France, et de fournir aux jésuites le mérite d’une conversion sensationnelle ». Ces spéculations nous paraissent superflues dès lors qu’on constate que Vitry était lié à Larroque d’une amitié très forte : il est entré en relation avec Bayle, semble-t-il, tout simplement pour faire suivre à ce dernier une lettre de Larroque alors emprisonné au château de Saumur.
Les recherches de Christian Albertan nous permettent d’apporter de nouveaux arguments en soutien à cette interprétation. En effet, Edouard Mathé, qui prit le nom d’Edouard de Vitry en entrant à la Compagnie de Jésus, acheva ses études en théologie en 1695 ; c’était donc, en 1696, un jésuite en fin de formation, qui ne devait prononcer ses vœux définitifs que le 15 août 1700 à Paris (ARSI, Gal. 15, ff° 24-25). De plus, ses supérieurs semblent s’être méfiés de lui dès l’époque de la présente lettre. Dans le catalogus secundus (partie confidentielle du rapport adressé tous les trois ans à Rome) envoyé en 1700 (couvrant donc les années 1697-1700), il est indiqué à propos de Vitry sous les catégories prudentia et experimenta : mediocres (ARSI, Francia 17, f° 102 v°). Il est donc fort douteux qu’on ait pensé à lui confier une mission confidentielle. Voir l’article « Vitry, le P. Edouard de (1666-1730) » de C. Albertan sur le site dirigé par J. Sgard : http://dictionnaire-journalistes.gazettes18e.fr/ Voir, cependant, le récit que Bayle donne de ses premiers contacts avec Vitry dans sa lettre du 17 février 1702 à Minutoli.

[2Cette remarque semble s’expliquer par la querelle de Reinier Leers avec Edouard de Vitry, dont il sera question par la suite. Les recherches récentes de Christian Albertan éclairent ce mystère : nous lui devons les informations suivantes. Dans un volume des papiers Tralage, sous la date de 1695, on trouve une note qui pourrait rendre compte d’une menace de procès que Leers envisageait de faire à Edouard de Vitry : « Le Père de Vitry, jesuite au college de Paris, est maître du fonds de librairie du sieur Barbin, libraire à Paris [en grande difficulté financière en 1695]. Il a les clefs du magasin, et c’est avec lui que les libraires négocient. Il a un garçon pour cela qui remplit les mémoires. Lorsque le sieur Barbin en a besoin, il les prend par compte, fait des billets pour la valeur payables au porteur, etc. » (Arsenal, ms. 6544, f° 225v°). Sur ce point, voir aussi G.E. Reed, Claude Barbin, libraire de Paris sous le règne de Louis XIV (Genève 1974), p.48-51. Le Père Léonard de Sainte-Catherine confirme, en effet, que c’est Vitry qui fit l’acquisition du fonds Barbin (AN., M. 762). Cependant, selon les papiers de Barbin, la vente de son fonds, pour la somme indiquée par le Père Léonard (40.000 lt), en février 1695, fut faite, non pas à Edouard de Vitry, mais à un certain Mauvais de La Tour, probablement prête-nom du père du jésuite ( Hugues Mathé), qui était un financier noble, grand audiencier de France (AN., Et/XCI/504 bis). Il s’agirait donc d’une importante affaire de librairie avec usage de prête-nom.
L’interrogatoire de Claude II Jore en 1698 confirme certains indices fournis par ces témoignages. En effet, Jore fut emprisonné en juin 1697 pour avoir été trouvé en possession de livres – dont beaucoup étaient interdits – appartenant, selon lui, à Edouard de Vitry : lors de son interrogatoire du 12 mars 1698, il déclara avoir servi de « garçon de librairie » à Vitry, qui avait acheté, sous le nom du sieur Delatour le fonds de librairie de Claude Barbin ». Voir BNF f.fr. 21.744, f.186, cité par J.-D. Mellot, L’Edition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730). Dynamisme provincial et centralisme parisien (Paris 1998), p.400.

[3Il s’agit sans doute de la lettre de Daniel de Larroque du 7 juin 1696 (Lettre 1117).

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