Rotterdam, le 4 juillet 1696

Au très illustre Monsieur Théodore Jansson van Almeloveen, Pierre Bayle donne son salut

J’ai appris que le volume vous avait été envoyé depuis longtemps [1], homme très aimable et très cher, en même temps que l’autre que notre Leers avait reçu de Londres [2]. En fait je ne m’étais pas attendu à l’arrivée de celui de Leers mais j’avais cru qu’il allait être confié au bateau. Cela vaut beaucoup mieux qu’il ait été envoyé avec l’autre, maintenant, au moment où j’écris ces quelques lignes, je l’admets. Je ne doute pas que quelque connaissance ou allié n’intervienne auprès de Monsieur Henning [3]. J’aimerais que, si c’était commode, vous signifiez qu’il y a à Paris un homme prêt à lui fournir de quoi pouvoir achever sa version du livre des Grands chemins de l’empire romain [4]. En effet, ils ont un exemplaire de ce livre corrigé de la main de l’auteur et muni de quelques ajouts [5]. Le très distingué Oudinet, gardien du cabinet des médailles et compatriote de Bergier, auteur de l’ouvrage que Henning a entrepris de traduire du français en latin, examinera bientôt avec l’abbé Du Bos, récent auteur de la Dissertation sur les 4 Gordiens en français, ces notes et corrections de l’auteur et s’il s’y trouve quelque chose qui mérite d’être communiqué au très distingué Henning ils prendront soin de le transcrire et de le lui envoyer. Ils désireraient que les médailles ou pièces de monnaie soient ajoutées à l’édition de cette version et mentionnées dans le texte. Vous avez là, Homme très illustre, la raison de ma présente lettre et je ne doute pas, vu votre souci d’apporter votre aide aux auteurs et à tout ce qui tient à la production littéraire, que vous ne preniez ainsi soin qu’Henning devienne célèbre, ou bien par vos efforts ou bien par ceux d’autrui.

L’occasion s’étant présentée, je vous demanderai, si vous le savez, de quoi il s’agit dans le livre intitulé Monuments d’Erasme [6]. Vous n’aurez pas beaucoup de peine à le dire. Je crois que compris dans cet ouvrage il y a certains textes fictifs publiés sous des noms antiques. Si dans votre très riche bibliothèque il existe des éloges de femmes illustres composées par Jules-César Capac[c]io [7] et publiées en 1608, je vous prie de me les envoyer. Votre volume vous manquera pendant quelques jours seulement. Bientôt va paraître un énorme volume d’éloges d’hommes illustres avec des portraits parisiens de la part de ce Perrault [8] du parti des Modernes qui agit non sans courage contre les zélotes excessifs des Anciens.

Au revoir, homme très distingué dont je fais mes délices ; continuez à m’aimer comme vous faites.

Si vous recevez quelque chose de neuf sur les nouvelles littéraires faites-le-moi savoir.

Donnée à Rotterdam, le 4 e jour avant les Nones de juillet 1696.

Notes :

[1Il semble qu’il s’agisse du volume de Giraldi : voir Lettres 1121, n.7, et 1123, n.13.

[2Nous ne saurions identifier cet ouvrage envoyé d’Angleterre pour Almeloveen par l’intermédiaire de la librairie de Leers, dont il n’a pas été question dans la correspondance antérieure. Voir cependant la mention d’une lettre envoyée en Angleterre par Bayle : Lettre 1123, n.14.

[3Sur Henricus Christianus Henning, dit Henninius, voir Lettre 1031, n.9.

[4Sur la traduction latine par Henninius de l’ouvrage de Nicolas Bergier, Histoire des grands chemins de l’empire romain (Paris 1622, 4°), voir Lettre 1031, n.9.

[5Sur cet exemplaire du livre de Bergier annoté de sa main, découvert par Marc-Antoine Oudinet et signalé à Dubos, voir Lettres 1125, n.32.

[6Nous n’avons pas réussi à identifier cet ouvrage. D’ailleurs, Almeloveen ne le connaît pas, comme il le déclare dans sa lettre du 10 juillet (Lettre 1129), de sorte que Bayle se tourne vers l’érudit Thomas Crenius (Lettre 1134), mais la réponse de celui-ci n’a pas été conservée. L’ouvrage en question n’est pas cité dans le DHC, d’où on peut conjecturer que Bayle n’a pas réussi à l’identifier ou du moins à le consulter.

[7Giulio Cesare Capaccio (1552-1634), secrétaire de la ville de Naples et membre fondateur de l’académie degli Oziosi

, auteur des Illustrium mulierum et illustrium litteris virorum elogia (Napoli 1608-1609, 4°, 2 vol.). Bayle ne cite pas cet ouvrage dans le DHC. Voir le substantiel article qui lui est consacré dans le Dizionario biografico degli Italiani, vol. 18 (1975) par S. Nigro.

[8Sur l’ouvrage de Charles Perrault, Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel (Paris 1696-1700, folio) et la publication distincte des éloges censurés de Pascal et d’Arnauld (Cologne 1697, 12°), voir Lettre 1067, n.42.

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