Lettre 1128 : Edouard de Vitry à Pierre Bayle

† A Paris ce 9 juillet [16]96

Monsieur

Je vous suis bien obligé de la maniere dont vous avés [fait] connoistre à Mr Leers mes sentimens sur tout ce qui regarde nos contestations [1], et je suis bien aise aussy d’avoir appris ses dispositions. Vous pouvés encore luy témoigner, si vous voulés bien vous en donner la peine que le procés civil sera bientost terminé, quand il voudra me rendre quelque justice sur le criminel qu’il m’a voulu faire. Je ne scay ce que je dois devenir le reste de ma vie, et je puis estre dans certains emplois où j’ay besoin d’une reputation qui soit du moins sans reproches [2], peu de gens estant capables de juger si les reproches sont bien fondés. Je n’ay rien fait venir de D. [3] quoique j’en aÿe eu assés d’occasions, de peur d’augmenter encore ses soupcons et ses plaintes. Il faudra le faire incessamment, et pour lors je joüiray du plaisir que je [me] promets il y a longtemps, de m’entretenir avec vous quand je le voudray, en lisant vos livres, qui me consoleront du malheur que la France a eu / de vous perdre pour quelque temps. L’illustre ami de S[aumur] [4] a des livres autant qu’il en veut. On ne luy refusoit pas mesme à A[ngers] cette consolation. Solatia luctus e Exigua Ingentis [5] et il en a fait un tres bon usage. Comme on peut luy parler plus librement à present, je tasche de ne le laisser manquer d’aucune de ces nouveautés qui paroissent à Paris, et qui servent non seulement à le desennuyer, mais aussi à luy attirer une espece de cour de ce qu’il y a de personnes lettrées dans le pays.

Vous aurés appris sans doute que le P[ère] Bouhours après une maladie de quatorze mois est parfaitement retabli [6], et recommence à travailler. Un jeune homme de mes amis a fait sur sa maladie une petite piece de vers qui a esté fort approuvée en ce pays cy. Je crois que Mr Pinsson vous l’aura envoyée [7]. On en a fait aussi sans fin sur nostre nouvel archevesque [8]. Le P[ère] Vannier jesuite [9] de la province de Toulouse, dont vous pouvés avoir lû autrefois un petit poeme intitulé, Columbæ, en a fait un autre depuis peu sur les vendanges. Je ne crains pas de dire que cela vaut mieux dans le genre des Georgiques, que les Jardins du P[ère] Rapin [10], et c’est assurément beaucoup dire. Le P[ère] Du Cerceau qui a eu quelque part dans le dernier demeslé de Mr Santeüil [11], en a fait aussi un sur les papillons [12], qui n’est pas mauvais. Depuis quelque temps les jeunes gens se mettent dans les Georgiques, on a fait les estangs, la bassecourt, les oiseaux et plusieurs autres choses semblables [13]. Tout cela n’est pas fort considerable pour des personnes qui travaillent comme vous à des choses plus serieuses. Mais si cela estoit du moins capable de vous desennuyer agreablement, vous pouvés croire que je me ferois un vray plaisir de vous en faire / part en attendant mieux. Nous aurons bientost une relation de la Chine par le P[ère] Le Comte [14] qui a esté quelque temps dans ces pays là, et qui est un homme d’une grande probité et sincerité. Il me semble qu’on peut compter sur ce qu’il dira. Il a parcouru la Chine plus qu’un autre, et il l’a traversé plus d’une fois d’un bout à l’autre. Le P[ère] Daniel continuë son ouvrage sur l’histoire de France [15]. Le 2 e volume comprendra le reste de la 1 ere race. Les deux suivans contiendront l’histoire de la seconde et les quatre derniers seront pour la troisieme [16]. Il ne veut faire que huit volumes en tout. Le premier sera le moins fourni de tous, parce qu’il ne le donne que comme un essay. Il en a paru une petite critique manuscrite qu’on attribue à Mrs Fontenelle et l’ abbé de Saint Pierre de l’Academie francoise [17]. Il y a répondu, et sa reponse vaut mieux que la critique [18], dans laquelle cependant il y avoit de bonnes choses. D[om] Lamy religieux benedictin a fait un petit livre in 12 contre le systeme de Spinoza [19]. Il ne paroist pas encore, et on doute s’il paroistra. L’auteur m’a fait la grace de me le faire lire, et s’il suivoit mon sentiment il pousseroit plus loin ses principes, car je trouve l’atheisme bien plus étendu qu’on ne pense ordinairement. Enfin le bel ordre de la nature ou un simple concept metaphysique n’est pas le Dieu que j’adore et que je sers en esprit.

Il ne faut pas oublier la traduction du Nouveau Test[ament] par le P[ère] Bouhours [20]. Elle pour[r]a paroistre dans deux ou trois mois ; le P[ère] Le Quien, jacobin, travaille à nous donner une edition de saint Jean Damascene [21], et autant que j’en puis juger cela sera bon. Il y joindra de bonnes remarques critiques, et s’il donne au public tout ce qu’il m’a montré là-dessus, la sausse vaudra mieux que le poisson. Le saint Anathase des P[ères] benedictins [22] paroistra dans un an en trois volumes. Le P[ère] Sirmond est achevé en cinq volumes [23]. C’est le P[ère] de La Baune jesuite [24] qui y a travaillé. On peut sans craindre de mentir parler avec honneur dans vos journaux de cette edition [25]. Je croy que Mr Leers en aura soin. Il scait que le P[ère] de La Baune est un fort honneste homme. /

Nous ne pouvons avoir ce livre de Cellarius fait sur le systeme des Herodiades du P[ère] Hardoüin [26]. Oserois-je prendre la liberté de vous charger de me l’envoyer[?] Adressés le s’il vous plaist par la poste en un ou plusieurs paquets, à Mr l’ abbé Audigier chés Mr Pelletier ministre d’Estat [27].

En Cour

 

Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam

Notes :

[1Sur les « contestations » entre Reinier Leers et Edouard de Vitry, voir Lettre 1122, n.2. O.S. Lankhorst, Reinier Leers (1654-1714). Uitgever en boekverkoper te Rotterdam (Amsterdam-Maarssen, 1984), p.101, renvoie à E. Labrousse, Inventaire, p.219 : Edouard de Vitry avait servi d’intermédiaire pour l’obtention d’un passeport pour le voyage de Leers à Paris en juillet 1696. Cependant, les formules de la présente lettre laissent entendre des manœuvres juridiques. On croit comprendre ici que, pour prévenir un procès au criminel, c’est-à-dire débouchant sur une réparation matérielle, qu’envisageait de lui intenter Leers, Edouard de Vitry menace le libraire de Rotterdam de déposer en retour plainte contre lui. Ces procédures, lorsqu’elles concernaient des affaires mineures ou dont les enjeux financiers ne dépassaient pas un certain montant, s’instruisaient, à Paris, devant des juridictions comme le Châtelet ou le Consulat, l’équivalent de nos prud’hommes. Il n’est pas assuré qu’il y ait eu ne serait-ce qu’un début de procès et nous n’avons rien trouvé dans les archives de ces juridictions relatif à un tel conflit. L’action de Bayle, idéalement placé entre les deux hommes, a peut-être porté ses fruits, au moins au plan juridique, car pour le reste les deux protagonistes de l’affaire sont définitivement brouillés à partir de 1696 : voir la lettre de Leers à Thoynard datée du 5 novembre 1696, envoyée depuis Rotterdam à Paris : « Monsieur, le paquet de livres pour vous a été envoyé à D. dans un ballot du P. de Vitry [.] Je ne scai s’il est encore sur le lieu ou si le dit P[ère] l’a fait tenir. Il y a longtems que j’ai été obligé de rompre tout commerce avec le dit P[ère.] Je croi que M. Pinsson ne refuseroit pas de s’en informer aupres de lui. » (BNF n.a.f. 562, f. 31r°). Nous devons ce document et l’interprétation que nous en présentons ici à C. Albertan.

[2Les jésuites changaient fréquemment d’affectation et, alors qu’il n’était pas encore profès, Vitry ignorait quelle orientation allait prendre sa carrière. Il pouvait, après un certain nombre d’années, devenir recteur et être amené à manipuler des fonds. Une mauvaise réputation aurait pu nuire également à une carrière de prédicateur. On comprend qu’en s’engageant dans les affaires de librairie, Vitry avait pris des risques importants.

[3Il s’agit apparemment du nom d’un intermédiaire par lequel Vitry faisait habituellement venir des livres : voir la formule de Leers à Thoynard citée ci-dessus, n.1.

[4Daniel de Larroque, emprisonné au château de Saumur, où il avait été transféré de la prison d’Angers au mois de mai 1696 : voir Lettre 1117.

[5Virgile, Enéide, XI, 62 : « consolations exiguës d’un chagrin immense ».

[6Il n’avait pas été question de cette maladie auparavant.

[7Aucune lettre de Pinsson des Riolles datée de 1696 ne nous est connue : dans la lettre de Bayle à Pinsson du 15 mars 1696 (Lettre 1096), il n’est pas question de ces vers sur la maladie du Père Bouhours.

[8Louis-Antoine de Noailles avait succédé à François de Harlay de Champvallon, mort le 6 août 1695 ; Noailles fut nommé le 19 août 1695. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier).

[9Edouard de Vitry écrit bien « Vannier » mais il s’agit de Jacques Vanière (1664-1739), jésuite de la province de Toulouse, surnommé le Virgile français, qui avait publié en 1688 un petit texte poétique intitulé Columbæ (Parisiis 1688, 12°). En 1696, il publia Carmina (Parisiis 1696, 12°). Ces poèmes devaient former les livres X, XI et XIII de son ouvrage Prædium rusticum (Parisiis 1696, 12°, 2 vol.), où il célèbre les plaisirs et les travaux de la campagne.

[11Sur les malheurs de Santeuil aux mains des jésuites à propos de l’épitaphe d’ Antoine Arnauld, voir Lettre 1013, n.11.

[12Jean-Antoine Du Cerceau, Papiliones (Rotomagi 1696, 8°). Sur Jean-Antoine Du Cerceau (1670-1730), jésuite qui, en 1696, défendit l’honneur de la Compagnie de Jésus dans la querelle qui l’opposa au poète Santeuil, lors de la publication de l’épitaphe d’ Antoine Arnauld, voir Lettre 1013, n.11, et Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de R. Jomand-Baudry).

[13Nous n’avons su identifier ces poésies jésuites imitant Virgile. La mode des œuvres inspirées par les Géorgiques est peut-être liée à la critique par le Père Hardouin de l’attribution des œuvres classiques dans son ouvrage Chronologia veteris testamenti ad vulgatam versionem exacta et nummis antiquis illustrata : chronologiæ ex nummis restitutæ specimen alterum (Parisiis 1697, 4°), où il est fait mention des Géorgiques de Virgile, dont il reconnaît l’authenticité, tout en attribuant l’ Enéide à un moine du XIII e siècle.

[14Louis-Daniel Le Comte (1655-1728), Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine (Paris 1696, 8°, 2 vol.) : voir Lettre 1125, n.41.

[15Sur cet ouvrage du Père Gabriel Daniel, annoncé au mois d’avril (Lettre 1109), voir aussi le compte rendu paru dans le JS du 16 avril 1696.

[16Sur la place de Gabriel Daniel dans l’historiographie des origines de la monarchie française, voir D. Venturino, Le Ragioni della tradizione. Nobiltà e mondo moderno in Boulainvilliers (1658-1722) (Torino 1993), ch. 6 : « La storia di Francia », et 7 : « La monarchia nobiliare », et les travaux de H. Duranton, « “Nos ancêtre les Gaulois”. Genèse et avatars d’un stéréotype historique », Cahiers d’histoire, 14 (1969), p.339-370 ; « Les contraintes structurales de l’histoire de France : le cas Pharamond », Synthesis, Bulletin du comité national de littérature comparée de la république socialiste de Roumanie, 4 (1977), p.153-164 ; « Le mythe de la continuité monarchique chez les historiens français du XVIII e siècle », in Modèles et moyens de la réflexion politique au XVIII e siècle (Lille 1979), iii.203-226 ; « Les théoriciens de l’histoire et le passé national dans la France des Lumières », in M. Fumaroli et C. Grell (dir.), Historiographie de la France et mémoire du royaume au XVIII e siècle (Paris 2006), p.215-230 ; « Le temps immobile de la continuité monarchique (XVI e-XVIII e siècles) », in P. Petitier et G. Seginger (dir.), Les Formes du temps. Rythme, histoire, temporalité (Strasbourg 2007), p.21-32.

[17Il se peut qu’il s’agisse ici d’un manuscrit peu connu, conservé à la bibliothèque municipale de Rouen, cote Manuscrits, 1171 (U. 101) : Recueil de lettres d’Estats généraux, qui comporte dix lettres, dont la première commence : « Première lettre. Motifs et dessein de l’ouvrage. Considérations sur les difficultez d’écrire une histoire de France exacte. Réflexions sur celle de Mézeray et du P. Daniel ». Ce texte nous a été signalé par C. Poulouin.

[18La réponse de Gabriel Daniel fut sans doute également manuscrite ; elle n’a pas été publiée.

[24Jacques de La Baune (1649-1726), S.J.

[25L’édition des œuvres de Sirmond est annoncée par Basnage de Beauval dans l’ HOS, août 1696, art. X ; un compte rendu devait y paraître au mois de mai 1697, art. VIII.

[27Nous apprendrons par la lettre de Bayle du 3 janvier 1697 que l’ abbé Audigier, chanoine de Clermont-Ferrand, qui travaillait auprès de Claude Le Peletier, ancien contrôleur général des Finances, ministre d’Etat, surintendant des Postes depuis 1691, se nommait Pierre Audigier : il était, en effet, l’auteur d’un ouvrage intitulé L’Origine des François et de leur empire (Paris 1676, 8°, 2 vol.), auquel Bayle avait fait allusion dans les NRL, janvier 1685, art. VIII, in fine (voir aussi février 1685, art. I, note) ; Audigier composa également un Projet de l’histoire d’Auvergne qui ne fut publié par A. Vernière qu’au XIX e siècle (Clermont-Ferrand 1894).

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