Lettre 1139 : Jean-Baptiste Santeuil à Pierre Bayle

† De S[ain]t Victor, 25 juillet [1696]

• Je n’en esperois pas moins de vous Monsieur, fondé sur votre reputation, je ne pouvois pas comprendre q[u]’un si habil[e] homme comme vous, et d’un si bon cœur confirma[t] par son autorité les calomnies atroces d’un auteur qui pour vivre dechire tous les auteurs en epargnant personne [1]. Son style devoit vous le faire connoitre et la modestie de ma response vous devoit detromper. Il a été cité par Mons[ei]g[neu]r l’archevesque, car il s’est rendu ennemy de tous ceux qui aiment l’Eglise. Pour toute response il a allegué qu’il avoit perdu un proces au jugement de Mr le premier president, et qu’il n’avoit plus que sa plume pour vivre. C’est ce qui me fit dire de luy :

plus consuluit fami quam famæ [2].

On a mis en prison les colporteurs qui debitoient son livre, et l’on l’a epargné en fouëttant ceux qui n’étoient coupables que par le debit du dit libelle, / ce libelle* diffamatoire a remué tout Paris : la medisance plaist, il voyoit qu’il vivoit plus grassement dans les premieres ventes de son libelle ; tout Paris y courut et l’on en pouvoit avoir pour de l’argent ; le tiltre etoit specieux : Ad Sanctum Arnaldum. Le combat des jesuittes sur l’epitaphe du P[ere] A[rnauld] avec le Père Santeul de S[aint] Victor[ ;] on le debittoit soubs cappe.

Je fus si étonné de • voir imprimé • malgré moy, une épitaphe que j’avois fait pour éguayer ma veine, sans etre sollicité des relig[ieuses] de P[ort] R[oyal], que je la niai • d’abord, et par le mauvais sens qu’on lui donnoit et par le tiltre injurieux au Roy, au pape, etc. Je • suivy l’exemple de s[ain]t Bernard qui ne voulut jamais cognoître sa sœur toute fardée mais qui la reconneut en suitte apres avoir depouillé toute sa galenterie : sed posito fastu agnovit suam sororem [3]. Quand on a depouillé • l’epitaphe fameux du sens injurieux au Roy, au pape, aux jesuittes et à la Sorbonne, je l’ay reconnue comme mienne, / tous les curieux de nouvelles ont donné dans le panneau, et j’ay eté le jouet, la fable de tout Paris pendant six mois. Je m’en consolois avec mes amys et je jouissois en secret de ma conscience pendant que ce prêtre famelique, calomniateur • habitué à S[ain]t Severin [4], • et qui ne manque pas d’esprit, jouissoit impunement de ses fourberies et du guain qu’il en retiroit, qui amusoient le peuple, on me montroit au doict dans Paris comme tout d’un coup une de vos Nouvelles du moys, vint me confondre [5], et me donna le dernier coup de mort, comme à Capanée sur les murailles de Thebes dont le poeste dit :

potuit fulmen meruisse Salmonis [6]

J’estois deja assés atteré par la medisance ; il ne falloit plus qu’un homme comme vous, • dont les / parolles sont des oracles, pour me donner le dernier coup. Vous avez enchâssé du plomb dans de l’or quand vous avez coppié son livre et vous avez jetté une perle dans la boüe quand vous m’avez mal traitté, en m’accusant de bassesse. Pardonnez moy cette petite vanité.

C’est un roman, une fable, une satyre burlesque que vous avez appuyé de toute votre authorité ; Dieu soit loué, pour peu que vous fassiez attention vous y verrez tout le farceur et ses contradictions. Il me fait pendre • par les jesuittes[,] incontinent apres, il m’en fait amy. Il dit que • j’envoyrois tous les saints au diable excepté s[ain]t Ignace et s[ain]t Xavier. Dans les hymnes que j’ay fait[s] pour tout le bréviaire de France, en reformant le vieux latin monastique qui déshonore l’Eglise, il a mis un tiltre scandaleux ad s[anc]t[u]m Arnaldum. Il a traduit chacun, et me fait dire une fausseté contre Mr Arnault chassé par le prince d’Orange. Il me tourne en ridicule[,] il appelle une licence poétique ou celet aquis c’est à dire que je l’ay dit en poeste et non pas en theologien, hoste triumphato il veut que j’aye compris le Roy, ce miserable tourne • contre moy toutes les pensées qu’il cherche dans sa teste. C’est un tissu de mensonges et un farrrago ubi sempiternus horr[ore inhabitat] [7]. / Voyez la fripponerie de ce mechant homme, il imprime mes lettres que je luy envoyois par confidence, il va dans ma chambre pour me demander pardon de la divulgation de cet épitaphe faite en secret, et dans cette civilité • simulée, il me derobe des lettres des jésuittes sur le meme sujet qu’il imprime à mon insçu, et brouille toutes les deux parties en les animant, et en divertit Paris.

Il n’y a rien de plus scelerat et • il m’a dechiré par tout, sans luy avoir donné lie[u] à aucune plaint[e] et pour toute response, il dit qu’il fault que sa plume le nourrisse per fas et per nefas [8]. J’ay loué Mr Arnault dans ce qu’il est louable. On s’est dechaisné contre moy, • on m’a attribué des ouvrages que je n’ay jamais fait[s], Santolius pœnitens [9]. Je ne me suis jamais repenty d’avoir • loué Mr Arnault •. / On me fait penitent d’une retractation que je n’ay jamais faite, qu’il la montre[!]

Faussetez de l’auteur[ :] les religieuses de P[ort] Royal n’ont jamais exigé l’epitaphe, elle n’a jamais été proposée ni ap[p]rouvée : elles ont oublié tout le siecle. L’histoire du curé de S[ain]t Jacques du Haut-Pas, fausse [10]. Les jesuittes n’ont point envoyé un fourbe pour sçavoir mon sentiment sur le différend. La lettre que j’escrivois au curé de S[ain]t Jacques n’etoit point injurieuse, ny à Mr Arnault, ny aux jesuittes, je n’ay voulu epouser aucun party, j’ay loué ce que j’ay trouvé louable. Il me fait theologien pour me blasmer, et poeste en meme temps pour m’excuser ; il • m’attribue l’epitaphe que j’ay fait à l’evesque de Castory [11] et dit que je l’ay fait pour Mr Arnaut ad excitandum odium [12], il a donné au public le Baillon du P[ère] Commire jesuitte malgré luy [13], et l’a traduit en vers burlesq[ues] pour rejouir la canaille[.] Le papier me manque, • l’epitaphe peut avoir un bon sens et je ne meritai pas d’etre estimé pour un homme, qui par crainte a fait mil bassesses.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et j’admire la disposition de votre bon cœur que je prefere infiniment à l’esprit[ ;] les diables en ont.
De Santeuil

Notes :

[1Sur les difficultés de Santeuil après la composition de son épitaphe pour le cœur d’Antoine Arnauld, qui avait été porté à Port-Royal des Champs en 1694, voir Lettres 1008, n.7, 1013, n.11, 1107, n.63, et 1125, n.3. Il semble qu’au moins un document nous manque ici pour saisir exactement le sens de la lettre de Santeuil, car nous ne savons pas dans quelle lettre Bayle – après avoir été informé de l’affaire par l’abbé Dubos (Lettres 1107 et 1125) – aurait « confirmé par son autorité les calomnies atroces » de Faydit ni comment il se serait dédit, donnant ainsi satisfaction à Santeuil. Il se peut cependant que Santeuil entende dénoncer la mention de son affaire dans le périodique publié aux Provinces-Unies, dont il suppose que Bayle est l’informateur : voir ci-dessous, n.5. Tous les documents pertinents sont accessibles dans le recueil publié par Bernard de La Monnoye, La Vie et les bons mots de Mr de Santeuil, avec plusieurs pièces de poésie, de mélange de littératures, le démêlé entre les jésuites et lui, une autre histoire de ce démêlé, et quelques pièces pour ou contre Mr Santeüil : le tout divisé en deux tomes. Nouvelle édition corrigée et considérablement augmentée (« Cologne, chez Abraham L’Enclume, gendre d’Antoine Marteau » 1722, 1735, 12° ; Amsterdam 1752, 12°), où sont publiées et traduites les pièces polémiques Santolius vindicatus du Père Du Cerceau, Santolio-Victorino Linguarium du Père Commire, Santolius pœnitens, Santolius pendens et le poème « Santeuil le renommé poète ». Bayle explique les péripéties de ces événements dans la deuxième édition du DHC, art. « Arnauld, Antoine », rem. AA, et signale trois « relations » : « Je n’ai point vu la première : celle que j’ai citée est la seconde : la troisième est de l’an 1697, et postérieure à la mort de M. Santeuil : elle contient les lettres qui furent écrites à ce poète par divers jésuites, et n’est point conforme à la seconde, quant à certaines circonstances. » La relation citée par Bayle est l’ Histoire des troubles causés par M. Arnauld après sa mort ; ou, le démêlé de M. Santeuil avec les jésuites (s.l. 1696, 12°), attribuée au Père Du Cerceau ; la troisième est celle de Pierre-Valentin Faydit, Histoire du différent entre les jésuites et M. de Santeul, au sujet l’épigramme de ce poète pour M. Arnauld : contenant des lettres de plusieurs jesuites, et des vers faits de part et d’autre ; avec quelques lettres de M. de Santeul à M. Arnauld (Liège 1697, 12°). C’est apparemment une version manuscrite de ce récit qui circulait sous le manteau et qui avait provoqué l’indignation de Santeuil ; il est possible qu’elle ait comporté, comme la version publiée l’année suivante, les lettres des Pères de Jouvancy, de La Chaize, de La Baune, ainsi que les pièces principales de l’affaire : l’épitaphe composée par Santeuil et les poèmes latins polémiques, Santolius pœnitens et Santolius pendens avec leurs traductions.

[2« Il consulta plus sa faim que sa réputation. »

[3Voir Antoine Le Maistre, La Vie de s[ain]t Bernard premier abbé de Clairvaux, et Père de l’Eglise. Divisée en six livres, dont les trois premiers sont traduits du latin de trois celebres abbez de son temps, et contiennent l’histoire de sa vie. Et les trois derniers sont tirez de ses ouvrages, et representent son esprit et sa conduite (Paris 1648, 4° ; 5e éd., Paris 1684, 4°), ch. IX, p.50-51 : « Leur sœur aussi qui avoit esté mariée dans le siecle, et estoit attachée au siecle, et qui vivant dans les richesses et dans les délices mondaines, couroit fortune de se perdre pour l’éternité, receut enfin cette premiere grace de Dieu, qu’elle fut inspirée d’aller visiter ses freres. Quand elle fut arrivée avec une suite et un équipage superbe, dans l’esperance de voir son venerable frere Bernard, il l’eut en horreur et en execration, la regardant comme un piege du Demon pour perdre les ames, et ne pût se resoudre à sortir pour l’aller voir. Ce refus luy causa beaucoup de confusion, et elle fut violemment tou- / chée de ce que nul de ses freres n’avoit daigné la venir trouver, et son frere André, qu’elle avoit rencontré à la porte du monastere, l’apellant un sac d’ordure et de corruption bien paré, à cause de la magnificence de ses habits, elle fondit en larmes, et dit : “Quoique je sois pecheresse, Jesus-Christ n’a pas laissé de mourir pour les personnes qui me ressemblent : et c’est parce que je suis pecheresse, que je recherche les conseils et les instructions des gens de bien. Si mon frere méprise mon corps, qu’un serviteur de Dieu ne méprise pas mon ame ; qu’il vienne, qu’il ordonne, et il me trouvera preparée à faire tout ce qu’il m’ordonnera.” Sur cette promesse, son frere Bernard avec tous les autres freres sortit pour la voir, et parce qu’il ne pouvoit la separer d’avec son mari, il luy deffendit d’abord toutes les vanitez du monde, tout le luxe des habits, et toutes les pompes et les curiositez du siecle, luy donnant pour regle la forme de vie que sa mere avoit si long-temps gardée dans son mariage, et la renvoya de cette sorte. Elle s’en retourna dans sa maison, obeïssant avec grand respect à cét ordre que le Saint luy avoit donné, ayant esté changée en un moment par la toute-puissance du Tres-haut. »

[4Sur Pierre-Valentin Faydit, qui est ici désigné, voir Lettre 1013, n.12, le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de R. Pouzet), P. Tamizey de Larroque, « De l’emprisonnement de l’abbé Faydit. Notes et documents inédits », Revue des questions historiques, 23 (1878), p.579-588, et B. Tambrun-Krasker, « Métaphysique trinitaire et humanisme à la fin du 17 e siècle : la folie de Faydit ». P. Tamizey de Larroque publie une lettre du 31 juillet 1696 du lieutenant de police Nicolas-Gabriel de La Reynie : « L’abbé Faydit est de la province d’Auvergne ; il est prestre ; il n’a aucun établissement, et il n’est pas aisé. Peu de gens veulent estre en commerce avec luy. Il a desja fait imprimer secrettement d’autres escrits, et il est homme qui ménage peu les sujets qui luy desplaisent, de quelque dignité et de quelque mérite qu’ils puissent estre. Le commissaire de La Mare, m’ayant faict donner advis de ce qui se passoit à cet égard et des preuves de la composition et du délit, que l’abbé Faydit travailloit actuellement à une lettre pour imprimer encore sur son livre de l’ Altération du dogme théologique, qu’il ne vouloit déclarer l’imprimeur qu’il avait employé, ni le lieu où il tenoit le reste de l’édition, et qu’il faisoit cependant garder cet autheur dans la chambre de son logis, j’y ai envoyé Desgrez, qui l’a transféré chés luy, pour y estre gardé jusqu’à nouvel ordre. » ( loc. cit., p.583-584).

[5Santeuil attribue à Bayle la rédaction d’un article d’un périodique des Provinces-Unies ou bien le tient pour responsable des informations qu’il contient. Il s’agit sans doute du Mercure historique et politique, 20 (1696), p.60 et 532, périodique publié par Henri van Bulderen à La Haye. E. Labrousse évoque la possibilité que la lettre ne soit pas adressée à Bayle, qui avait arrêté la rédaction des NRL depuis plus de neuf ans. Bayle se sert cependant du texte de cette lettre dans la deuxième édition du DHC, art. « Arnauld (Antoine) », rem. AA, et la distraction de Santeuil semble constituer une explication suffisante de la confusion.

[6Capanée fut l’un des Sept contre Thèbes de la tragédie d’ Eschyle qui porte ce nom. Pendant l’assaut, il fut frappé par la foudre de Zeus. La formule potuit fulmen meruisse Salmonis (pour Salmoneus) : « Salmoneus a pu mériter la foudre » est une adaptation du vers de Stace, La Thébaïde, livre X, v. 935-938 : « Stat tamen, extremumque in sidera versus anhelat, / Pectoraque invisis obicit fumantia muris, / Ne caderet : sed membra virum terrena relinquunt, Exuiturque animus : paullum si tardius artus / Cessissent, potuit fulmen meruisse secundum. » Voir dans l’ Enéide de Virgile, livre VI, v. 585-600, la description de la fin affreuse de Salmoneus.

[7Job, 10, 22 : Terram miseriæ et tenebrarum, ubi umbra mortis, et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat : « Région de misère et de ténèbres, où l’ombre de la mort a son séjour au sein du chaos et de l’éternelle horreur. » Farrago : « fatras, pot-pourri ».

[8« par faits et méfaits » : « légitimement et illégitimement ».

[9Sur cette œuvre polémique, composée par un ami de Port-Royal et dont la traduction fut attribuée à Racine, voir ci-dessus, n.1.

[10Faydit, Histoire du différent entre les jésuites et M. de Santeul, p.21 : « Ce fut pour mieux connoître les véritables sentimens de ce poëte, qu’on mit en œuvre un moien qui aurait paru tout nouveau, si l’histoire du “faux Arnauld”, encore toute récente, n’avoit disposé le public à ne plus être surpris de ces sortes de fourberies. Un inconnu alla trouver Santeul comme de la part de M. le curé de S[aint]–Jacques du Haut-Pas, pour lui demander les iambes qu’il venoit de composer, et tira de lui adroitement une lettre pour ce curé, dans laquelle ce poëte croyant écrire à un ami, et à une personne non suspecte, lui découvroit son cœur sans déguisement, et lui marquoit sa véritable disposition à l’égard de M. Arnauld et des jésuites. La lettre fut aussi-tôt portée au collège de Clermont, où elle fit grand bruit. Santeul en fut bien-tôt averti. Il alla trouver brusquement le curé de S[aint-] Jacques, qui ne sçachant rien de toute l’histoire, fut fort surpris ; le poëte encore davantage. Enfin on reconnut la fourberie, et l’on se douta bien d’où elle venoit. Les jésuites fulminerent contre Santeul, et lui firent écrire par le Père de La Baune la lettre suivante, qui se sent de la modération et du caractère de son auteur... ». Le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas était Louis Marcel (1635-1704), un proche ami de Port-Royal : sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier). Sur l’affaire de la « fourberie de Douai » ou du « faux Arnauld » à laquelle Faydit fait ici allusion, voir Lettre 827, n.21.

[11Jean-Baptiste van Neercassel, évêque in partibus de Castorie : sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de H. Schmitz du Moulin). Nous n’avons pas trouvé d’allusion à Neercassel dans la version imprimée du récit de Faydit.

[12« pour exciter la haine ».

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